- Le documentaire De la cuisine au Parlement – Édition 2021 est une œuvre retraçant près d’un siècle de luttes féminines en Suisse.
- Le documentaire est lié au 50ᵉ anniversaire du suffrage féminin.
- La version 2021 est une nouvelle édition d’un film antérieur.
- Stéphane Goël est le réalisateur du film.
- Le film est disponible en versions française, allemande et italienne.
Le paysage cinématographique helvétique a été durablement marqué en 2021 par la sortie d’une œuvre désormais incontournable pour saisir l’évolution de la condition féminine en Suisse : le documentaire De la cuisine au Parlement – Édition 2021 de Stéphane Goël. À travers une narration fluide et un montage d’archives d’une richesse exceptionnelle, le cinéaste lausannois nous propose une véritable « exploration des mentalités » s’étendant sur près d’un siècle.

Ce film n’est pas seulement une leçon d’histoire rigoureuse ; c’est un miroir tendu à notre société, capturant avec finesse le passage d’un espace domestique contraint à l’exercice du pouvoir politique.
Présentation générale du film
Contexte et genèse du projet
L’existence même de cette édition 2021 répond à une nécessité de mise à jour face à l’accélération des mouvements féministes en Suisse ces dernières années. Initialement, Stéphane Goël avait réalisé une première version au début des années 2010 (diffusée en 2012) pour marquer le 40ᵉ anniversaire du suffrage féminin fédéral.
Cependant, à l’époque, le projet s’était heurté à une « indifférence quasi générale », car beaucoup considéraient alors ce combat comme déjà gagné et le sujet ne passionnait plus les foules.
Dix ans plus tard, le contexte a radicalement changé sous l’effet du mouvement #MeToo et de la grève historique des femmes du 14 juin 2019.
En coproduction avec la RTS, la SRF et la RSI, une nouvelle mouture s’est imposée. Cette version actualisée a été augmentée d’environ une demi-heure de contenu inédit, permettant de couvrir la période allant de la fin des années 1980 à la grève de 2019. Elle intègre ainsi des thématiques contemporaines comme les inégalités salariales, le consentement et la persistance des « plafonds de verre ».
Fiche technique essentielle
Produit par le collectif lausannois Climage, pilier du documentaire en Suisse romande, le film est une œuvre d’envergure nationale. D’une durée finale de 84 à 90 minutes selon les versions, ce long-métrage est disponible en versions française, allemande et italienne.
Après une présentation en première mondiale aux 56ᵉ Journées de Soleure en janvier 2021, dans la section Panorama Suisse, il a bénéficié d’une sortie en salles mi-juin 2021, distribué par First Hand Films.
Le réalisateur Stéphane Goël
Né en 1965 à Lausanne, Stéphane Goël est un cinéaste dont le regard s’est forgé entre la Suisse et les États-Unis. Formé au documentaire expérimental à New York entre 1987 et 1993, il a collaboré avec des artistes de renom comme Nam June Paik avant de devenir un membre de longue date du collectif Climage, dont il signe de nombreux films.
Sa filmographie explore souvent les mécanismes de la démocratie et les destins individuels face aux structures collectives, comme en témoignent ses œuvres Prud’hommes (2010) ou Citoyen Nobel (2020).
Stéphane Goël invité sur la RTS
Le réalisateur était l’invité d’Anne-Laure Gannac sur Radio Télévision Suisse pour évoquer la genèse du film et le contexte féministe actuel.
Synopsis : de la cuisine au Parlement, un siècle de mobilisation
De la démocratie directe aux premières suffragettes
Le documentaire met en lumière ce que le réalisateur décrit comme un paradoxe de la démocratie directe suisse. Contrairement à la plupart des pays voisins où le droit de vote a été octroyé par des élites politiques, les Suissesses ont dû attendre que le corps électoral masculin accepte de partager son pouvoir lors de nombreux scrutins populaires.
Selon le film, ce système a fonctionné comme une « exception tardive », où les hommes ont dressé d’innombrables obstacles pour ralentir l’accès des femmes à la citoyenneté.
Le récit rappelle que les premières revendications datent de la fin du XIXᵉ siècle, portées par des femmes courageuses bravant les quolibets au nom de l’égalité.
Quatre générations de Suissesses en lutte
La narration structure le récit autour de grandes périodes charnières, des années 1920 à 2019. Les années 1920 voient les premiers échecs cuisants lors de votations cantonales, suivis d’une période de repli durant la montée des conservatismes des années 1930.
L’après-guerre marque un tournant ; alors que l’Europe s’ouvre massivement au suffrage universel, la Suisse rejette encore le droit de vote des femmes en 1959 à 67 %.

Le film montre comment la mobilisation s’est intensifiée dans les années 60, menant à la victoire historique du 7 février 1971, tout en soulignant la résistance acharnée du canton d’Appenzell Rhodes-Intérieures, qui n’a cédé qu’en 1990 suite à un arrêt du Tribunal fédéral.
De l’obtention du droit de vote à la grève féministe de 2019
L’originalité de l’édition 2021 est de démontrer que la conquête des urnes n’était que le début d’un long chemin vers l’égalité de fait.
Le documentaire relate les étapes cruciales qui ont suivi : la réforme du régime matrimonial en 1988 (mettant fin à l’autorité légale du mari), l’élection mouvementée de Ruth Dreifuss en 1993, et l’introduction de l’assurance maternité en 2005.
Le récit culmine avec les images vibrantes de la grève de 2019, symbolisant le réveil d’une nouvelle génération qui refuse de considérer le féminisme comme une « histoire finie ».
Thématiques centrales du documentaire
Le droit de vote des femmes en Suisse : un retard historique
Le film documente avec précision pourquoi la Suisse a été l’un des derniers pays d’Europe à accorder ce droit fondamental. Outre le système référendaire, le documentaire explore diverses pistes pour expliquer cette anomalie.
Parmi les explications avancées par les historiennes figure le fait que la Suisse, préservée des pertes d’hommes massives durant les guerres mondiales, n’a pas eu à transférer de responsabilités civiques aux femmes aussi tôt que ses voisins. Cette situation a fait de l’Helvétie ce que certains documents pédagogiques appellent une « curiosité mondiale » en matière de démocratie.
Sortir de la cuisine : division des rôles de genre et sphère privée/public
Le titre même du film joue sur la métaphore du « ghetto domestique » auquel les femmes étaient assignées. Stéphane Goël analyse la séparation stricte instaurée au XIXᵉ siècle, confinant la femme au foyer et à la famille (le carcan « Kinder, Küche, Kirche »), tandis que l’homme occupait l’espace public.
Le documentaire souligne comment l’avènement de la société de consommation dans les années 60 a permis aux femmes de prendre conscience de leur « vote économique », première étape vers une revendication politique plus large. Sortir de la cuisine n’était pas seulement un acte physique, mais une déconstruction profonde des stéréotypes de genre.
Transmission entre générations de militantes
L’une des grandes forces du documentaire réside dans sa « polyphonie de témoignages ». Il fait dialoguer des pionnières comme Marthe Gosteli et Simone Chapuis-Bischof avec des figures institutionnelles telles que Ruth Dreifuss ou Elisabeth Kopp. Cette transmission s’étend jusqu’à la relève incarnée par Tamara Funiciello, qui assume un discours plus offensif.
Ce que l’on décrirait aujourd’hui avec nos catégories contemporaines comme la « charge mentale », le « harcèlement » ou le « plafond de verre » transparaît déjà en filigrane dans les luttes passées racontées par ces femmes.
Réception, impact et actualité du film
Accueil critique et parcours en festivals
Le film a reçu un accueil critique très favorable, salué pour sa capacité à rendre l’histoire vivante et pertinente pour le public actuel. Présenté en première mondiale aux Journées de Soleure en 2021 dans la section Panorama Suisse, il a suscité un débat national important lors de sa diffusion en ligne.
La presse a souligné la « richesse époustouflante » des archives et la pertinence du ton adopté par le réalisateur. Son rayonnement s’est poursuivi à l’international, notamment au festival Cinemania de Montréal en 2023.
Le film comme miroir de la Suisse contemporaine
De la cuisine au Parlement agit comme un baromètre de l’inégalité en Suisse. Il montre que si les femmes ont gagné le droit de cité, la parité réelle reste fragile dans les sphères économiques et académiques.
Le film reflète les tensions de la société actuelle, où les questions de consentement et de partage étendu du pouvoir sont au cœur des préoccupations. Il souligne que le combat pour l’égalité n’est pas un processus linéaire achevé, mais une lutte collective toujours d’actualité.
Une œuvre anniversaire pour les 50 ans du suffrage féminin
L’édition 2021 s’est imposée comme le film « anniversaire » incontournable des 50 ans du droit de vote (1971–2021). Contrairement au 40ᵉ anniversaire célébré dans une relative indifférence, le 50ᵉ a été marqué par une profusion d’événements auxquels le film a servi de socle.
Sa dimension pédagogique est fondamentale : intégré dans les programmes scolaires romands via la plateforme e-media, il offre aux nouvelles générations un outil pour comprendre que leurs droits ne sont pas une évolution naturelle, mais le fruit d’une détermination sans faille.
Limites, angles morts et lectures critiques
Point de vue, choix de montage et ce qu’ils excluent
Bien que rigoureux, le documentaire assume une subjectivité revendiquée. Stéphane Goël a délibérément choisi de ne donner la parole qu’à des femmes dans ses entretiens récents, ne faisant exister les hommes que dans les archives.
Si ce choix renforce la parole féminine, il exclut l’analyse directe des opposants masculins contemporains ou des nuances au sein des partis conservateurs. De plus, le film aborde de manière périphérique la question de l’intersectionnalité, bien qu’il rende un hommage crucial à Tilo Frey, souvent considérée comme la première femme non blanche élue sous la Coupole.
Conclusion : une mémoire vivante pour les combats à venir
De la cuisine au Parlement – Édition 2021 n’est pas seulement un documentaire historique. C’est une œuvre de transmission. En retraçant près d’un siècle de luttes féminines en Suisse, Stéphane Goël rappelle que les droits acquis ne sont jamais des évidences, mais le fruit d’un engagement patient, souvent invisible, toujours courageux.
Sources :
- https://firsthandfilms.ch/fr/von-der-kuche-ins-parlament/
- https://www.swissfilms.ch/fr/movie/de-la-cuisine-au-parlement-edition-2021/2469d8e096e54813b399e2adecfce92d
- https://climage.ch/film/de-la-cuisine-au-parlement-2/