Gertrud Heinzelmann : la juriste qui défia le Vatican pour les droits des femmes

Gertrud Heinzelmann assise parmi d’autres femmes lors d’une réunion, photo en noir et blanc. Gertrud Heinzelmann assise parmi d’autres femmes lors d’une réunion, photo en noir et blanc.
EN BREF
  • Gertrud Heinzelmann est née le 17 juin 1914 à Wohlen dans le canton d’Argovie.
  • Elle était juriste de formation et elle était célibataire.
  • Elle était présidente de l’Association suisse pour le suffrage féminin entre 1959 et 1960.
  • Elle était décédée le 4 septembre 1999 à Benglen dans la commune de Fällanden.

Dans l’histoire de la marche des Suissesses vers la citoyenneté, certaines figures marquent par leur activisme, d’autres par leur rigueur intellectuelle. Gertrud Heinzelmann (1914–1999) fut les deux à la fois.

Juriste de formation et animée par une foi catholique exigeante, elle est aujourd’hui considérée par plusieurs historiennes et biographes comme l’une des premières à avoir perçu de manière systémique que l’émancipation des femmes ne pouvait être que partielle si elle restait confinée à la sphère politique.

Qui était Gertrud Heinzelmann ?

Repères biographiques essentiels

Gertrud Heinzelmann voit le jour le 17 juin 1914 à Wohlen, dans le canton d’Argovie. Elle est la fille de Hans Heinzelmann, négociant, et de Berta Zimmermann. Elle grandit au sein d’un milieu familial libéral et intellectuellement ouvert qui, selon les récits biographiques, pratiquait un mariage fondé sur le partenariat, contrastant singulièrement avec les normes patriarcales de l’époque.

De confession catholique, elle conserve tout au long de sa vie un lien fort avec les cités de Zurich et de Genève, dont elle possédait la bourgeoisie. Célibataire par choix de vie, elle s’établit principalement à Zurich pour ses études et sa carrière. Après une vie de combats menés avec une précision juridique exemplaire, elle s’éteint le 4 septembre 1999 à Benglen, dans la commune de Fällanden.

Pourquoi son nom compte dans l’histoire des femmes en Suisse

Le nom de Gertrud Heinzelmann est indissociable du mouvement pour le suffrage féminin. Selon les analyses contemporaines, elle en fut l’une des têtes pensantes les plus rigoureuses, apportant au mouvement une « armure juridique » indispensable pour engager le dialogue avec un électorat masculin alors très sceptique. Présidente de l’Association suisse pour le suffrage féminin (ASSF) entre 1959 et 1960, elle a su transformer des revendications sociales en arguments de droit public.

Au-delà de la citoyenneté politique, elle a acquis une renommée internationale en 1962 en étant l’une des premières femmes à exiger officiellement l’accès des femmes à l’ordination lors du Concile Vatican II. Sa vision consistait à réconcilier le message chrétien d’égalité avec les structures du droit moderne, refusant que les femmes demeurent des « sœurs séparées » au sein de leurs propres institutions religieuses.

Contexte historique : la Suisse et le statut des femmes à son époque

Situation politique et juridique des femmes

La Suisse du XXe siècle présente un paradoxe de stabilité institutionnelle et de lenteur extrême en matière de libertés civiles féminines.

Pour plusieurs historiennes, ce cadre reflétait une société qui attendait des femmes qu’elles se cantonnent au modèle de la ménagère et de la mère, un idéal particulièrement fort durant l’entre-deux-guerres et les années 1950. Jusqu’en 1971, les Suissesses sont privées du droit de vote et d’éligibilité au niveau fédéral. Juridiquement, le droit matrimonial de l’époque favorisait une hiérarchie où le mari était le chef de l’union.

Heinzelmann a personnellement témoigné du sentiment d’injustice ressenti en voyant ses anciens camarades d’école recevoir leurs cartes de vote à leur majorité, alors que ses propres intérêts politiques restaient légalement nuls.

Poids des institutions politiques et religieuses

Les institutions politiques et les Églises exerçaient une influence prédominante sur la définition des rôles de genre. Dans ses écrits, Heinzelmann dénonçait ce qu’elle analysait comme une « théorie de la femme » promue par l’Église catholique qui, selon elle, participait activement à l’oppression d’une moitié de l’humanité.

Elle considérait que les institutions utilisaient souvent un « masque d’objectivité » pour dissimuler des pratiques discriminatoires ancrées dans la tradition. Cette pression institutionnelle rendait toute velléité d’émancipation particulièrement difficile, car elle était perçue comme une attaque contre l’ordre établi.

Mouvements féminins et suffragistes en émergence

C’est dans ce cadre rigide que s’épanouissent les organisations auxquelles Heinzelmann va se rattacher. L’Association suisse pour le suffrage féminin (fondée en 1909) devient son principal levier d’action nationale.

Elle collabore également étroitement avec la Frauenzentrale Zürich, une organisation faîtière qui coordonne les efforts pour l’amélioration du sort des femmes dans les domaines sociaux, éducatifs et politiques. Ces réseaux offrent un espace de solidarité face à l’hégémonie masculine dans l’espace public.

Enfance, formation et influences

Origines familiales et environnement social

Gertrud grandit dans un foyer où l’autonomie est valorisée. Les sources biographiques soulignent que le mariage de ses parents, fondé sur un esprit de partenariat, contrastait singulièrement avec les normes patriarcales de l’époque. Cette éducation lui donne les outils pour identifier très tôt les structures d’exclusion.

Éducation et premiers intérêts intellectuels

Elle suit sa scolarité au Gymnasium de l’École supérieure de jeunes filles à Zurich (Kantonsschule Hohe Promenade). Aspirant initialement à étudier la théologie, elle se voit refuser l’accès à cette discipline en raison de son sexe. Elle se tourne alors vers le droit à l’Université de Zurich. En 1942, elle obtient son doctorat avec une thèse intitulée « Le rapport fondamental entre l’Église et l’État dans les concordats ».

Ce travail, mené sous la direction du juriste Zaccaria Giacometti, est crucial : elle y analyse comment les institutions religieuses négocient leur pouvoir au sein des cadres juridiques séculiers.

Influences intellectuelles

L’influence de Giacometti, défenseur acharné de la neutralité de l’État libéral, nourrit sa sensibilité aux questions de justice. Parallèlement, sa foi profonde mais critique la pousse à chercher une réconciliation entre le message évangélique et les structures modernes du droit public. Elle puise dans l’étude du droit les outils nécessaires pour dénoncer l’« arbitraire » institutionnel.

Rôle dans le combat pour le suffrage féminin en Suisse

Le mouvement pour le droit de vote : bref rappel

Le système de démocratie directe suisse a rendu le combat pour le suffrage féminin particulièrement complexe, car il exigeait que les hommes votent pour partager leur pouvoir. Après l’échec de la première votation fédérale en 1959 (rejetée à 66,9 % par les hommes), le mouvement doit se réinventer. Pour Heinzelmann, l’absence de droits politiques était la racine de nombreuses injustices subies par les Suissesses.

Actions concrètes menées par Gertrud Heinzelmann

Dès 1934, à l’âge de 20 ans, elle rejoint l’Association zurichoise pour le suffrage féminin. Elle multiplie les conférences et les études scientifiques sur la nature de la discrimination dans le droit suisse.

Suite au rejet de 1959, elle participe activement à l’organisation de défilés aux flambeaux annuels le 1er février pour marquer cette « journée du suffrage » et maintenir la pression sur l’opinion publique. Elle porte même sa plainte contre l’absence de droits politiques jusqu’au Tribunal fédéral, bien que cette action soit rejetée.

Alliances, réseaux et collaborations

Heinzelmann collabore avec des militantes de renom comme Lotti Ruckstuhl ou Lydia Benz-Burger. Elle s’intègre également dans des réseaux internationaux, tels que la St. Joan’s International Alliance, une organisation féministe catholique.

Certaines sources suggèrent toutefois que son positionnement radical sur la question religieuse ne faisait pas l’unanimité dans tous les milieux féminins, certaines militantes craignant que ses revendications ecclésiales ne compliquent la lutte pour les droits politiques.

Idées, prises de position et contributions intellectuelles

Sa vision du rôle des femmes dans la société

Pour Gertrud Heinzelmann, la citoyenneté est indivisible. Elle conçoit l’égalité non pas comme une faveur, mais comme un droit fondamental découlant de la dignité humaine. Elle s’oppose à la perte d’identité des femmes lors du mariage ou des changements de nom successifs, une problématique que sa collaboratrice Lotti Ruckstuhl illustrait par la métaphore du « caméléon ».

Elle prône une autonomie complète, permettant aux femmes de concilier vie familiale et professionnelle sans être entravées par des structures discriminatoires.

Discours, articles et textes marquants

En 1960, elle publie Schweizerfrau, dein Recht!, analysant les implications juridiques du suffrage cantonal. Son œuvre la plus audacieuse reste sa requête de 24 pages adressée au Concile Vatican II en 1962, intitulée Frau und Konzil – Hoffnung und Erwartung.

Elle y soutient que l’exclusion des femmes du sacerdoce n’est pas un mandat divin, mais un artefact culturel devenu un obstacle à la mission chrétienne.

Tensions, critiques et limites de son approche

Ses prises de position lui valent une vive opposition et des moqueries dans la presse. Face à l’impossibilité de se faire publier par des éditeurs traditionnels, elle fonde alors (selon sa propre maison d’édition, Interfeminas-Verlag, la première du genre dans l’espace germanophone dédiée aux droits des femmes.

Ligne du temps : les grandes dates de sa vie

DateÉvénement ou Impact
1914Naissance le 17 juin à Wohlen (Argovie).
1934Rejoint l’Association zurichoise pour le suffrage féminin à 20 ans.
1942Doctorat en droit à l’Université de Zurich sur les rapports Église-État.
1959-1960Présidente de l’Association suisse pour le suffrage féminin.
1962Envoie sa requête historique au Concile Vatican II pour l’ordination des femmes.
1963-1976Dirige le service privé de recours interne contre l’arbitraire administratif et associatif à la Migros.
1964Fonde la maison d’édition féministe Interfeminas-Verlag.
1972Nommée au Synode 72 du diocèse de Coire.
1981Participation au comité d’initiative pour l’article constitutionnel sur l’égalité.
1992Reçoit le prix Ida Somazzi pour son engagement de toute une vie.
1999Décès le 4 septembre à Benglen (Zurich) à l’âge de 85 ans.

Héritage et mémoire de Gertrud Heinzelmann

Hommages et reconnaissances officielles

Longtemps marginalisée, Gertrud Heinzelmann est aujourd’hui reconnue comme une pionnière de l’égalité.

En 1981, elle reçoit le prix Binet-Fendt, suivi en 1992 du prix Ida Somazzi.

En 2001, la Société de Fraumünster l’honore lors d’une cérémonie publique à Zurich. Une rue porte aujourd’hui son nom dans le quartier de Sihlfeld à Zurich, et une plaque commémorative a marqué son ancien lieu de travail au Münzplatz 3.

Présence dans la recherche et la culture

Sa vie a fait l’objet d’une biographie remarquée de Barbara Kopp, intitulée Die Unbeirrbare (2003), ainsi que d’un film documentaire. Son travail est aujourd’hui une source d’étude majeure pour la recherche universitaire en théologie féministe et en histoire du droit suisse.

La Stiftung Interfeminas, issue de son héritage et dont le secrétariat est assuré par la Frauenzentrale Zürich, continue de soutenir des publications sur la recherche de genre.

Ce que son engagement nous enseigne aujourd’hui

Son rôle actif, bien que collectif, dans l’adoption de l’article sur l’égalité en 1981 rappelle que le progrès est le fruit d’un labeur intellectuel persistant. Son parcours nous invite à exiger que les institutions, qu’elles soient civiles ou spirituelles, soient à la hauteur de leurs propres idéaux de justice et de dignité humaine.

Sources importantes :
  • https://fr.wikipedia.org/wiki/Gertrud_Heinzelmann
  • https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/009331/2013-12-16/
  • https://hommage2021.ch/fr/portrait/gertrud-heinzelmann
Maeva Lasmar Profile Picture

Maeva Lasmar

Journaliste

Maeva Lasmar est une journaliste engagée qui s’intéresse aux réalités vécues par les femmes d’aujourd’hui en Suisse romande : charge mentale, bien-être, équilibre professionnel et reconnaissance émotionnelle.


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