Dans les rues de Genève, à l’ombre des grandes institutions internationales, un nom commence enfin à sortir de l’ombre de l’historiographie traditionnelle. Longtemps reléguée aux notes de bas de page de l’histoire helvétique, Camille Vidart incarne pourtant une force de conviction qui a façonné les prémices de la Suisse moderne.
Si l’on peut aujourd’hui cheminer sur une voie qui lui rend hommage, c’est parce que cette femme, à la fois enseignante, traductrice et militante, a consacré chaque instant de son existence à une idée alors perçue comme radicale : la femme est une citoyenne dont la dignité et les droits doivent être reconnus par la collectivité.
À travers son parcours, c’est tout le récit d’une conquête pacifique mais acharnée que nous redécouvrons, un sillage d’engagement qui continue d’inspirer les réflexions actuelles sur l’égalité.
Qui était Camille Vidart ?
Née le 14 février 1854 à Divonne-les-Bains, en France, Camille Vidart est la fille d’Alphonse Vidart, un médecin français, et de Jeanne-Louise Vaucher, une Genevoise. Bien que née sur sol français, elle passe son enfance à Genève chez une tante et s’identifie profondément à la culture helvétique.
Après avoir obtenu un diplôme supérieur de français à l’Université de Lyon, elle embrasse une carrière dans l’enseignement, un domaine où elle fera rapidement preuve d’une excellence remarquée.
Célibataire tout au long de sa vie, elle mène une existence centrée sur le travail intellectuel et social, partageant son temps entre ses leçons et ses engagements publics. Femme de lettres bilingue, elle se distingue également par son talent de traductrice, un rôle qui lui permet de jeter des ponts culturels entre les régions linguistiques de la Suisse.
Sa mort, survenue à Genève le 28 juin 1930, marque la fin d’une vie passée à poser les fondations d’un mouvement qui ne cessera de croître après elle.
Contexte historique et social en Suisse au XIXᵉ siècle
La Suisse dans laquelle Camille Vidart évolue est une terre de contrastes démocratiques. Si la Constitution fédérale de 1848 pose les jalons d’un État moderne, elle exclut systématiquement les femmes de tout droit de vote ou d’éligibilité.
Selon une lecture proposée par plusieurs historien·ne·s, cette exclusion s’enracine dans le concept du « citoyen en armes », héritier symbolique de la Landsgemeinde. Dans cette vision, la capacité politique est indéfectiblement liée à l’aptitude à défendre la patrie par le fer, une mission dont les femmes sont alors officiellement écartées.
Ce cadre légal est renforcé par des normes de genre fortement inégalitaires qui considèrent la sphère publique comme un domaine exclusivement masculin. Les mentalités de l’époque perçoivent souvent la femme comme un être destiné à la sphère privée du foyer, supposément trop influençable pour les tensions de l’arène politique.
Si la Suisse accuse alors un retard manifeste par rapport à des nations pionnières comme la Nouvelle-Zélande (1893) ou la Finlande (1906), ce processus de démocratisation lente est partagé par d’autres structures alpines.
À titre de comparaison, le Liechtenstein voisin n’accordera le droit de vote aux femmes qu’en 1984. C’est contre ce mur de traditions et d’exclusion systématique que Camille Vidart et ses contemporaines ont dû forger leurs premières armes.
Engagement féministe et actions majeures
L’activisme de Camille Vidart s’est construit par une observation rigoureuse des injustices sociales. En 1886, de retour à Genève pour soigner une tante, elle se plonge dans la lecture d’économistes et de figures comme Josephine Butler.
Constatant la misère des travailleuses et l’absence de statut juridique pour les épouses, elle comprend que la philanthropie traditionnelle ne suffit plus : il faut transformer les structures sociales par l’éducation et la loi.
Défense de l’éducation des femmes
Pour Camille Vidart, l’instruction est le levier fondamental de toute émancipation. Elle en fait la démonstration par son propre parcours professionnel exemplaire.
En 1880, elle devient la première femme en Suisse à occuper le poste de maîtresse principale dans une école supérieure de jeunes filles, à Zurich. Elle doit cette nomination historique à une curiosité de l’époque : le jury, persuadé par son prénom épicène « Camille » de recruter un homme, est si impressionné par sa leçon d’épreuve et son éloquence qu’il l’engage malgré la surprise.
Elle enseignera plus tard à l’école Vinet de Lausanne, convaincue que seule une solide formation permet aux femmes de sortir d’un état de minorité intellectuelle et économique.
Droits civiques et émancipation économique
Vidart a très vite perçu que l’amélioration concrète du sort des femmes passait par la reconnaissance de leur autonomie financière. Au sein de l’Union des femmes de Genève, créée en 1891 et dont elle assure la présidence de 1898 à 1902, elle milite pour l’amélioration de la formation professionnelle.
Elle s’implique activement dans les débats entourant le Code civil de 1907, cherchant sans succès à l’époque à imposer la séparation des biens pour protéger le revenu des femmes mariées.
Sur le plan pratique, elle met en place des structures de soutien directes : un bureau de placement, un atelier de raccommodage et, en 1910, un restaurant destiné aux ouvrières pour leur offrir des repas dignes à bas prix.
Elle fonde également un « home coopératif » pour loger les femmes seules et démunies, alliant ainsi pragmatisme social et vision politique à long terme.
Conférences, écrits et influence intellectuelle
Reconnue pour sa maîtrise de l’art oratoire, elle organise en 1896 le premier Congrès suisse des intérêts féminins à Genève. Son discours d’ouverture, appelant à la solidarité féminine par-delà les classes sociales, pose les bases d’une collaboration nationale structurée.
Elle collabore régulièrement à la presse réformiste et à la revue Le Mouvement féministe, fondée par Émilie Gourd en 1912.
Toutefois, l’une de ses contributions les plus durables à la culture romande demeure sa traduction de Heidi. Rencontrant Johanna Spyri à Zurich, elle réalise la première version française de ce classique, permettant à l’héroïne des Alpes de conquérir le public francophone.
Il est à noter que son nom a longtemps été absent des couvertures ou des mémoires éditoriales, une invisibilisation fréquente pour les femmes de lettres de cette période, malgré la précision et le respect dont elle faisait preuve dans son travail.
Organisations et mouvements associés
Camille Vidart possédait un génie pour fédérer les énergies disparates. Elle est l’une des instigatrices de l’Alliance nationale de sociétés féminines suisses (aujourd’hui alliance F) en 1900, une organisation faîtière destinée à porter les revendications féminines au niveau fédéral.
Elle joue également un rôle clé dans la fondation de l’Association genevoise pour le suffrage féminin en 1907, puis de l’Association suisse pour le suffrage féminin en 1909.
Son engagement s’étendait bien au-delà des frontières helvétiques. Secrétaire du Conseil international des femmes de 1899 à 1904, elle s’investit aussi au sein de la Fédération abolitionniste internationale.
Dans ce cadre, elle œuvre pour l’abolition du système de la prostitution réglementée, défendant les droits et la dignité des femmes concernées contre les abus de la police des mœurs. Pacifiste convaincue, elle rejoint la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté au lendemain de la Première Guerre mondiale.
Enfin, sa passion pour l’éducation trouve une consécration avec la cofondation du Bureau international d’éducation (BIE) en 1925.
Héritage et influence de Camille Vidart
Au moment de son décès en 1930, Camille Vidart était, selon certains témoignages, épuisée par les rejets successifs des initiatives pour le suffrage féminin. Pourtant, elle appartient à une longue chaîne de luttes collectives qui ont fini par transformer les structures de la société suisse.
L’Alliance nationale qu’elle a aidé à bâtir est devenue « alliance F », l’une des voix les plus puissantes de la politique fédérale actuelle en faveur de l’égalité.
Pendant des décennies, sa contribution est restée confinée aux archives, mais le XXIᵉ siècle lui rend justice par des actes de mémoire forts. En 2021, au changement officiel du nom du chemin Louis-Dunant en « Chemin Camille-Vidart ». Ce geste symbolique marque la reconnaissance d’une femme qui fut une « citoyenne avant la lettre ».
Camille Vidart dans l’histoire du féminisme suisse
Dans la chronologie des droits en Suisse, Camille Vidart occupe une place charnière. Elle a permis de faire le pont entre le féminisme philanthropique du XIXᵉ siècle, teinté de valeurs chrétiennes, et le féminisme politique structuré du XXᵉ siècle. Son action s’inscrit dans un processus de longue durée où chaque avancée a été le fruit d’une persévérance multigénérationnelle.
Bien qu’elle n’ait pas vu de son vivant les Suissesses obtenir le droit de vote fédéral en 1971, les fondations qu’elle a posées ont contribué à préparer le terrain pour les réformes majeures qui ont suivi. Son travail appartient à cette histoire qui a conduit, plusieurs décennies plus tard, à l’inscription de l’égalité dans la Constitution en 1981 et à la refonte du droit matrimonial en 1988, abolissant la suprématie légale du mari.
Camille Vidart nous rappelle que le progrès social n’est jamais un acquis du hasard, mais le résultat d’une détermination capable de traverser les époques pour transformer les mentalités et les lois.
Sources :
- https://www.geneve.ch/actualites/changement-denomination-rues-ville-geneve-1ere-volee
- https://www.bge-geneve.ch/iconographie/personne/camille-vidart
- https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/009402/2015-04-30/
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Camille_Vidart
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Congr%C3%A8s_suisse_pour_les_int%C3%A9r%C3%AAts_f%C3%A9minins
- https://fr.alliancef.ch/a-propos-de-nous