- Clara Ragaz était née Clara Nadig le 30 mars 1874 à Coire dans le canton des Grisons.
- Elle était enseignante en Suisse, en Angleterre et en France avant de s’établir à Zurich.
- Elle était présidente de la section suisse de la Ligue Internationale des Femmes pour la Paix et la Liberté.
- Elle était une intellectuelle engagée dans la justice sociale et les droits des opprimés.
À l’occasion du 150e anniversaire de sa naissance en 2024, la ville de Coire a pris une décision symbolique forte : renommer une place « Ragazplatz ». Ce geste tardif sort de l’ombre une figure monumentale de l’histoire sociale helvétique, trop souvent éclipsée par la renommée de son époux, le célèbre théologien Leonhard Ragaz.
Clara Ragaz-Nadig fut pourtant une intellectuelle de premier plan, une dirigeante pacifiste d’envergure internationale et une militante dont la vision de la société anticipe, selon les termes de la recherche contemporaine, les débats actuels sur la justice sociale et le soin.
Qui était Clara Ragaz ?
Née Clara Nadig le 30 mars 1874 à Coire, dans le canton des Grisons, elle est la fille d’un greffier de tribunal issu de la bonne bourgeoisie locale. À une époque où les horizons féminins étaient étroitement bornés, Clara et ses trois sœurs firent preuve d’une indépendance inhabituelle en apprenant toutes un métier. Diplômée de l’école normale d’Aarau en 1892, elle choisit l’enseignement, profession qui la mena en Angleterre, en France et dans l’Engadine avant de s’établir à Zurich.
C’est lors de son engagement comme enseignante à l’école du dimanche à Coire qu’elle rencontra Leonhard Ragaz. Il fallut sept ans de courtoisie et une correspondance intense avant qu’elle n’accepte de l’épouser en 1901. Leur union donna naissance à ce que les historiens décrivent volontiers aujourd’hui comme un « power couple » de l’engagement social : un partenariat intellectuel et politique où Clara, qualifiée de « femme de raison » (Verstandsfrau) par son mari, s’affirma comme une pensée souveraine.
Féministe, pacifiste et figure de proue du socialisme religieux, elle consacra sa vie à tisser des liens entre la foi et l’action concrète pour le droit des opprimés.
Le contexte historique et social de son engagement
La Suisse du début du XXe siècle était traversée par d’intenses tensions sociales. Bien que neutre durant la Grande Guerre, le pays fut marqué par la montée des nationalismes et la précarisation des classes populaires.
Deux événements agirent comme des catalyseurs pour Clara : la grève générale zurichoise de 1912, puis la grève générale suisse de 1918, qui mirent en lumière la détresse du prolétariat et des travailleuses à domicile.
Dans ce climat, l’exclusion politique des femmes restait totale. Plusieurs historien·ne·s analysent aujourd’hui ce retard helvétique, le suffrage fédéral n’étant acquis qu’en 1971, par le lien structurel établi à l’époque entre le service militaire et les droits civiques.
Pour Clara Ragaz, cet état de fait représentait une défaite profonde pour l’esprit de la démocratie. Elle s’opposa frontalement aux organisations féminines bourgeoises qui se limitaient à la charité sans remettre en cause le militarisme et le système économique qui, selon elle, engendraient la misère.
Un féminisme profondément lié au pacifisme
Pour Clara Ragaz, le féminisme n’était pas une simple revendication de droits, mais une éthique spirituelle. Sa vision s’ancrait dans le socialisme religieux : elle ne concevait pas le « Royaume de Dieu » comme un paradis céleste, mais comme un projet de justice à réaliser sur terre.
Les travaux de la chercheuse Geneva Moser rapportent qu’elle estimait que nous devions aider Dieu à nous sauver, témoignant de son refus de la passivité.
Elle analysait le militarisme comme une extension de la domination masculine : là où « la force fait le droit », les femmes et les petites nations sont systématiquement lésées. Pour justifier le suffrage féminin, elle utilisait les représentations de son temps, la femme comme être dévoué et aimant, affirmant que si les valeurs de soin et de préservation de la vie pénétraient la politique, le besoin de guerre disparaîtrait.
Cette approche s’apparente à ce que l’on nomme aujourd’hui l’économie du care ou l’intersectionnalité (penser ensemble le genre, la classe et l’impérialisme). Clara prônait une « économie de besoins » (Bedarfswirtschaft) centrée sur la satisfaction des nécessités fondamentale, logement, salaire juste, protection, plutôt que sur le profit, voyant dans la sécurité sociale le seul véritable rempart contre les conflits armés.
Actions concrètes et engagements majeurs
Son influence s’est exercée à travers plusieurs piliers institutionnels et militants :
- La LIFPL (WILPF) : En 1915, elle cofonde la section suisse de la Ligue Internationale des Femmes pour la Paix et la Liberté et la préside jusqu’en 1946. À partir de 1929, elle fait partie de l’équipe dirigeante internationale (vice-présidente et co-présidente), œuvrant aux côtés de Gertrud Baer et Emily Greene Balch dans la continuité de l’engagement de Jane Addams.
- Le Congrès de Zurich (1919) : Elle fut la cheville ouvrière de ce rassemblement international où les femmes dénoncèrent le Traité de Versailles comme porteur des germes d’une seconde guerre mondiale.
- Le Gartenhof : Au début des années 1920, le couple quitta les quartiers bourgeois pour s’installer à la Gartenhofstrasse, à Zurich-Aussersihl, où leur présence est attestée dès 1922. Leur maison devint un centre d’information et d’aide aux réfugiés fuyant notamment le nazisme dans les années 1930.
- La formation : Pionnière de la professionnalisation du travail social, elle enseigna à l’École sociale pour femmes de Zurich, insistant sur les causes structurelles de la pauvreté.
Jalons d’une vie de lutte : Chronologie de Clara Ragaz-Nadig
| Année | Événement ou Action | Impact et Portée |
|---|---|---|
| 1874 | Naissance à Coire (Grisons) le 30 mars. | Racine d’un engagement issu de la bourgeoisie éclairée. |
| 1892 | Diplôme d’institutrice à Aarau. | Choix de l’indépendance professionnelle. |
| 1901 | Mariage avec Leonhard Ragaz. | Début d’un partenariat politique et théologique majeur. |
| 1902 | Cofondatrice de la Fédération des femmes abstinentes. | Lutte contre l’alcoolisme comme fléau social et familial. |
| 1909 | Direction de l’Exposition suisse du travail à domicile. | Visibilisation de la précarité des ouvrières invisibles. |
| 1913 | Adhésion au Parti socialiste suisse (PSS). | Engagement politique formel pour les droits ouvriers. |
| 1915 | Fondation de la section suisse de la LIFPL. | Création d’un réseau pacifiste féminin en pleine guerre. |
| 1919 | Organisation du Congrès des femmes à Zurich. | Critique visionnaire de la paix d’après-guerre. |
| 1922/24 | Installation au Gartenhof (Zurich). | Solidarité concrète au cœur du quartier ouvrier. |
| 1929-46 | Équipe dirigeante internationale de la LIFPL. | Responsabilités mondiales pour la paix et la liberté. |
| 1935 | Démission du Parti socialiste suisse. | Protestation contre le soutien à la défense nationale armée. |
| 1957 | Décès à Zurich le 7 octobre. | Fin d’une vie dédiée à la construction d’un monde juste. |
Clara Ragaz face aux résistances et aux critiques
Son pacifisme radical n’était pas un dogme figé, mais un réalisme ancré dans la défense des libertés. Bien qu’antimilitariste, elle jugea légitime la résistance armée pour défendre la démocratie durant la guerre civile espagnole.
Toutefois, son refus de la « défense nationale » armée l’isola. En 1935, elle démissionna du Parti socialiste lorsque celui-ci accepta le principe de la militarisation face à la menace fasciste bien réelle. Pour elle et la mouvance socialiste religieuse, la militarisation de la Suisse était un piège, une position jugée intenable par une grande partie de la gauche d’alors qui choisit la voie de la défense armée.
Après 1945, dans le climat de la « défense nationale spirituelle », ses positions ont fait l’objet de jugements postérieurs de certains milieux les qualifiant parfois de « naïveté pacifiste ». Cette critique a contribué à marginaliser son héritage au profit de figures plus conformes aux idéaux souverainistes de l’après-guerre.
Pourquoi Clara Ragaz reste une figure essentielle aujourd’hui
L’héritage de Clara Ragaz est d’une modernité frappante. Son insistance sur le fait que le privé est politique a préfiguré les mouvements féministes de la fin du XXe siècle. Son exigence d’une économie subordonnée aux besoins de la vie résonne avec les théories contemporaines de la durabilité et de la justice climatique.
Elle incarne un modèle de citoyenneté active : en ouvrant sa maison aux exilés et en vivant au cœur du quartier ouvrier, elle prouva que la responsabilité s’exerce dans la solidarité quotidienne. Privée du bulletin de vote au niveau fédéral jusqu’à sa mort (le suffrage n’arrivant qu’en 1971), elle n’en fut pas moins une actrice politique majeure.
Pourquoi son nom reste trop peu connu
L’invisibilisation de Clara Ragaz découle en partie des pratiques administratives de l’époque, centrées sur le chef de famille masculin. Pendant des décennies, son identité et son œuvre furent marquées par la prédominance des fonds archivistiques au nom de son mari. Ses propres écrits et manuscrits se trouvent ainsi souvent intégrés au fonds Leonhard Ragaz au Staatsarchiv de Zurich ou au Schweizerisches Sozialarchiv.
De plus, l’histoire suisse a longtemps privilégié un angle masculin, liant indissociablement service militaire et droit de cité. Dans ce schéma, les rôles occupés par Clara, coordination internationale, traduction, formation sociale étaient systématiquement moins valorisés que les mandats électoraux ou les chaires universitaires masculines.
Ce que son héritage peut inspirer aux femmes d’aujourd’hui
Clara Ragaz offre un modèle de leadership éthique fondé sur la cohérence entre les idées et le mode de vie. Elle rappelle qu’il est possible de porter une voix radicale tout en restant capable de dialogue. Aux femmes d’aujourd’hui, elle laisse une vision que l’on pourrait résumer par cette espérance : « un autre monde est possible », même dans les temps les plus sombres.
Sa vie enseigne que la paix n’est pas un état de repos, mais une œuvre de construction exigeante. Redécouvrir Clara Ragaz, c’est rendre justice à une femme qui a prouvé qu’une paix durable ne peut reposer que sur la dignité économique et l’égalité absolue. Sa place est désormais au premier rang de notre mémoire collective helvétique.
Sources :
- https://hommage2021.ch/en/portrait/clara-ragaz-nadig
- https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/010792/2021-02-16/
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Clara_Ragaz