- Elisabeth Flühmann est née le 3 janvier 1851 dans l’Oberland bernois.
- Elle s’engage contre les inégalités dans l’éducation, contribuant à la création d’associations défendant les institutrices.
- Elle ne se marie pas et vit avec Clara Nadig, avec qui elle anime un foyer d’échanges intellectuels.
- Elle est décédée le 13 mars 1929 à Aarau en Suisse.
- Après sa mort, un fonds Flühmann est créé par ses anciennes élèves pour soutenir l’enseignement de matières qu’elle aimait.
Il est des noms qui s’effacent avec le temps, non par manque de mérite, mais parce que l’histoire a parfois la mémoire sélective. Pourtant, si nous pouvons aujourd’hui, nous les femmes de Suisse romande et d’ailleurs, voter, enseigner et nous réunir en associations puissantes, c’est parce que des pionnières comme Elisabeth Flühmann ont tracé le chemin avec une détermination qui force l’admiration.
Née en 1851 et disparue en 1929, cette femme d’exception n’était pas seulement une enseignante ; elle était une force de la nature, une intellectuelle cosmopolite et une militante infatigable pour le suffrage féminin.
Plongeons dans la « Vita Activa » d’une femme qui a refusé les cadres étroits de son époque pour nous offrir un horizon plus large.
Une vocation née au cœur des montagnes
Elisabeth naît le 3 janvier 1851 au Schwandholz, près de Krattigen, dans le cadre majestueux de l’Oberland bernois. Benjamin d’une fratrie dont le père est armurier et membre de la commission scolaire, elle baigne très tôt dans un environnement où l’éducation et l’engagement civique ont du sens.
Après une brève parenthèse migratoire vers l’Amérique avec sa famille à la fin de 1869, Elisabeth revient rapidement en Suisse, portée par une vocation claire : l’enseignement.
Dès ses débuts à Wengen en 1870, à seulement 19 ans, elle s’impose par ses compétences. Le soutien des familles locales pour son travail d’éducation est tel qu’en 1871, 86 « pères de famille », unis au souhait des mères, pétitionnent pour qu’elle devienne directrice de l’école supérieure.
Ils arguent que leurs enfants méritent d’être éduqués par son « esprit » plutôt que par une simple autorité masculine, marquant ainsi sa première victoire contre les doutes des inspecteurs scolaires.
L’odyssée en Macédoine : une immersion totale
Elisabeth Flühmann ne se contente pas d’une carrière locale. Animée d’une soif de découverte, elle accepte en 1877 un poste en Macédoine ottomane, à Serres, au sein d’une école normale d’institutrices grecques.
Initialement engagée comme professeure d’allemand et de dessin, elle y déploie toute sa palette pédagogique en enseignant la méthode froebélienne, la botanique et la gymnastique. Mais Elisabeth n’est pas qu’une simple expatriée : elle s’immerge totalement dans son environnement.
Elle apprend simultanément le grec ancien et moderne avec une telle agilité qu’au cours de sa seconde année, elle finit par dispenser une grande partie de ses cours directement en langue grecque. Ce séjour forge son identité de citoyenne du monde avant son retour en Suisse en 1880.
Aarau : La lutte contre le sexisme institutionnel
À son retour, elle s’établit à Aarau, où elle enseignera pendant 35 ans au sein du Lehrerinnenseminar (l’école normale d’institutrices). Elle y enseigne l’histoire, la géographie, l’italien et la gymnastique.
Parmi les jeunes femmes formées à Aarau à cette époque figure Maja Winteler-Einstein, qui évoquera plus tard l’importance fondamentale de ses professeures dans son propre parcours intellectuel.
Pourtant, malgré son expertise, Elisabeth se heurte de plein fouet aux inégalités de son temps. Lors de son engagement, elle découvre que son salaire est amputé : elle reçoit 2800 francs par an, là où un homme en aurait perçu 3500.
L’inspecteur scolaire de l’époque exprime même des doutes condescendants sur la capacité d’une femme à produire un travail de la même valeur qu’un homme à la formation classique.
Loin de se laisser abattre, Elisabeth transforme cette injustice en levier d’action collective. En 1888, elle joue un rôle central dans la création de l’Association des institutrices argoviennes.
Elle se bat pour l’égalité des pensions de retraite et pour que les femmes cessent d’être traitées comme des citoyennes de seconde zone dans le monde de l’éducation.
1919 : Le grand combat pour le droit de vote
Lorsque l’heure de la retraite sonne en 1915, Elisabeth Flühmann ne choisit pas le repos. Elle déploie une énergie nouvelle pour le combat de sa vie : le suffrage féminin.
En 1919, elle devient la figure de proue d’une campagne récoltant plus de 7000 signatures en Argovie pour une pétition réclamant le droit de vote.
Elle publie des essais brillants, utilisant l’histoire pour démontrer que l’exclusion des femmes de la sphère politique est une anomalie.
Au Grand Conseil, des politiciens comme le député Abt s’opposent violemment à elle, affirmant que la politique est une affaire de « compréhension et d’intelligence », des qualités dont les femmes manqueraient, et que leur « système nerveux délicat » ne saurait supporter l’agitation politique.
Elle doit également faire face à des critiques comme celles du Père Othmar Scheiwiller, qui s’en prend publiquement aux arguments des suffragistes dans la presse zurichoise en 1920. Elisabeth répond avec une sérénité exemplaire, ne fuyant jamais le débat.
Si cette campagne se solde par une défaite électorale, elle jette les bases de la Frauenzentrale (la centrale des femmes), qu’elle fonde en 1921.
Un foyer de sororité et d’intelligence
Ce qui rend Elisabeth Flühmann si moderne à nos yeux, c’est aussi sa liberté de vie. Elle ne s’est jamais mariée, choisissant de vivre dès 1892 avec son amie et compagne de route, Clara Nadig.
Leur foyer devient un véritable lieu d’échanges intellectuels où circulent nièces, élèves et jeunes femmes engagées. Ce réseau de femmes, qui traversait les frontières linguistiques de la Suisse, incluait des figures romandes comme la genevoise Emma Pieczynska-Reichenbach ou Pauline Chaponnière-Chaix. Ensemble, elles formaient le cœur battant du féminisme helvétique.
En tant qu’historienne, Elisabeth se passionnait pour des figures comme Olympe de Gouges, cherchant dans le passé les racines de notre émancipation. Elle refusait le cliché de l’institutrice déconnectée du monde ; elle était une citoyenne totale, ancrée dans les réalités sociales de son temps.
Un héritage à faire fructifier
Elisabeth Flühmann s’est éteinte à Aarau le 13 mars 1929. Ses dernières années ont été marquées par une reconnaissance touchante de ses anciennes élèves, qui ont créé en 1930 un fonds Flühmann pour soutenir l’enseignement des matières qu’elle aimait tant : l’histoire, la religion et l’italien.
Aujourd’hui, alors que nous marchons dans les rues de nos villes de Suisse romande, nous devrions nous souvenir de cette femme qui a laissé des centaines de pages destinées à nous rendre plus libres. Elle nous a montré que l’éducation est la première arme de liberté et que l‘action collective est le levier indispensable pour changer les lois.
L’histoire d’Elisabeth Flühmann nous rappelle que chaque droit dont nous jouissons est le fruit d’une lutte. Comme elle l’écrivait avec espoir en 1919 :
« Les temps nouveaux apporteront aux femmes de nouvelles tâches, nous ouvriront les portes de la pleine citoyenneté »
Sources :
- https://de.wikipedia.org/wiki/Elisabeth_Fl%C3%BChmann
- https://www.ag.ch/media/kanton-aargau/bks/kultur/staatsarchiv/schulgeschichten/bksstar-schulgeschichten-4-4-1t.pdf
- https://www.e-periodica.ch/cntmng?pid=arg-001%3A2002%3A114%3A%3A275
- https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/020344/2025-12-19/