Émilie Gourd : la voix infatigable du féminisme suisse

Portrait en noir et blanc d’Émilie Gourd, de trois-quarts, la tête légèrement inclinée et la main posée sous le menton, portant un chemisier clair. Elle regarde l’objectif avec une expression douce et réfléchie. Portrait en noir et blanc d’Émilie Gourd, de trois-quarts, la tête légèrement inclinée et la main posée sous le menton, portant un chemisier clair. Elle regarde l’objectif avec une expression douce et réfléchie.
EN BREF
  • Émilie Gourd est née le 19 décembre 1879 dans une famille bourgeoise protestante à Genève.
  • Elle était militante du suffrage féminin et pionnière du féminisme suisse.
  • Elle était rédactrice en chef du journal Le Mouvement féministe jusqu’à sa mort.
  • Émilie Gourd décède en 1946 sans avoir vu les Suissesses obtenir le droit de vote cantonal en 1960 et fédéral en 1971.

Certaines femmes ont façonné l’histoire mais restent trop souvent en marge des récits officiels. En Suisse romande, Émilie Gourd (1879–1946) fait partie de ces figures essentielles dont la mémoire mérite d’être ravivée.

Journaliste engagée, militante du suffrage féminin et pionnière du féminisme suisse, elle se décrivait comme une « féministe de carrière », soulignant la dévotion totale qu’elle consacra à la cause des femmes.

Elle s’éteint sans avoir vu les Suissesses obtenir le droit de vote cantonal en 1960, fédéral en 1971 , mais son slogan optimiste, « L’idée marche », continue de nous inspirer.

Contexte familial et formation : les racines d’un engagement

Née le 19 décembre 1879 dans une famille bourgeoise protestante éclairée, Émilie Gourd évolue dans un environnement où l’ouverture intellectuelle et le sens du devoir social sont des valeurs cardinales. Son père, Jean-Jacques Gourd, pasteur et professeur de philosophie, nourrit sa curiosité et son goût pour les idées nouvelles.

Portrait en sépia de Jean-Jacques Gourd assis, âgé, avec une longue barbe blanche, tenant un livre ouvert sur ses genoux, photographié par l’atelier Lacombe & Arlaud à Genève.
Jean-Jacques Gourd, pasteur et professeur de philosophie à Genève, père d’Émilie Gourd

Sa mère, Marguerite Elisabeth Bert, l’initie très tôt au militantisme concret à travers des œuvres de bienfaisance, notamment l’association « Goutte de lait », destinée à lutter contre la mortalité infantile.

Élève brillante, Émilie fréquente l’École secondaire et supérieure des jeunes filles de Genève. Bien que son certificat ne lui permette pas de s’inscrire officiellement à l’Université pourtant ouverte aux femmes depuis 1872, elle suit des cours en auditrice libre à la Faculté des lettres, affinant déjà ses convictions féministes.

Lectrice assidue, elle se nourrit des débats internationaux en s’abonnant à la revue parisienne La Fronde.

Le déclic et l’engagement : un destin suffragiste

Son entrée dans le mouvement féministe se fait très tôt : en 1903, elle rejoint l’Union des femmes, puis devient, à seulement 24 ans, secrétaire de l’Alliance nationale des sociétés féminines suisses.

En 1909, deux rencontres décisives orientent son destin : Camille Vidart, figure du féminisme suisse, et Auguste de Morsier, fondateur de l’Association genevoise pour le suffrage féminin. Celui-ci repère immédiatement son talent pour l’écriture et son sens de la pédagogie politique.

Émilie Gourd s’engage alors pleinement dans l’Association genevoise pour le suffrage féminin, qu’elle finira par présider pendant plus de trente ans.

Elle sillonne la campagne genevoise, multiplie conférences et débats, et se forge une réputation de militante infatigable dans un contexte où l’indifférence publique à l’égard du suffrage féminin est encore massive.

Le Mouvement féministe : un journal pour éveiller les consciences

Si Émilie Gourd excelle à l’oral, c’est par l’écrit qu’elle exerce son influence la plus décisive. En 1912, elle fonde Le Mouvement féministe, un mensuel destiné non seulement à informer les femmes, mais aussi à analyser en profondeur les enjeux du féminisme. Elle en assure la rédaction en chef jusqu’à sa mort.

Une page du journal « Le Mouvement Féministe » datée du 14 janvier 1927, organe officiel de l’Alliance nationale des sociétés féminines suisses, avec le titre en grand et un portrait de la députée britannique Ellen Wilkinson en bas à droite.
Une édition du journal « Le Mouvement Féministe » (14 janvier 1927), dirigé par Émilie Gourd.

Le journal se veut un outil d’éducation citoyenne : il traite du suffrage féminin, mais aussi de l’éducation, du travail, de l’égalité salariale, des droits sociaux et des luttes internationales.

Sa rubrique consacrée aux avancées féministes à l’étranger nourrit la prise de conscience des Suissesses. Le slogan d’Émilie Gourd, « L’idée marche », y devient un véritable cri de ralliement.

Ce mensuel, devenu au fil du temps Femmes suisses, puis Femmes en Suisse, avant d’être rebaptisé L’émiliE en 2001, est considéré comme l’un des journaux féministes les plus anciens encore actifs en Europe.

Une page de couverture du magazine « Femmes Suisses – Le Mouvement Féministe » datée du 20 janvier 1962, avec un grand titre, un article sur les tentations féminines, des illustrations stylisées de femmes et diverses rubriques d’actualité.
Couverture du magazine « Femmes Suisses – Le Mouvement Féministe » (20 janvier 1962)

Sa longévité témoigne de la solidité de l’héritage de Gourd.

Leadership dans les organisations : du local à l’international

Émilie Gourd ne fut pas seulement une théoricienne ; elle fut aussi une organisatrice exceptionnelle. Elle préside l’Association genevoise pour le suffrage féminin pendant plus de trois décennies, puis l’Association suisse pour le suffrage féminin de 1914 à 1928, période durant laquelle le mouvement se renforce considérablement.

Médiatrice entre les sensibilités bourgeoises et socialistes, elle défend une ligne claire : « Pas de nouveaux devoirs sans l’égalité des droits. » Cette position, novatrice dans la Suisse de l’époque, lui permet de fédérer les femmes autour d’exigences démocratiques fondamentales.

Dès les années 1920, son militantisme trouve un écho international. En 1923, elle devient secrétaire générale de l’International Women Suffrage Alliance. Ses voyages, qu’elle finance en grande partie elle-même, sont pour elle une source d’encouragement face à la lenteur helvétique.

Elle collabore également avec le Bureau international du travail et, en 1929, rejoint la Société des Nations en tant qu’assesseure au Comité de protection de l’enfance et de la jeunesse.

Une vision globale du féminisme : travail, droits sociaux, égalité

Pour Émilie Gourd, le féminisme ne se limite pas au droit de vote. Son engagement porte aussi sur les conditions de vie et de travail des femmes. Dès 1914, elle fonde et préside l’Ouvroir de l’Union des femmes, offrant des emplois aux femmes privées de ressources durant la guerre.

Elle se bat contre l’exploitation des ouvrières, réclame la limitation du temps de travail, milite pour l’assurance maladie et maternité, et formule tôt le principe : « À travail égal, salaire égal. »

Elle s’implique également dans des questions d’hygiène morale et sociale, luttant contre l’alcoolisme et la prostitution réglementée. Dès les années 1930, elle s’oppose ouvertement à la montée du fascisme et du nazisme.

En 1943, elle fonde l’Association de la démocratie suisse, convaincue que la défense des droits des femmes passe aussi par la protection des institutions démocratiques.

Héritage et postérité : une présence toujours vivante

Émilie Gourd meurt en 1946, au moment où le suffrage féminin est encore refusé à Genève. Pourtant, son héritage est immense.

  • Une presse féministe durable : son journal, devenu L’émiliE, reste un pilier du féminisme romand.
  • Une mémoire inscrite dans la ville : en 1972, Genève renomme une rue en son honneur ; un collège et une école de commerce portent également son nom.
Plaque de la Rue Émilie-Gourd à Genève, indiquant son nom, ses dates de vie (1879–1946) et la mention « Pionnière du mouvement féministe ».
La Rue Émilie-Gourd à Genève, nommée en 1972 en hommage à la journaliste et militante pionnière du féminisme suisse.
  • Une fondation active : créée en 1984, la Fondation Émilie Gourd encourage la réflexion sur l’égalité, attribue un prix annuel et anime la plateforme actuElles.
Page d’information de la Fondation Émilie Gourd présentant sa mission de soutien au journal « Femmes Suisses » et la promotion des intérêts des femmes, avec un encadré décoratif contenant le nom de la fondation, un blason genevois et un texte explicatif destiné aux donateurs.
Document de présentation de la Fondation Émilie Gourd, créée en 1984
  • Une reconnaissance internationale : lors de ses funérailles, ses amies saluèrent son rôle dans « le progrès du féminisme dans le monde ».

Pourquoi écrire sur Émilie Gourd aujourd’hui ?

Parce que son histoire éclaire nos luttes contemporaines. Le droit de vote, obtenu tardivement en Suisse, rappelle que rien n’est jamais acquis.

Les combats d’Émilie Gourd, égalité salariale, reconnaissance du travail domestique, droits sociaux, défense de la démocratie résonnent encore.

Son action montre que le féminisme est intimement lié aux réalités sociales, économiques et politiques. Elle nous rappelle également la force des médias militants pour transformer les mentalités.

Pour nous, femmes de Suisse romande, son héritage est un rappel puissant : l’égalité est une conquête collective, nourrie chaque jour par celles qui refusent de renoncer.

Questions fréquentes sur Émilie Gourd

Quel était son slogan et que signifiait-il ?

« L’idée marche » exprimait sa conviction que les avancées féministes finiraient par triompher malgré les lenteurs du contexte helvétique. L’escargot géant présenté lors de la SAFFA 1928 symbolisait d’ailleurs la lenteur suisse dans l’octroi du suffrage féminin.

Était-elle rémunérée pour son travail militant ?

Non. Émilie Gourd n’était en principe pas rémunérée pour ses activités de journaliste et de dirigeante associative. Les sources soulignent qu’elle a consacré non seulement son temps, mais aussi une grande partie de sa fortune personnelle à la cause féministe, y compris à ses nombreux voyages.

Conclusion

Émilie Gourd nous a légué plus qu’un combat : une vision. Celle d’un féminisme ancré dans le réel, solidaire, humaniste, qui embrasse à la fois les droits civiques, le travail, la dignité sociale et la démocratie.

À travers L’émiliE et la Fondation qui porte son nom, son influence demeure. Pour nous, femmes de Suisse romande, elle incarne la persévérance nécessaire pour que l’égalité, encore fragile, continue de marcher.

Sources :
  • https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89milie_Gourd
  • https://www.e-periodica.ch/cntmng?pid=emi-002%3A1987%3A75%3A%3A72
  • https://ebooks-bnr.com/ebooks/pdf4/gourd_une_vie_un_exemple.pdf
  • https://histoire-et-historiettes.ch/emilie-gourd/
  • https://ch2021.ch/fr/emilie-gourd-1879-1946/
  • https://www.bge-geneve.ch/iconographie/personne/emilie-gourd
  • https://www.lemilie.org/index.php/dossiers
  • https://www.f-information.org/wp-content/uploads/2020/08/aux20urnes20citoyennes20.pdf
  • https://www.idref.fr/196217717
  • https://catima.unil.ch/fs-ds/fr/portraits/41030-gourd-emilie
  • https://www.clafg.ch/liste-des-membres/fondation-emilie-gourd/
  • https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/009308/2024-03-06/
  • https://solidarites.ch/journal/162-2/emilie-gourd-un-engagement-social-oublie/
  • https://edu.ge.ch/secondaire2/cegou/lecole/emilie-gourd
  • https://www.avenir-suisse.ch/fr/emilie-gourd-1879-1946/
Maeva Lasmar Profile Picture

Maeva Lasmar

Journaliste

Maeva Lasmar est une journaliste engagée qui s’intéresse aux réalités vécues par les femmes d’aujourd’hui en Suisse romande : charge mentale, bien-être, équilibre professionnel et reconnaissance émotionnelle.


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