- Augusta Gillabert-Randin est née le 22 novembre 1869 à Orbe, dans le canton de Vaud, en Suisse.
- Elle publie plus de 300 articles entre 1918 et 1940 sur des sujets agricoles et sociaux.
- Elle était la dirigeante de la section romande de la Ligue suisse des femmes abstinentes.
- Elle décède le 1ᵉʳ avril 1940 à Lausanne.
Il est des destins qui s’écrivent loin des salons et des tribunes officielles, dans le silence des champs et la rudesse du quotidien. Pourtant, leur écho traverse le temps. Pour nous, femmes de Suisse romande, le nom d’Augusta Gillabert-Randin devrait résonner comme celui d’une pionnière : une Vaudoise visionnaire qui, il y a plus d’un siècle, avait compris que l’émancipation féminine passerait aussi par la reconnaissance du travail de la terre.
À une époque où le progrès ne se cherchait pas dans les prés, Augusta a osé affirmer, plume en main, que
« l’avenir de l’agriculture est tout entier entre les mains des femmes »
Une conviction forgée dans l’épreuve, la lucidité et un engagement sans concession.
De la boutique familiale à la ferme de La Faye
Augusta Randin naît le 22 novembre 1869 à Orbe, dans le canton de Vaud, au sein d’une famille protestante de marchands d’épices. Rien ne la prédestine alors à la vie paysanne. Formée en économie ménagère, elle travaille d’abord dans le commerce paternel. Mais en 1893, son mariage avec Jules Gillabert, agriculteur à Moudon, fait basculer son existence.
Elle s’installe au domaine de La Faye, entre Moudon et Lucens, où elle apprend le métier, élève ses cinq enfants Marthe, Jean, Madeleine, Noémie et Pierre, et découvre les réalités souvent invisibles de la vie rurale.
Le tournant décisif survient en 1914 : son mari meurt brutalement d’une appendicite, alors que la Première Guerre mondiale éclate. À 44 ans, Augusta se retrouve seule à la tête d’une exploitation de 22 hectares, sans statut juridique clair, dans un monde agricole dominé par les hommes.
Cette épreuve agit comme un révélateur. Pendant que les hommes sont mobilisés, ce sont les femmes qui nourrissent le pays. Pourtant, elles restent sans droits, sans reconnaissance, sans voix.
Quand les paysannes relèvent la tête
En 1918, Augusta refuse l’injustice de trop. La Municipalité de Moudon projette d’abaisser le prix des œufs, au détriment des productrices. Elle comprend alors que l’isolement est l’ennemi principal des paysannes. Sa réponse est audacieuse : elle fonde l’Association des productrices de Moudon, première organisation de femmes paysannes en Suisse.
La presse locale, inquiète de cette soudaine autonomie féminine, la surnomme avec ironie le « Soviet des productrices ». On accuse ces femmes de menacer l’approvisionnement des villes, alors qu’elles réclament simplement un prix juste pour leur travail et la fin des abus des intermédiaires.
Augusta tient bon. Pour elle, l’organisation collective est une nécessité économique et patriotique. L’association démontre rapidement que les femmes savent gérer des budgets, organiser des marchés et défendre leurs intérêts. Elle deviendra plus tard l’Association des Paysannes Vaudoises (APV), dont Augusta sera nommée présidente d’honneur en 1930.
Une plume au service de l’émancipation
Si Augusta Gillabert a marqué son époque, c’est aussi grâce à son talent d’écriture. Entre 1918 et 1940, elle publie plus de 300 articles dans La Terre vaudoise, L’Industrie laitière suisse et surtout Le Sillon romand (aujourd’hui Terre & Nature).
Sous couvert de conseils pratiques, aviculture, potager, gestion domestique, elle distille des idées profondément progressistes. Avec habileté, elle plaide pour trois combats majeurs.
D’abord, l’égalité civique. Bien que proche des milieux ruraux traditionnels, Augusta milite activement pour le suffrage féminin, convaincue que les droits politiques sont le seul rempart contre l’arbitraire juridique.
Ensuite, la formation professionnelle. Elle refuse que la paysanne soit cantonnée à un rôle d’exécutante. Elle soutient la création d’écoles ménagères rurales, comme celle de Marcelin à Morges, afin de faire de la femme une professionnelle capable de tenir une comptabilité et d’organiser rationnellement son travail.
Enfin, l’indépendance économique. Augusta encourage les jeunes femmes à se spécialiser aviculture, apiculture, culture fruitière, afin que leur revenu personnel constitue une véritable sécurité : « une dot ou une retraite », écrit-elle.
Pour la dignité du foyer et contre l’alcoolisme
Son engagement est aussi social et moral. Dès 1926, Augusta dirige la section romande de la Ligue suisse des femmes abstinentes. Elle lutte contre l’alcoolisme rural, qu’elle observe de trop près : familles brisées, fermes ruinées, femmes dépossédées de leurs biens.

Mais elle ne se contente pas de dénoncer. Pragmatique, elle promeut la stérilisation des jus de fruits et la production de cidre doux, alternative saine à l’eau-de-vie, tout en valorisant les récoltes. Elle combat également le système du cautionnement, qui permettait à un mari d’engager le patrimoine familial et les biens de son épouse, sans son consentement.
Une voix romande sur la scène internationale
Loin d’être une femme repliée sur sa région, Augusta Gillabert participe à de nombreux congrès internationaux, de Prague à Stockholm. Elle y découvre que les paysannes du monde entier partagent les mêmes combats.
En 1927, elle initie un projet novateur : le film « La paysanne au travail », réalisé par Arthur Porchet pour la SAFFA de 1928 à Berne. Ce documentaire muet entend montrer, de manière moderne, le rôle central des femmes dans l’agriculture. Augusta organise elle-même une collecte cantonale pour financer le projet, révélant un sens aigu de la communication avant l’heure.
Un héritage toujours vivant
Augusta Gillabert s’éteint le 1ᵉʳ avril 1940 à Lausanne, dans une relative précarité, après avoir dû vendre son domaine. Elle meurt sans avoir connu le droit de vote féminin, acquis en Suisse seulement en 1971.
Son héritage, pourtant, est immense. Elle a contribué à sortir les paysannes de l’ombre et à transformer leur image dans la société suisse. Aujourd’hui, l’Association des Paysannes Vaudoises compte plus de 5000 membres, héritières de cette vision.
En 2022, la Ville de Moudon lui rend hommage en renommant la place du Forum Place Augusta Gillabert-Randin. Un symbole fort pour celle à qui l’on refusait autrefois l’accès aux locaux municipaux.
Pourquoi Augusta nous inspire encore
Le parcours d’Augusta Gillabert nous rappelle que l’émancipation se construit dans le concret, la persévérance et la solidarité. Elle a su conjuguer attachement à la terre et aspirations progressistes, tradition et modernité.
Elle nous enseigne que le travail est bien plus qu’un gagne-pain : c’est un levier de dignité et de liberté. À l’image d’une laboureuse de l’esprit, Augusta a tracé des sillons dans les mentalités de son temps.
Si nous récoltons aujourd’hui les fruits d’une plus grande égalité, c’est parce qu’elle a osé semer quand la terre était encore dure.
Sources :
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Augusta_Gillabert
- https://www.histoirerurale.ch/pers/personnes/Gillabert_Randin,Augusta(1869_1940)__DB1259.html
- https://notrehistoire.ch/documents/01k81d8r8v4pjz3vq3s78twten
- https://paysannesvaudoises.ch/association/notre-histoire/
- https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/009301/2020-01-22/
- https://www.avenir-suisse.ch/fr/augusta-gillabert-randin-1869-1940/
- https://hommage2021.ch/en/portrait/augusta-gillabert
- https://www.illustre.ch/magazine/augusta-gillabert-militante-pour-le-droit-des-femmes-dans-lagriculture-et-pour-le-suffrage
- https://histoirerurale.ch/pdfs/Augusta_Gillabert_Randin_ISBN%203-03919-012-1.pdf