- Emma Kammacher était une avocate genevoise et femme politique ; elle était membre du Parti socialiste suisse.
- Elle était née le 14 mai 1904 à Meyrin et était décédée le 15 avril 1981 au Grand-Saconnex.
- Elle était membre de l’Association genevoise pour le suffrage féminin et était membre de l’Association suisse pour le suffrage féminin.
- Elle était une figure associée à la lutte pour l’égalité politique des femmes en Suisse.
L’histoire de la Suisse au XXe siècle est souvent dépeinte sous les traits d’une stabilité imperturbable. Pourtant, derrière cette image d’Épinal se cache une lutte acharnée pour la reconnaissance de la citoyenneté féminine, un combat aussi juridique que politique.
Au cœur de cette transformation se tient Emma Kammacher, une juriste dont la carrière illustre la professionnalisation du mouvement féministe helvétique.
Femme de dossiers et d’action, elle n’a pas seulement réclamé le droit de cité ; elle a contribué à redéfinir les paramètres de la citoyenneté en mariant son expertise du barreau à un engagement social indéfectible.
Qui était Emma Kammacher ?
Emma Kammacher (1904-1981) fut une avocate genevoise, membre du Parti socialiste, dont la carrière s’est consacrée à la défense des populations marginalisées et à la conquête de l’égalité civique.
Figure marquante du mouvement suffragiste, elle est entrée dans l’histoire en devenant, en 1965, la première femme à présider le Grand Conseil de Genève, marquant une étape symbolique majeure pour l’accès des femmes aux fonctions législatives en Suisse.
Origines et formation
Famille et contexte
Emma naît le 14 mai 1904 à Meyrin, dans une famille d’agriculteurs. Son père, Christian Kammacher, était un paysan originaire de La Lenk dans le canton de Berne, tandis que sa mère, Catherine Émilie Desplands, venait de Rougemont, dans le Pays-d’Enhaut vaudois.
D’un point de vue biographique, on peut voir dans cette double ascendance entre racines terriennes bernoises et culture romande, une source potentielle de fluidité socioculturelle. Ce cadre familial modeste l’a rendue, dès son jeune âge, attentive aux disparités sociales engendrées par les mutations économiques du pays.
Études et diplômes
Après avoir fréquenté l’école primaire à Meyrin, elle effectue ses études secondaires au Collège Calvin à Genève. Déterminée à embrasser la carrière juridique, elle choisit la voie du droit. Selon les notices biographiques de référence, son cursus universitaire se partage entre les universités de Lausanne et de Berne.
Ce parcours bilingue lui a permis d’acquérir une bonne familiarité avec les traditions législatives nationales, tant romandes qu’alémaniques. En 1929, année marquée par le séisme économique mondial, elle obtient sa licence en droit à l’Université de Berne.
Brevet d’avocate et installation à Genève
De retour à Genève, elle obtient son brevet d’avocate en 1932. Elle décide alors d’ouvrir sa propre étude dans la cité de Calvin. À cette époque, l’accès des femmes aux professions juridiques était une conquête récente : ce n’est qu’en 1923 que le Tribunal fédéral a jugé que la différence de sexe n’était plus un motif suffisant pour interdire aux femmes l’exercice du barreau, considérant cette exclusion comme n’étant plus conforme aux évolutions sociales.
Durant son installation, Emma Kammacher bénéficie des encouragements de Nelly Schreiber-Favre, la première juriste admise au barreau genevois au début du siècle.
Carrière d’avocate et engagement pour les droits
Défense des personnes vulnérables
Emma Kammacher débute sa pratique alors que Genève subit les contrecoups du krach de 1929. Loin de s’intéresser aux intérêts des élites financières, elle se consacre à la défense de populations que les descriptions rétrospectives de son parcours décrivent souvent comme des « sans-droits ».
Dans le contexte des années 1930, ce terme désigne les victimes de la précarité, chômeurs, débiteurs, familles marginalisées qui se retrouvaient dénuées de protections réelles face à la brutalité de la crise. Elle assiste alors de nombreuses personnes confrontées à des litiges liés au logement ou à l’accès à l’instruction pour leurs enfants.
Actions juridiques et influence sur les lois
Juriste rigoureuse, Emma Kammacher compte parmi les praticiennes ayant vivement critiqué les dispositions du Code civil de 1907. Ce texte instaurait une forte dépendance structurelle au sein du couple : l’article 160 désignait le mari comme le « chef de l’union conjugale » et lui confiait le choix du domicile commun (article 162) ainsi que l’administration des biens. Kammacher a milité pour un régime matrimonial de partenariat permettant l’indépendance financière de l’épouse.
Bien que la révision du droit matrimonial n’aboutisse qu’en 1985 (entrée en vigueur en 1988), elle a été l’une des voix ayant contribué à présenter la prééminence maritale comme une construction sociale obsolète. Signe de son expertise reconnue, elle est nommée par le Département fédéral de justice et police, à la fin de l’année 1968, membre de la commission d’experts chargée de préparer cette révision du droit matrimonial. Ses travaux au sein de cette commission se poursuivront jusque dans les années 1970.
Militante pour le suffrage féminin et les droits des femmes
Association genevoise pour le suffrage féminin (AGSF)
Dès 1932, Emma Kammacher s’engage comme secrétaire de l’AGSF, collaborant étroitement avec Émilie Gourd, figure tutélaire du mouvement. À la mort de cette dernière en 1946, Emma assume la présidence de l’AGSF de 1947 à 1955.
Sous sa direction, le mouvement s’attache à démontrer la volonté politique des femmes, notamment lors de la consultation de 1952 où environ 85 % des Genevoises se déclarent favorables au suffrage.
Réseaux, presse et relais militants
Son influence s’étend au niveau national en tant que secrétaire de l’Association suisse pour le suffrage féminin (ASSF). Elle participe activement à la diffusion des idées égalitaires en siégeant au comité du mensuel Le mouvement féministe (renommé Femmes suisses en 1960).
Pour elle, comme pour d’autres pionnières, l’obtention des droits politiques était le préalable indispensable à toute réforme sociale d’envergure, liant la citoyenneté à la dignité de la personne.
Engagement politique au Grand Conseil de Genève
Entrée en politique
Le 6 mars 1960 est une date historique : Genève devient le troisième canton suisse à accorder le droit de vote et d’éligibilité aux femmes au niveau cantonal, avec une majorité de plus de 55% des voix. Emma Kammacher saisit cette opportunité et se présente sur la liste du Parti socialiste, qui fut le premier parti à Genève à admettre des candidatures féminines.
En 1961, elle est élue parmi les neuf premières femmes à siéger au Grand Conseil de Genève.
Députée au Grand Conseil
Durant ses mandats, elle utilise la tribune parlementaire pour porter des revendications sociales et féministes concrètes. Elle s’oppose à la différenciation des primes d’assurance-maladie selon le sexe et dénonce l’inexistence d’une véritable assurance-maternité.
Elle reste fidèle à sa mission de défense des milieux défavorisés, militant pour l’accès au logement social et la démocratisation des études supérieures, convaincue que l’instruction est le socle de l’émancipation.
1965 : La présidence du Grand Conseil
En 1965, son parcours atteint une étape symbolique majeure lorsqu’elle est élue à la présidence du Grand Conseil genevois, devenant la première femme en Suisse à diriger un législatif cantonal.
Positions, combats et héritage public
Égalité civique et droits politiques
En tant que présidente, Emma Kammacher porte le combat pour le suffrage au niveau fédéral. Le 22 février 1965, elle adresse au Conseil fédéral un recours, signé par 564 Suissesses de la ville de Genève, contestant le refus des autorités de les admettre aux scrutins fédéraux.
Elle argue juridiquement que le terme de « citoyen suisse » utilisé dans la Constitution fédérale doit s’appliquer aux deux sexes. Bien que rejetée, cette démarche s’ajoute aux nombreuses actions (pressions internationales du Conseil de l’Europe, activisme de l’ASSF) qui ont exercé une influence croissante en faveur du suffrage féminin fédéral de 1971.
Politique sociale et accès aux droits
L’héritage d’Emma Kammacher est indissociable de son action en faveur du droit au logement. Issue d’un milieu modeste, elle a toujours lié la citoyenneté abstraite aux conditions matérielles de vie des plus précaires.
Postérité et mise en perspective
Outre la fondation, une rue porte son nom à Meyrin depuis le 26 mars 1988. Sa trajectoire illustre la professionnalisation du mouvement féministe suisse.
Bien que certains politologues utilisent le concept de « paradoxe suisse » pour décrire le décalage entre l’image démocratique du pays et l’exclusion prolongée des femmes jusqu’en 1971, son action rappelle que les droits fondamentaux sont le fruit d’une persévérance collective dont elle fut, à Genève, l’une des représentantes les plus déterminées.
Repères chronologiques
| Date | Événement / Action | Impact / Portée |
|---|---|---|
| 14 mai 1904 | Naissance à Meyrin (GE). | Origines agricoles, père bernois et mère vaudoise. |
| 1929 | Licence en droit à Berne. | Études de droit à Lausanne et Berne. |
| 1932 | Brevet d’avocate et adhésion à l’AGSF. | Début de l’engagement professionnel et militant. |
| 1947-1955 | Présidente de l’AGSF. | Direction et professionnalisation du mouvement genevois. |
| 6 mars 1960 | Suffrage cantonal accepté à Genève. | Fin de l’exclusion politique au niveau cantonal. |
| 1961 | Élection au Grand Conseil de Genève. | L’une des 9 premières députées du canton. |
| Janvier 1965 | Présidente du Grand Conseil. | Première femme en Suisse à ce poste cantonal. |
| 22 fév. 1965 | Recours au Conseil fédéral. | Action juridique pour le suffrage féminin fédéral. |
| Fin 1968 | Nommée à la commission d’experts. | Préparation du nouveau droit matrimonial (1985/1988). |
| 7 fév. 1971 | Suffrage fédéral accepté. | Aboutissement de près d’un siècle de luttes citoyennes. |
| 15 avril 1981 | Décès au Grand-Saconnex (GE). | Fin d’une vie dédiée au droit et à la cité. |
| 26 mars 1988 | Inauguration de la rue Emma-Kammacher. | Reconnaissance mémorielle officielle à Meyrin. |
Conclusion
Emma Kammacher incarne l’évolution de la femme suisse du statut de sujet de droit à celui de citoyenne actrice du débat public. Par son expertise juridique, elle a su mettre en évidence les contradictions d’un système prônant l’égalité tout en maintenant des dépendances structurelles.
Si elle fut une pionnière institutionnelle, son héritage rappelle que les avancées démocratiques sont le fruit d’un processus collectif long, impliquant des réseaux associatifs et des pressions internationales dont elle fut l’une des figures de proue à Genève. Sa mémoire demeure vivante dans les fondations sociales et la toponymie romande.
Sources :
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Emma_Kammacher
- https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/026539/2025-12-19/
- https://www.bge-geneve.ch/iconographie/personne/emma-kammacher