Émilie de Morsier : la voix genevoise de l’émancipation par la dignité

Portrait photographique d’Émilie de Morsier, militante féministe genevoise du XIXᵉ siècle, vue de profil, vêtue d’une robe sombre à col brodé. Portrait photographique d’Émilie de Morsier, militante féministe genevoise du XIXᵉ siècle, vue de profil, vêtue d’une robe sombre à col brodé.

Dans le quartier de la Concorde à Vernier, un bâtiment scolaire à l’architecture lumineuse et audacieuse porte aujourd’hui son nom. Pourtant, pendant plus d’un siècle, Émilie de Morsier est longtemps restée en marge des récits historiques les plus diffusés, malgré son rôle important au sein des premiers réseaux féministes et abolitionnistes européens.

Née Émilie Naville en 1843, cette Genevoise au destin singulier a su transformer les contraintes de son milieu en un levier pour la justice sociale. De l’aide aux blessés de la guerre de 1870 à la direction d’œuvres pour la réinsertion des détenues, elle a tracé une voie où la dignité humaine ne se négocie pas.

Son parcours, marqué par une soif d’indépendance intellectuelle, offre aujourd’hui un éclairage précieux sur les racines de la citoyenneté féminine.

Qui était Émilie de Morsier et pourquoi est-elle importante ?

Émilie de Morsier (1843-1896) était une militante féministe et pacifiste genevoise, particulièrement investie dans la lutte contre la prostitution réglementée par l’État.

Issue de l’élite genevoise, elle a joué un rôle de premier plan par son action au sein de la Fédération britannique et continentale pour l’abolition de la prostitution réglementée (ancêtre de Fédération abolitionniste internationale) et sa présidence de l’Œuvre des libérées de Saint-Lazare à Paris.

Son importance historique réside dans sa capacité à transformer l’action philanthropique traditionnelle en un plaidoyer politique pour l’égalité des sexes devant la loi.

En liant l’autonomie des femmes à l’accès à l’éducation et à l’indépendance économique, elle a contribué à poser les jalons d’une vision moderne de la citoyenneté active.

Une femme née dans un monde qui excluait les femmes de la citoyenneté

Émilie Naville voit le jour à Vernier le 31 octobre 1843. Son père, Louis Naville, est une figure publique respectée, maire de sa commune et député au Grand Conseil de Genève.

Émilie grandit dans un environnement marqué par le protestantisme et le sens du service public, entourée de pasteurs et de magistrats. Cependant, pour une femme de son époque, la participation à la vie de la cité est juridiquement entravée.

Dans la Suisse du XIXe siècle, les femmes sont totalement exclues des droits politiques cantonaux et fédéraux. Au-delà des urnes, c’est leur statut civil qui limite leur autonomie : en épousant le banquier Gustave de Morsier en 1864, Émilie entre dans un état de minorité civile, la loi plaçant alors la femme mariée sous la puissance juridique de son époux.

Il faut noter que la capacité civile des femmes en Suisse a connu une évolution majeure avec l’entrée en vigueur de législations fédérales au début des années 1880, mettant progressivement fin aux régimes de tutelle qui frappaient encore certaines femmes célibataires dans divers cantons.

Le tournant de sa vie survient en 1868 lorsque le couple s’installe à Paris. La guerre de 1870-1871 révèle sa force de caractère : elle s’engage comme infirmière dans un centre de soins homéopathiques, soignant les blessés et découvrant la réalité crue des misères sociales.

Cette confrontation directe avec la souffrance humaine forge sa conviction : le devoir d’une femme n’est pas seulement domestique, il est social et politique.

L’éducation et l’autonomie des femmes comme combat central

Pour Émilie de Morsier, l’oppression des femmes est le fruit d’une construction sociale basée sur l’ignorance et la dépendance financière.

Dans son ouvrage posthume La Mission de la femme, elle plaide pour une éducation qui permette aux femmes de s’assumer pleinement. Son combat le plus emblématique reste toutefois sa lutte contre le système de la « prostitution réglementée », où l’État tolère des maisons closes tout en soumettant les femmes à des contrôles policiers et médicaux arbitraires.

En 1875, sa rencontre avec la réformatrice britannique Josephine Butler est déterminante. Émilie rejoint le comité exécutif de la Fédération abolitionniste et dénonce avec ferveur ce qu’elle appelle la « traite des esclaves blancs ». Pour elle, ce système n’est rien d’autre qu’une forme d’esclavage qui bafoue la liberté individuelle.

Son engagement est aussi pragmatique : de 1887 à sa mort, elle préside l’Œuvre des libérées de Saint-Lazare, une organisation qui aide les anciennes détenues à se réinsérer socialement. Elle comprend que sans travail et sans instruction, ces femmes sont condamnées à la récidive.

Devant les autorités, elle n’hésite pas à invoquer une « loi supérieure » d’égalité entre les sexes, qui devrait prévaloir sur les décrets humains discriminatoires.

Un féminisme suisse précurseur et engagé

Émilie de Morsier incarne un courant féministe qui puise sa force dans l’internationalisme. Dès 1867, elle adhère à la Ligue internationale de la paix et de la liberté, liant la cause des femmes à celle de la concorde entre les peuples.

Bien que son action se déploie largement à Paris, où elle co-fonde l’Association française pour l’abolition de la prostitution réglementée en 1879, elle demeure une figure influente pour les réseaux genevois.

Elle participe activement aux grands rassemblements de la Fédération internationale abolitionniste, notamment lors du congrès tenu à Genève à la fin des années 1880. Ce congrès marque une évolution importante : les revendications délaissent la morale religieuse pour un programme libéral exigeant le respect du droit commun et des libertés individuelles pour les femmes.

Il est crucial de souligner que le mouvement pour les droits des femmes en Suisse possède des racines plurielles. Si les cercles abolitionnistes et bourgeois ont joué un rôle, le combat pour le suffrage a aussi été porté par les mouvements ouvriers et socialistes.

Émilie a sans doute contribué à préparer le terrain pour les organisations formelles qui suivront : son fils, Auguste de Morsier, deviendra d’ailleurs un acteur clé de la création de l’Association genevoise pour le suffrage féminin en 1907 et de l’Association suisse pour le suffrage féminin en 1909.

Pourquoi son nom est longtemps resté en marge des récits historiques

Plusieurs facteurs expliquent pourquoi cette figure a été partiellement délaissée par l’histoire. Tout d’abord, Émilie de Morsier décède prématurément d’un cancer du sein en 1896, à l’âge de 52 ans, juste avant que les mouvements suffragistes ne gagnent en visibilité politique massive au début du XXe siècle.

De plus, les thématiques qu’elle a abordées, la prostitution, le système carcéral, la délinquance ont longtemps été considérées comme des sujets tabous par l’historiographie traditionnelle. Les récits ont souvent préféré mettre en lumière des figures liées à des victoires législatives concrètes plutôt que celles ayant œuvré à la transformation profonde des mentalités.

Son exil parisien a également pu contribuer à une certaine déconnexion mémorielle en Suisse, alors même qu’elle traduisait des penseurs comme Giuseppe Mazzini et s’intéressait à la théosophie ou à la musique de Richard Wagner.

Ce que l’héritage d’Émilie de Morsier nous dit encore aujourd’hui

L’héritage d’Émilie de Morsier est désormais gravé dans la pierre à Vernier, avec l’inauguration de l’école qui porte son nom dans le quartier de la Concorde. Ce bâtiment, conçu comme un lieu rassembleur, symbolise la volonté de mettre l’éducation au cœur de la vie sociale.

L’architecture elle-même semble lui rendre hommage : ses puits de lumière circulaires inondent l’espace central de clarté, rappelant l’ambition d’Émilie d’apporter de la lumière sur les injustices sociales les plus sombres.

Son combat contre l’arbitraire et pour la dignité des personnes marginalisées reste d’une actualité frappante. À une époque où les droits fondamentaux et le consentement sont au cœur des débats, sa voix nous rappelle que la citoyenneté commence par le respect de l’intégrité de chaque individu.

Elle nous enseigne qu’être citoyen n’est pas un titre passif, mais un engagement actif pour la justice.

Chronologie d’une vie au service de la liberté

AnnéeÉvénement marquantImpact et Action
1843Naissance à Vernier (Genève).Fille de Louis Naville, immersion précoce dans la vie publique.
1864Mariage avec Gustave de Morsier.Entre dans le statut juridique de mineure civile selon le droit de l’époque.
1868Installation à Paris.Début d’une vie d’engagement international et intellectuel.
1870-71Infirmière de guerre.Prise de conscience des réalités sociales et de la souffrance humaine.
1875Comité de la Fédération abolitionniste.Rencontre Josephine Butler et s’engage contre la prostitution réglementée.
1879Fondation de l’Association française.Co-création d’un organe de lutte avec Maria Deraismes.
1887-96Présidence de Saint-Lazare.Action concrète pour la réinsertion des femmes détenues.
1889Congrès de Genève (IAF).Défense d’un programme libéral garantissant les libertés individuelles.
1896Décès à Paris (52 ans).Fin d’un parcours pionnier ; publication posthume de ses écrits.
1907-1909Création des associations de suffrage.Son fils Auguste poursuit le combat pour les droits politiques.

Conclusion – Se souvenir pour continuer à avancer

Redécouvrir Émilie de Morsier, ce n’est pas simplement honorer le passé, c’est nourrir les racines de nos libertés actuelles. Elle a été une sentinelle, capable de voir l’injustice là où la société ne voyait que la norme. Sa vie nous rappelle que chaque droit acquis a été le fruit d’une vigilance constante envers la dignité humaine.

Son œuvre peut être comparée à un vitrage protecteur et translucide : tout comme les façades de l’école de Vernier captent la lumière pour offrir aux enfants un support d’expression doux et sécurisant, les actions d’Émilie ont cherché à créer un cadre légal et social protecteur pour les femmes les plus vulnérables.

En continuant à explorer son histoire, nous nous assurons que sa vision d’une citoyenneté inclusive continue de nous guider vers un avenir plus juste.

Sources :
  • https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89milie_de_Morsier
  • https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/048916/2010-01-26/
  • https://en.wikipedia.org/wiki/International_Abolitionist_Federation
  • https://archive.org/details/lamissiondelafem0000mili
  • https://www.architectes.ch/fr/reportages/ecole-emilie-de-morsier-65016
  • https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/048915/2025-11-06/
  • https://fr.wikipedia.org/wiki/Auguste_de_Morsier
  • https://fr.wikipedia.org/wiki/Association_suisse_pour_le_suffrage_f%C3%A9minin
  • https://www.bge-geneve.ch/iconographie/personne/federation-abolitionniste-internationale
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Maeva Lasmar

Journaliste

Maeva Lasmar est une journaliste engagée qui s’intéresse aux réalités vécues par les femmes d’aujourd’hui en Suisse romande : charge mentale, bien-être, équilibre professionnel et reconnaissance émotionnelle.