- Le phénomène est appelé « arnaque aux sentiments » ou « romance scam » et les escrocs sont nommés « brouteurs ».
- Les profils que les brouteurs utilisent sont souvent irrésistibles et sont décrits comme de faux profils.
- Le « love bombing » est défini comme une avalanche de compliments et de mots doux.
- Le terme « brouteur » est décrit comme venant de Côte d’Ivoire.
Le petit « ding » d’une notification sur un smartphone peut être le début d’un conte de fées moderne ou le premier acte d’une tragédie financière. Pour des milliers de femmes en Suisse romande, la quête de l’âme sœur sur Internet s’est transformée en un cauchemar psychologique et matériel.
Ce phénomène, pudiquement appelé « arnaque aux sentiments » ou « romance scam », est devenu une véritable industrie du mensonge, pilotée par des professionnels de la manipulation que l’on nomme les « brouteurs ».
Loin des clichés, ces escroqueries ne touchent pas que les personnes « naïves » ; elles exploitent universellement nos failles émotionnelles les plus profondes, là où la raison finit par céder la place au rêve.
Le miroir aux alouettes : l’anatomie d’un profil parfait
Tout commence généralement par une demande d’ami sur Facebook ou un « match » sur une application comme Tinder ou Meetic. Le profil est souvent irrésistible : un bel homme mûr, veuf ou divorcé, exerçant une profession prestigieuse telle que médecin humanitaire, ingénieur sur une plateforme pétrolière ou officier militaire en mission à l’étranger.
Ces personnages ne sont pas choisis au hasard. Ils sont conçus pour susciter à la fois l’admiration par leur réussite sociale et l’empathie par leur solitude ou leurs drames personnels. En réalité, ces visages appartiennent souvent à des mannequins, des acteurs ou de parfaits inconnus dont les photos ont été volées sur Instagram ou LinkedIn.

Pour Bernard, un sexagénaire romand, le mirage s’appelait Andrea, une jeune femme aux yeux bleus magnifiques. Pour Patricia, une retraitée vaudoise, l’escroc a poussé le vice jusqu’à usurper l’identité de la star hollywoodienne Brad Pitt. Dans tous les cas, le scénario est le même : une immersion immédiate dans une relation fusionnelle où l’autre devient le centre du monde.
L’art de la capture : le « Love Bombing » et l’emprise psychologique
L’arme principale des brouteurs n’est pas l’informatique, mais la psychologie. Dès les premiers échanges, ils pratiquent le « love bombing » : une avalanche de compliments, de mots doux et de promesses d’un avenir radieux. Ils s’infiltrent dans le quotidien de leur victime, envoyant des messages du matin au réveil jusqu’au soir au coucher.

Cette présence constante crée une dépendance comparable à une drogue. Il n’y a pas de profil type de victime, mais plutôt des moments de vulnérabilité, après un deuil, une séparation ou durant une période de solitude intense où notre capacité de discernement s’étiole face à la promesse de bonheur.
Le pivot vers l’argent : l’urgence comme levier
Une fois la victime « ferrée », l’escroc met en place le volet financier de son plan. La demande d’argent n’arrive jamais par hasard ; elle est toujours justifiée par une urgence dramatique.
Les scénarios sont variés mais répétitifs :
- L’accident de voyage : Le prétendu amoureux est bloqué à la douane, a perdu ses bagages ou ses cartes de crédit ont été volées dans un taxi.
- L’urgence médicale : Un enfant doit être opéré en urgence, ou une tante malade n’a plus de quoi payer ses soins.
- L’héritage bloqué : Pour toucher une fortune colossale qu’il promet de partager, l’arnaqueur doit payer des « frais administratifs » ou de notaire à l’étranger.
- L’investissement miracle : Plus sophistiquée, cette technique incite la victime à placer ses économies dans des cryptomonnaies ou le pétrole via de fausses plateformes.
Le brouteur joue sur le sentiment de culpabilité. Si la victime hésite, il l’accuse de ne pas avoir confiance, de briser ses rêves ou de le laisser mourir. Prise dans l’engrenage de ce que les psychologues nomment le « biais de l’engagement », la personne piégée continue de payer pour ne pas admettre que tout ce qu’elle a déjà investi émotionnellement et financièrement n’était que du vent.
Les usines à frauder : dans les coulisses du « Broutage »
Le terme « brouteur » vient de Côte d’Ivoire et désigne ces arnaqueurs qui s’enrichissent sans effort, tels des moutons broutant l’herbe à leurs pieds. Si certains opèrent seuls dans des cybercafés, le phénomène s’est industrialisé.
On trouve aujourd’hui de véritables « usines à fraudes » en Afrique de l’Ouest ou en Asie du Sud-Est, avec des départements informatiques et des scripts (appelés « formats ») testés pour maximiser leur efficacité.
Les grands brouteurs sont souvent des universitaires utilisant des VPN pour masquer leur localisation et des applications pour simuler des appels vidéo avec des visages de modèles. Ils disposent de complices en Europe, des « mules financières », qui reçoivent l’argent sur des comptes locaux avant de le transférer à l’étranger, moyennant une commission.
En Côte d’Ivoire, ces cyberdélinquants sont parfois perçus comme des stars, exhibant leurs liasses de billets dans des soirées mondaines sous les yeux d’une jeunesse fascinée par ce gain facile. Certains justifient même leurs actes comme une forme de « réparation » historique face à l’Occident.
La Suisse romande en ligne de mire
Notre pays, avec son niveau de vie élevé et sa population connectée, est une cible de choix. En 2023, le canton de Vaud a enregistré 67 cas pour un préjudice de 4,6 millions de francs. Au niveau national, on compte plus de 600 plaintes par an, mais ce chiffre n’est que la partie émergée de l’iceberg. De nombreuses victimes, murées dans la honte, ne dénoncent jamais les faits.
Les pertes financières sont parfois colossales. En Valais, trois victimes ont perdu respectivement 400 000, 118 000 et 90 000 francs. Ces drames ne se limitent pas au portefeuille ; ils détruisent des familles, provoquent des divorces et mènent parfois au suicide.
Le Piège de la « Sextorsion »
Une variante particulièrement cruelle de l’arnaque est la sextorsion. L’escroc incite sa victime à des échanges intimes devant la webcam. À l’insu de la personne, la scène est enregistrée.
Le ton change alors radicalement : le « grand amour » devient un maître chanteur menaçant de diffuser la vidéo aux proches, aux enfants ou à l’employeur si une rançon n’est pas versée. Face à ce chantage, la peur et l’humiliation isolent encore davantage la victime.
S’armer contre l’imposture : les nouveaux outils de défense
Face à des escrocs qui utilisent désormais l’intelligence artificielle pour créer des deepfakes (vidéos ou voix falsifiées), la vigilance humaine ne suffit plus toujours.
Heureusement, des outils gratuits permettent de lever le voile sur ces mirages :
1. La recherche d’image inversée : En utilisant Google Lens ou FaceCheck ID, on peut vérifier si la photo de profil de son interlocuteur apparaît ailleurs sur le web sous d’autres noms.
2. Les détecteurs de deepfakes : Des extensions comme Hiya permettent d’analyser une note vocale pour détecter si elle a été générée artificiellement. Pour les vidéos, la plateforme Sensity peut repérer les manipulations du visage ou des lèvres.
3. L’analyse de conversation par IA : Des outils comme ChatGPT ou NotebookLM peuvent analyser l’historique des messages pour y détecter des schémas suspects : déclarations trop rapides, histoires tragiques répétitives ou demandes d’argent détournées.
Victime, et après ? Le chemin de la reconstruction
Si le piège s’est déjà refermé, la première règle est de couper tout contact immédiatement et de ne plus verser un centime. Il est inutile de chercher des explications auprès de l’escroc ; cela ne ferait que lui donner de nouvelles opportunités de manipulation.
Le dépôt de plainte, bien que difficile émotionnellement, est essentiel. Même si les chances de récupérer l’argent sont minimes, les fonds disparaissant rapidement dans des réseaux de blanchiment internationaux dénoncer les faits permet à la police de recouper les dossiers et de mener des actions de prévention.
La justice suisse reconnaît désormais plus facilement le caractère astucieux de ces arnaques, même si la victime a été perçue comme « naïve » au premier abord.
Sur le plan émotionnel, un soutien psychologique est souvent nécessaire pour traiter ce qui s’apparente à un véritable viol psychologique. En Romandie, des structures comme la Fédération romande des consommateurs (FRC) ou des services spécialisés pour les seniors offrent des conseils et des orientations.
Réponses aux questions fréquentes sur les arnaques sentimentales
Un outil de détection analyse les fichiers multimédias pour repérer des anomalies techniques invisibles à l’œil nu, telles que des pixels ajoutés, des mouvements de lèvres modifiés ou des visages intégralement remplacés. Ces solutions parviennent également à identifier le logiciel de manipulation employé tout en calculant précisément la probabilité d’authenticité de l’image ou de la voix.
Les victimes en Suisse peuvent déposer une plainte pénale pour escroquerie (art. 146 CP) auprès de leur police locale ou via le portail Suisse ePolice afin de déclencher une enquête. La justice reconnaît désormais plus facilement le caractère astucieux de ces manipulations émotionnelles, le Tribunal fédéral n’exigeant pas qu’une victime amoureuse remette systématiquement en question les mensonges d’un escroc.
Les brouteurs privilégient les cartes cadeaux Apple car elles sont faciles à obtenir en magasin et permettent un transfert de fonds rapide sans laisser de traces bancaires directes,. Une fois les codes transmis, ils peuvent également convertir ces montants en cryptomonnaies pour faciliter le blanchiment de l’argent à l’échelle internationale.
Conclusion : l’information est votre meilleur bouclier
L’arnaque aux sentiments n’est pas une fatalité liée à une quelconque faiblesse d’esprit. C’est un crime organisé qui exploite la plus belle des qualités humaines : notre capacité à aimer et à faire confiance.
En restant informées, en utilisant les outils numériques à notre disposition et en brisant le silence, nous pouvons collectivement mettre fin à l’impunité de ces briseurs de cœurs. Car, comme le rappellent les autorités de prévention,
« les vraies histoires d’amour ne commencent pas avec des demandes d’argent ».
Votre cœur est précieux, protégez-le autant que votre compte en banque.
Sources :
- https://www.bfs.admin.ch/bfs/fr/home/statistiques/criminalite-droit-penal/police/criminalite-numerique.html
- https://www.24heures.ch/tinder-une-romande-verse-97000-francs-a-son-faux-amoureux-497159587312
- https://www.report.ncsc.admin.ch/fr/
- https://www.lenouvelliste.ch/valais/arnaque-a-lamour-trois-valaisans-perdent-une-fortune-1052462
- https://www.ncsc.admin.ch/ncsc/fr/home/cyberbedrohungen/romance-scam.html
- https://www.rts.ch/info/societe/2025/article/detecter-les-arnaques-amoureuses-en-ligne-5-outils-ia-gratuits-a-connaitre-28824408.html
- https://www.rts.ch/info/suisse/2025/article/arnaque-amoureuse-une-vaudoise-piegee-par-un-faux-brad-pitt-perd-100-000-francs-29065133.html
- https://www.skppsc.ch/fr/sujets/internet/romance-scam-francais/
- https://www.youtube.com/watch?v=FDgVR8fDJbI
- https://www.ncsc.admin.ch/ncsc/fr/home/cyberbedrohungen/sextortion.html
Note : Cet article n’a pas vocation à remplacer un accompagnement juridique ou psychologique.