- Gertrud Johanna Woker (1878–1968) était une biochimiste et toxicologue suisse.
- Elle était pionnière de l’accès des femmes aux carrières académiques.
- Elle fut la première Suissesse à obtenir un doctorat en chimie organique.
- Elle devint la première femme maître de conférences dans l’espace germanophone.
- Elle était membre de la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté.
Dans les annales de la science suisse, certains noms ont longtemps été relégués aux marges, occultés par les préjugés d’une époque ou les silences d’une mémoire nationale sélective. Pourtant, au début du XXe siècle, une femme d’une ténacité hors du commun s’apprêtait à défier non seulement les lois de la matière, mais aussi la folie destructrice des hommes.
Gertrud Woker, biochimiste de génie et pacifiste acharnée, fut cette sentinelle qui comprit avant l’heure que si la science ne s’armait pas d’éthique, elle finirait par creuser sa propre tombe.
Qui était Gertrud Woker ?
Gertrud Johanna Woker (1878-1968) était une éminente biochimiste et toxicologue suisse, pionnière absolue de l’accès des femmes aux carrières académiques et figure centrale du pacifisme international au sein de la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté (LIFPL).
Première Suissesse à obtenir un doctorat en chimie organique et première femme maître de conférences dans l’espace germanophone, elle a voué sa carrière à l’étude de la catalyse et à la dénonciation des armes chimiques, qu’elle qualifiait de « perversion de la science ».
Scientifique visionnaire, elle fut également l’une des premières à alerter l’opinion publique sur la toxicité du plomb dans l’essence vers la fin des années 1910, payant son engagement politique par une marginalisation institutionnelle qui marqua toute son existence.
Formation scientifique et carrière académique
Rien ne semblait destiner Gertrud Woker, née à Berne le 16 décembre 1878, à briser les plafonds de verre de l’académie. Fille de Philipp Woker, professeur d’histoire et théologien de l’Église vieille-catholique, elle grandit dans un milieu intellectuel stimulant mais soumis aux conventions sociales.
Malgré ses excellents résultats scolaires, son père, espérant l’orienter vers une voie plus « féminine », l’envoie à Erfurt, en Allemagne, pour y étudier l’économie domestique et la cuisine. Mais la passion pour les chiffres et les éprouvettes brûle déjà en elle : la nuit, secrètement, elle délaisse les fourneaux pour s’adonner aux mathématiques, un effort tel qu’elle finit par contracter une grave anémie.
Revenue à Berne pour se soigner, elle obtient enfin l’accord paternel pour poursuivre ses ambitions. En 1900, elle entame ses études de chimie à l’Université de Berne. Trois ans plus tard, elle entre dans l’histoire en devenant la première Suissesse à obtenir un doctorat dans cette discipline, couronné par la mention summa cum laude.
Son parcours continue de briser les barrières : en 1907, après un séjour de recherche à Berlin en tant qu’auditrice libre, les femmes y étant encore interdites de statut régulier, elle devient la première femme habilitée à enseigner la chimie dans une université de langue allemande.
Dès 1911, elle prend la direction de l’Institut de biologie physico-chimique à Berne, où elle impose une approche interdisciplinaire novatrice mêlant physique, chimie, toxicologie et biologie. Ses travaux sur la catalyse, condensés dans une œuvre monumentale en quatre volumes publiée entre 1910 et 1931, ainsi que ses recherches sur les alcaloïdes naturels publiées en 1953, restent aujourd’hui des références historiques majeures dans le domaine.
Malgré cette excellence reconnue à l’étranger, son avancement à Berne sera délibérément freiné pendant des décennies par les autorités universitaires.
La chimie face à la guerre : son combat contre les armes chimiques
Le basculement éthique de Gertrud Woker s’opère durant la Première Guerre mondiale. Alors que les champs de bataille européens se transforment en laboratoires à ciel ouvert pour les gaz toxiques, elle exprime une horreur profonde face à ce qu’elle perçoit comme une trahison de la mission scientifique.
Pour elle, les chercheurs portent une responsabilité inaliénable : celle d’empêcher que leurs découvertes ne servent à l’anéantissement de la vie. Elle formalise cette pensée dans son texte Wissenschaft und wissenschaftlicher Krieg (La science et la guerre scientifique) en 1924.
En 1924, un voyage aux États-Unis marque un tournant décisif. Invitée à une conférence de l’American Chemical Society, elle visite l’arsenal d’Edgewood dans le Maryland avec sa collègue suédoise Naima Sahlbom. Là, elle assiste à des démonstrations de gaz toxiques et de phosphore blanc, voyant des soldats eux-mêmes incommodés par les substances qu’ils manipulent.
Elle décrit ces scènes comme une vision d’enfer, où la technologie est utilisée pour transformer l’humanité en « restes frémissants, brûlés et déchirés ». Lors de cette visite, elle fut elle-même exposée accidentellement à des gaz lacrymogènes suite à un changement de vent.
C’est de cette expérience traumatisante que naît son célèbre pamphlet, The Next War, a War of Poison Gas (La prochaine guerre, une guerre de gaz empoisonnés), distribué dès 1925 en plusieurs langues. Avec une précision de toxicologue, elle y dépeint les effets dévastateurs de l’ypérite (gaz moutarde) et des composés cyanhydriques, capables de dissoudre les tissus et de provoquer une mort lente par suffocation.
Elle y dénonce le lien entre les gouvernements et les industries chimiques, avertissant que toute usine de colorants peut être convertie en usine de mort en quelques heures.
Gertrud Woker et le mouvement pacifiste international
L’engagement de Woker n’était pas seulement académique ; il était profondément collectif. Dès 1915, elle rejoint le Congrès international des femmes à La Haye, point de départ de ce qui deviendra la LIFPL. Elle y trouve une plateforme pour porter sa voix, menant notamment la délégation qui rencontrera le gouvernement suisse pour promouvoir le désarmement et le droit de vote des femmes.
En 1924, lors du congrès de la Ligue à Washington, elle cofonde le Comité international contre la guerre scientifique. Sous sa coordination, ce comité devient le fer de lance d’une campagne mondiale visant à interdire l’usage des gaz de combat. Elle joue un rôle clé dans la collecte de six millions de signatures à travers le monde, remises à la Société des Nations en 1932 pour l’ouverture de la Conférence mondiale sur le désarmement à Genève.
Sa vision de la paix dépasse la simple absence de conflit ; elle prône une transformation des relations internationales basée sur la justice sociale et la coopération scientifique. Elle collabore avec des esprits brillants comme Albert Einstein, Bertrand Russell ou Romain Rolland, tous membres du comité d’honneur d’une conférence internationale qu’elle aide à organiser en 1929 pour informer l’opinion publique sur les capacités destructrices de la science moderne.
Pour Woker, il n’existait pas de paix durable sans égalité politique pour les femmes.
Une femme scientifique marginalisée
L’ascension académique de Gertrud Woker fut délibérément entravée. Alors que les historiens et biographes comme Gerit von Leitner soulignent aujourd’hui le sexisme inhérent au milieu universitaire masculin, sa marginalisation fut également alimentée par l’hostilité politique face à son pacifisme radical et sa critique virulente de la politique de défense armée suisse.
Alors qu’elle dirigeait un laboratoire dès 1911, on lui refusa par deux fois le titre de professeure : en 1914 sous prétexte de « difficultés financières » liées à la guerre, puis en 1916 par un vote à égalité au sein de l’université.
Il lui faudra attendre 1933, soit trente ans après son doctorat, pour être enfin nommée professeure extraordinaire à l’Université de Berne, grâce aux pressions de ses collègues internationaux. Dans son propre pays, elle fut taxée de « traîtresse à la patrie » et de « communiste » par les milieux conservateurs, accusations qu’elle a toujours vigoureusement contestées, rappelant qu’elle ne s’opposait pas à la nécessité de la défense nationale helvétique, mais spécifiquement à la barbarie de la guerre chimique.
Ses prises de position ont néanmoins été consignées dans des textes critiques tels que Die Sinnlosigkeit der schweizerischen Kriegsrüstung (L’absurdité de l’armement suisse).
Le climat d’hostilité à son égard a eu des répercussions symboliques fortes : en 1933, en Allemagne, les étudiants nazis ont brûlé ses livres, notamment son ouvrage emblématique de 1927, Der kommende Giftgaskrieg (La prochaine guerre des gaz toxiques), ainsi que sa version remaniée de 1932, Der kommende Gift- und Brandkrieg….
Dans son entourage professionnel, elle subit des calomnies répétées, ses collègues lui attribuant le surnom moqueur de « Gas-Trudi ». Selon von Leitner, ces pressions constantes et l’isolement social ont fini par user sa santé mentale.
Vers la fin de sa vie, elle développa un sentiment de persécution, craignant par exemple d’être envoyée par l’ONU comme inspectrice au Vietnam pour y constater les horreurs qu’elle avait prédites. Elle passe les deux dernières années de sa vie à la clinique psychiatrique de Préfargier, à Marin (Neuchâtel), où elle s’éteint le 13 septembre 1968, à l’âge de 89 ans.
Héritage et reconnaissance posthume
Le silence autour de Gertrud Woker a commencé à se briser au tournant du XXIe siècle, alors que les questions d’éthique scientifique prenaient une importance croissante.
Longtemps oubliée, elle est aujourd’hui redécouverte comme une figure majeure de l’histoire des femmes en sciences. En 2021, un documentaire intitulé La Pacifiste a retracé son destin, la présentant comme une « héroïne oubliée ».
Les hommages symboliques se multiplient désormais. Le 8 mars 2022, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL) a donné son nom à un chemin sur son campus, l’élevant au rang de « femme de science illustre ».
Des rues portent désormais son nom à Berne et à Düsseldorf, marquant le retour de cette citoyenne engagée dans l’espace public européen. Plus important encore, son œuvre scientifique continue de vivre ; son traité sur la chimie des alcaloïdes naturels (1953) reste cité dans la littérature spécialisée contemporaine.
Questions fréquentes sur Gertrud Woker (FAQ)
En tant que biochimiste et toxicologue, elle considérait les armes chimiques comme une « perversion de la science » et un crime contre l’humanité. Ayant vu les effets des gaz sur le terrain, elle savait qu’ils infligeaient des souffrances atroces et durables, ne distinguant pas les civils des combattants. Elle craignait également des dommages durables sur la santé, y compris pour les générations suivantes, allant jusqu’à évoquer une « grève des naissances » face à cette menace.
Sa marginalisation fut le résultat d’un faisceau de facteurs incluant le sexisme du milieu universitaire masculin, l’hostilité politique face à ses positions pacifistes radicales et sa critique de la neutralité armée suisse. Sa réputation fut ternie par des calomnies et des campagnes de diffamation menées par des opposants politiques et des services militaires.
Elle a jeté les bases d’un pacifisme fondé sur l’expertise scientifique et la mobilisation de l’opinion publique internationale. À la lumière des réflexions actuelles, son action est vue comme précurseuse de l’écoféminisme, reliant la protection de la vie sous toutes ses formes à la lutte contre le militarisme.
Son effacement s’explique par la censure de ses travaux, ses livres furent brûlés par les nazis en 1933 et par un récit historique national qui s’est longtemps concentré sur la défense nationale plutôt que sur les voix dissidentes pacifistes. Sa redécouverte récente est liée à l’intérêt croissant pour l’histoire des femmes de science dont les contributions ont été historiquement occultées.
Pourquoi Gertrud Woker est une figure clé aujourd’hui
Certaines historiennes lisent aujourd’hui l’engagement de Gertrud Woker comme une forme précurseuse de ce que l’on appelle l’intersectionnalité ou l’écoféminisme. À la lumière des débats contemporains, son action a été rapprochée de l’écoféminisme, bien que ces catégories n’aient pas existé à son époque, car elle reliait indéfectiblement le droit de vote des femmes, le désarmement et la protection de l’environnement.
Elle fut également une pionnière de ce que nous appelons aujourd’hui la santé environnementale. En démontrant vers la fin des années 1910 la toxicité du plomb dans l’essence et en proposant des alternatives, elle a anticipé de plus de cinquante ans les luttes écologiques modernes et les politiques de santé publique. Son combat illustre la nécessité pour le chercheur de sortir de sa « tour d’ivoire » pour assumer une responsabilité sociale face aux menaces technologiques et industrielles.
Sources :
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Gertrud_Woker
- https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/009411/2014-11-18/