Iris von Roten, la féministe suisse qui a dérangé son époque

Iris von Roten assise à son bureau, écrivant et consultant des documents, dans un intérieur sobre, photographie en noir et blanc Iris von Roten assise à son bureau, écrivant et consultant des documents, dans un intérieur sobre, photographie en noir et blanc
EN BREF
  • Iris von Roten naît le 2 avril 1917 à Bâle.
  • Elle publie sur la condition des femmes en Suisse avec Frauen im Laufgitter en 1958.
  • Elle était juriste, journaliste et écrivaine.
  • Iris von Roten décède le 11 septembre 1990 à Bâle.

Dans l’histoire souvent feutrée du féminisme suisse, le nom d’Iris von Roten résonne comme un coup de tonnerre. Juriste, journaliste, écrivaine et théoricienne visionnaire, celle que l’on surnomme la « Simone de Beauvoir suisse » fut bien plus qu’une militante.

Force intellectuelle indomptable, elle osa nommer l’oppression là où la Confédération préférait le consensus, la retenue et le silence.

Dans une Suisse d’après-guerre où la discrétion était érigée en vertu nationale, Iris von Roten choisit la frontalité. Elle refusa d’arrondir les angles, de rassurer, de patienter. En 1958, treize ans avant l’obtention du droit de vote des femmes en Suisse, elle publia Frauen im Laufgitter (Femmes sous surveillance), un manifeste féministe d’une radicalité assumée qui fit voler en éclats le mythe d’une Suisse égalitaire et bienveillante. Le scandale fut immense. Et elle en paya le prix.

Son parcours est celui d’une combattante solitaire, d’une femme arrivée trop tôt, dont la colère documentée et rigoureusement argumentée nous rappelle aujourd’hui encore que les avancées sociales naissent rarement de la modération.

Qui était Iris von Roten ?

Iris Meyer naît le 2 avril 1917 à Bâle, dans une famille bourgeoise et aisée. Très tôt, elle développe un tempérament vif et une conscience aiguë des inégalités entre les sexes. Elle expliquera plus tard que son féminisme est né de son « pur amour de la vie », et de la frustration profonde de constater que « l’ivresse de l’aventure, la beauté du lointain, l’indépendance et la liberté semblaient réservées aux hommes ».

Déterminée à s’affranchir de cette assignation, elle entreprend des études de droit à Berne, Genève et Zurich, obtenant son doctorat en 1941. À cette époque, les femmes juristes sont rarissimes et leurs perspectives professionnelles presque inexistantes. Même diplômées, elles restent exclues des postes à responsabilité.

C’est à l’université de Berne qu’elle rencontre Peter von Roten, juriste issu d’une famille aristocratique catholique et conservatrice du Valais. Entre eux naît une relation intellectuelle et amoureuse intense, nourrie par plus de 1 300 lettres échangées entre 1943 et 1950. Ils y débattent de féminisme, de politique, de religion et de sexualité, sans tabou.

Peter et Iris von Roten, couple intellectuel et féministe suisse, photographiés ensemble dans les années 1940
Peter et Iris von Roten

Leur mariage, célébré en 1946, constitue un acte de modernité radicale pour l’époque. Le couple établit un contrat garantissant leur indépendance totale, professionnelle, économique, politique et sexuelle. Iris se fait explicitement libérer des tâches domestiques, qu’elle considère comme une perte de temps et un instrument de domination.

Ensemble, ils incarnent un modèle conjugal inédit, fondé sur l’égalité réelle et non négociable.

Une femme de lettres et de combat

Avant de devenir l’auteure d’un manifeste dérangeant, Iris von Roten mène plusieurs carrières de front. Elle est journaliste et travaille comme rédactrice au Schweizer Frauenblatt, l’organe de l’Alliance des sociétés féminines suisses de 1943 à 1945, puis exerce comme avocate après l’obtention de son brevet en 1946.

Page du journal Schweizer Frauenblatt consacrée au débat sur le droit de vote des femmes en Suisse, années 1950
Une page du Schweizer Frauenblatt, organe historique du mouvement féministe suisse, au cœur des débats sur le suffrage féminin.

Installée en Valais, elle se heurte rapidement à une société helvétique corsetée. Avocate dans un milieu presque exclusivement masculin, elle reçoit très peu de mandats. Elle décrit le Valais comme

«Un trou à rats exclusivement masculin »

et étouffe dans cet environnement où son intelligence et sa liberté de ton n’ont pas droit de cité.

Pour échapper à cette asphyxie, elle part à l’étranger. En 1947, en Angleterre, elle fréquente la Women’s Service Library d’Oxford et plonge dans la littérature féministe. Elle décide alors d’écrire son propre livre sur la condition des femmes. En 1948, aux États-Unis, elle étudie la sociologie et entame la première version de son manuscrit. Ce travail l’occupera pendant dix ans.

De retour à Bâle, elle organise sa vie pour éviter ce qu’elle nomme la Haushaltsfron, la corvée ménagère. Sa fille Hortensia, née en 1952, est confiée à une crèche, et du personnel est engagé pour les tâches domestiques. Pour Iris von Roten, l’émancipation passe d’abord par l’indépendance économique et la libération du temps féminin.

Frauen im Laufgitter, un livre scandale

En 1958 paraît Frauen im Laufgitter. Offene Worte zur Stellung der Frau. Près de 600 pages d’analyses sociologiques, juridiques et économiques : un réquisitoire implacable contre la domination masculine institutionnalisée en Suisse.

Couverture du livre Femmes sous surveillance d’Iris von Roten, traduction française publiée chez Antipodes
Couverture de Femmes sous surveillance, œuvre majeure d’Iris von Roten

Le titre, littéralement « femmes dans un parc à bébé » est une métaphore puissante : les femmes sont confinées, surveillées, infantilisées.

L’ouvrage explore toutes les sphères de leur vie : le travail dans un monde masculin, l’amour et la sexualité, la maternité dévalorisée, le travail domestique qualifié d’esclavage moderne, et l’exclusion politique dans ce qu’elle nomme un « peuple de frères sans sœurs ».

La parution survient quelques mois avant la votation fédérale de février 1959. Le livre rencontre un succès immédiat en librairie. Mais le choc est brutal. Iris von Roten adopte un style volontairement polémique, sarcastique et rageur, à rebours de la prudence stratégique des suffragistes.

La réaction est d’une violence extrême. Elle est insultée, caricaturée, publiquement humiliée jusqu’au Carnaval de Bâle de 1959, où elle est clouée au pilori. L’ouvrage est rapidement étiqueté « livre à scandale ».

Iris von Roten devient l’une des figures les plus controversées du pays et la féministe la plus vilipendée de son époque.

Une pensée féministe avant-gardiste

Iris von Roten ne revendiquait pas seulement le droit de vote. Elle exigeait une égalité totale juridique, économique, sociale et sexuelle. Elle analysait l’oppression des femmes comme un système global, bien au-delà des seuls droits civiques.

L’indépendance économique comme condition de liberté

Pour elle, l’émancipation passe par l’autonomie financière. Elle dénonce l’inégalité salariale, la dépendance conjugale et le mariage comme institution de soumission. Elle plaide pour l’externalisation des tâches domestiques, le développement des crèches et une assurance maternité financée par les hommes, afin que la reproduction ne pénalise plus les femmes.

Le corps féminin, dernier territoire contrôlé

Elle aborde sans détour la sexualité féminine, les menstruations, la contraception et l’avortement. Elle critique une morale sexuelle hypocrite qui enferme les femmes dans la monogamie contrainte. Tant que les femmes n’ont pas la maîtrise de leur fécondité, écrit-elle, le mariage reste une forme de prostitution légalisée.

Une vision en avance sur son temps

Iris von Roten identifie, sans les nommer, la charge mentale et le plafond de verre. Elle réclame la parité politique et l’égalité réelle dans la sphère privée. Sa pensée intransigeante anticipe des débats qui n’émergeront que plusieurs décennies plus tard.

Son style mêle analyses rigoureuses et provocations assumées. Elle veut choquer pour réveiller. Frauen im Laufgitter est, selon ses mots,

« un cri pour la justice »

Le rejet, l’isolement et le silence

La blessure la plus profonde vient du mouvement féministe lui-même. En décembre 1958, l’Alliance des sociétés féminines suisses se distance publiquement de son livre, jugé contraire à ses objectifs. Les suffragistes craignent que cette parole trop frontale ne compromette la votation de 1959.

Après la défaite du suffrage féminin en février, Iris von Roten est désignée comme bouc émissaire. Épuisée, blessée, marginalisée, elle se retire du débat public et abandonne la thématique féministe.

Commence alors une autre vie. Celle de l’aventurière solitaire. En 1960, elle traverse seule la Turquie en voiture, puis la Yougoslavie, la Tunisie, le Maroc et la Syrie. Elle peint. Elle écrit. Elle cherche cette liberté que l’on refuse trop souvent aux femmes.

Son récit de voyage, Vom Bosporus zum Euphrat, paraît en 1965. Ce sera son dernier livre publié de son vivant.

Couverture du livre Vom Bosporus zum Euphrat d’Iris von Roten, récit de voyage d’une femme seule en Turquie en 1960
Couverture de Vom Bosporus zum Euphrat, récit de voyage d’Iris von Roten

Mort et réhabilitation tardive

Les dernières années d’Iris von Roten sont marquées par la maladie, des troubles de la vue et des douleurs chroniques. Incapable de peindre, elle décide de mettre fin à ses jours le 11 septembre 1990, à Bâle.

Fidèle à son idéal d’autodétermination, elle écrit : « Comme un invité doit savoir quand il est temps de partir, il faut savoir quitter la vie à temps. »

Un an plus tard, Frauen im Laufgitter est réédité. Le livre devient un bestseller. La Suisse redécouvre celle qu’elle avait rejetée.

Iris von Roten aujourd’hui

Aujourd’hui, Iris von Roten est reconnue comme une figure majeure de l’histoire des femmes en Suisse. Beaucoup de ses combats, droit de vote des femmes, égalité dans le mariage, assurance maternité ont abouti. Mais son analyse demeure d’une brûlante actualité.

Inégalités salariales, manque de structures d’accueil, surcharge domestique : la Haushaltsfron n’a pas disparu. En Suisse romande, la traduction française intégrale de Femmes sous surveillance, parue en 2021, permet enfin de mesurer l’ampleur de sa pensée.

Elle n’était pas excessive. Elle était lucide. Et son héritage rappelle une vérité inconfortable : l’égalité ne progresse jamais sans celles qui osent déranger.

Questions fréquentes sur Iris von Roten

Pourquoi Frauen im Laufgitter a-t-il provoqué un tel scandale en Suisse ?

Publié en 1958, l’ouvrage a choqué par son ton frontal et son analyse sans concession. Iris von Roten y dénonçait la hiérarchie sexuelle helvétique, la dépendance économique des femmes, la sexualité contrainte et l’exclusion politique, à une époque où le féminisme suisse privilégiait la modération. La proximité de la votation de 1959 a amplifié la violence des réactions.

Pourquoi l’Alliance des sociétés féminines suisses s’est-elle distanciée du livre ?

L’Alliance craignait que les thèses d’Iris von Roten ne compromettent les efforts diplomatiques menés auprès des électeurs masculins. Sa critique systémique entrait en collision avec la stratégie consensuelle du mouvement.

En quoi Iris von Roten était-elle en avance sur son temps ?

Elle réclamait une égalité totale, y compris dans la sphère privée. Elle analysait le travail domestique comme une forme d’asservissement économique, défendait l’autonomie sexuelle des femmes et anticipait des notions comme la charge mentale et le plafond de verre.

Quel rôle Peter von Roten a-t-il joué dans son combat ?

Peter von Roten fut un allié intellectuel et politique. Leur mariage reposait sur un contrat d’indépendance mutuelle. Conseiller national, il soutint publiquement certaines revendications féministes, au prix de son propre isolement.

Pourquoi Iris von Roten est-elle restée longtemps méconnue en Suisse romande ?

Faute de traduction française intégrale de son œuvre. La parution de Femmes sous surveillance en 2021 a permis au public romand d’accéder pleinement à sa pensée.

Conclusion

Iris von Roten fut une femme arrivée trop tôt, mais jamais au mauvais endroit. Elle a transformé sa colère en pensée, sa solitude en manifeste. Son féminisme exigeant nous enseigne que la justice sociale réclame parfois l’inconfort, la rupture et le courage d’être impopulaire.

En cela, son œuvre demeure une boussole précieuse pour celles et ceux qui refusent encore de se taire.

Sources :
  • https://www.vd.ch/typo3temp/assets/pdfs/avant-premiere-du-film-verliebte-feinde-pour-celebrer-le-suffrage-feminin-dans-le-canton-de-vaud-1391794682.pdf
  • https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb155900984
  • https://blog.nationalmuseum.ch/fr/2023/08/en-fiat-sur-les-rives-du-bosphore/
  • https://frauenarchivostschweiz.ch/files/olympe/olympe_28.pdf
  • https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/009373/2020-01-24/
  • https://www.idref.fr/131942379
  • https://id.loc.gov/authorities/names/n94019448.html
  • https://www.fembio.org/biographie.php/frau/biographie/iris-von-roten/
  • http://www.irisundpeter-vonroten.ch/
  • https://blog.nationalmuseum.ch/fr/2020/03/droits-des-femmes-iris-roten/
  • https://ch2021.ch/fr/iris-von-roten-1917-1990/
  • https://www.avenir-suisse.ch/fr/iris-von-roten-1917-1990/
  • https://www.news.admin.ch/fr/nsb?id=84960
Maeva Lasmar Profile Picture

Maeva Lasmar

Journaliste

Maeva Lasmar est une journaliste engagée qui s’intéresse aux réalités vécues par les femmes d’aujourd’hui en Suisse romande : charge mentale, bien-être, équilibre professionnel et reconnaissance émotionnelle.


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