Johanna Spyri : l’âme des Alpes, la voix des enfants et l’héritage d’Heidi

Photographie ancienne en sépia montrant Johanna Spyri, les mains croisées, posant devant un décor intérieur avec rideau et dossier de chaise sculpté. Photographie ancienne en sépia montrant Johanna Spyri, les mains croisées, posant devant un décor intérieur avec rideau et dossier de chaise sculpté.
EN BREF
  • Johanna Spyri est née en 1827 à Hirzel
  • Elle était une femme de lettres suisse alémanique connue pour Heidi.
  • Elle est décédée en 1901 à Zurich.
  • Son héritage est préservé au Musée Johanna Spyri de Hirzel.

Il est des noms qui traversent les siècles en ne laissant derrière eux qu’un écho lointain, et d’autres qui, comme celui de Johanna Spyri (née Johanna Louise Heusser), résonnent avec la clarté d’une cloche d’alpage. Pour beaucoup, elle n’est que la « mère » de Heidi, cette petite fille aux joues rouges qui a conquis le monde par sa fraîcheur.

Pourtant, derrière l’icône helvétique se cache une femme d’une complexité fascinante, une plume mélancolique qui a su transformer son propre mal-être en un message universel de résilience. Plonger dans la vie de Johanna Spyri, c’est redécouvrir une Suisse en pleine mutation à travers le destin d’une écrivaine qui, bien que tardivement révélée, est devenue l’une des figures les plus marquantes du patrimoine littéraire suisse.

Qui était Johanna Spyri et pourquoi est-elle importante ?

Johanna Spyri (1827-1901) est une femme de lettres suisse alémanique dont l’œuvre a connu un rayonnement international exceptionnel. Si elle est mondialement célèbre pour avoir créé le personnage de Heidi, son importance réside dans sa capacité à avoir capturé les sensibilités de son époque, notamment le contraste entre la nature et les bouleversements sociaux du XIXᵉ siècle.

Son héritage documentaire, aujourd’hui inscrit au Registre international « Mémoire du monde » de l’UNESCO, témoigne d’une attention unique portée à l’enfance et à la condition des plus vulnérables. Au-delà du succès commercial, elle a offert à la culture suisse une reconnaissance globale tout en explorant des thématiques profondes comme la santé mentale et l’éducation.

Une enfance entre collines et poésie au Hirzel

Tout commence à Hirzel, un village pittoresque niché sur les hauteurs qui surplombent le lac de Zurich. C’est dans ce paysage de collines verdoyantes, appelées drumlins, que naît Johanna Heusser le 12 juin 1827. Elle grandit au sein d’une fratrie de six enfants.

Son foyer est marqué par une double influence : celle de son père, Johann Jakob Heusser, médecin et chirurgien qui soigne également les malades mentaux, et celle de sa mère, Meta Heusser-Schweizer, une poétesse rennue pour sa piété.

Cette enfance passée dans la nature constitue le terreau fertile de son imagination. Johanna reçoit une éducation soignée à Zurich, apprenant les langues modernes et le piano.

Entre 1844 et 1846, elle séjourne deux ans en Suisse romande, à Yverdon-les-Bains, une période formatrice qui l’ouvre à la culture francophone.

Ce lien avec la Romandie restera constant, l’écrivaine effectuant plus tard de nombreux séjours à Montreux.

Le poids des conventions : être femme et écrivaine au XIXᵉ siècle

Au XIXᵉ siècle, le destin d’une jeune fille de la bourgeoisie zurichoise est étroitement lié aux attentes sociales. En 1852, elle épouse Johann Bernhard Spyri, un avocat qui deviendra en 1868 le « Stadtschreiber » (secrétaire de la ville) de Zurich.

Photographie ancienne en noir et blanc montrant Bernhard et Johanna Spyri, tous deux regardant l’objectif.
Bernhard et Johanna Spyri

Ce mariage l’introduit au cœur des milieux mondains où elle rencontre Richard Wagner ou Conrad Ferdinand Meyer.

Pourtant, sous les dorures des salons, Johanna s’étiole. Incomprise et délaissée, elle sombre dans la dépression. Dans ce contexte de bourgeoisie urbaine, l’accès à l’écriture publique est un défi. Elle ne publie son premier récit, Une feuille sur la tombe de Vrony, qu’en 1871, à l’âge de 44 ans.

L’écriture devient alors pour elle un refuge vital face à son sentiment d’isolement.

La genèse de Heidi : l’étincelle des Grisons

L’inspiration pour son œuvre la plus célèbre naît de ses séjours dans les Grisons, notamment à Jenins et Maienfeld. On raconte qu’elle aurait rédigé le premier tome de Heidi en seulement quatre semaines.

Une hypothèse souvent évoquée suggère que sa nièce et filleule favorite, Anna, aurait pu être l’étincelle créatrice en lui demandant d’écrire pour les enfants, bien que le personnage de Heidi demeure une pure fiction littéraire.

Paru en 1880, le premier volume explore l’apprentissage de la vie en montagne, suivi d’un second tome en 1881. L’œuvre est aujourd’hui souvent lue comme une réflexion sur les effets de l’industrialisation galopante.

Deux couvertures anciennes de livres de Johanna Spyri : à gauche, Heidis Lehr- und Wanderjahre sur fond beige avec un médaillon illustrant une jeune fille de profil ; à droite, une édition orange de Heidis Lehr- und Wanderjahre montrant une fillette en robe guidant deux chèvres.
Publications de Heidi avec les illustrations de Rudolf Münger (1925) et de Karl Mühlmeister (1932) © Archives Johanna Spyri / ISJM

En opposant la fraîcheur de l’enfance à la sévérité des structures urbaines de Francfort, Spyri dresse un portrait des tensions de son temps, une interprétation qui souligne la pertinence persistante de son récit.

Heidi : un succès souvent considéré comme le plus grand de la littérature suisse

Avec plus de 50 millions d’exemplaires vendus et des traductions dans des dizaines de langues, Heidi est souvent considérée comme l’œuvre suisse la plus célèbre au monde.

Deux couvertures de traductions de Heidi : à gauche, un livre vert en roumain montrant Heidi en pull jaune pointant vers une montagne enneigée, à droite, une édition en alphabet arabe illustrant Heidi en robe rouge aux côtés de son grand-père et de chèvres devant un paysage alpin.
Heidi de Johanna Spyri a été traduit dans de nombreuses langues : ici en roumain (1978) et en persan (1961) © Archives Johanna Spyri / ISJM

Le personnage est devenu un mythe culturel autonome, dépassant largement le cadre des livres grâce aux adaptations cinématographiques, de Shirley Temple en 1937 aux séries d’animation japonaises.

En Suisse, ce succès a généré une plus-value touristique majeure, notamment à Maienfeld et dans la région du Heidiland. Toutefois, cette image touristique ne doit pas occulter la profondeur de l’œuvre originale, marquée par une grande finesse psychologique.

Une œuvre qui dépasse les alpages

Il serait réducteur de limiter Johanna Spyri à la seule figure de Heidi. Son œuvre complète comprend 31 livres, incluant des contes pour adultes et des récits pour jeunes filles comme Sina ou Que va-t-elle devenir ?. Ses écrits abordent des thématiques d’une grande profondeur, explorant la maladie, la mort et la folie.

Spyri s’est particulièrement intéressée au sort des enfants vulnérables et orphelins, victimes collatérales de son époque. Ses récits portent une intention pédagogique forte, cherchant à montrer comment la résilience peut aider à surmonter les épreuves.

Discrétion et héritage international

L’année 1884 marque un tournant tragique avec les décès consécutifs de son fils unique et de son époux. Elle adopte alors une vie discrète, se consacrant à son travail littéraire et à des œuvres charitables jusqu’à sa mort à Zurich le 7 juillet 1901.

Son souvenir est préservé au Musée Johanna Spyri de Hirzel, qui met en lumière son œuvre méconnue et son engagement social.

Chronologie de Johanna Spyri : les grandes étapes d’une vie

AnnéeÉvénementPortée et impact
1827Naissance de Johanna Heusser à Hirzel (ZH).Enfance entre nature, médecine et poésie.
1844-1846Séjour de deux ans à Yverdon-les-Bains.Ouverture culturelle à la Suisse romande et apprentissage du français.
1852Mariage avec Johann Bernhard Spyri.Entrée dans les milieux mondains et intellectuels de Zurich.
1868Son époux devient « Stadtschreiber » de Zurich.Position sociale affirmée au sein de la ville.
1871Publication de son premier récit, Ein Blatt auf Vronys Grab.Début d’une carrière littéraire à l’âge de 44 ans.
1880-1881Parution des deux volumes de Heidi.Création d’un succès mondial et d’une icône helvétique.
1884Décès de son fils Bernhard puis de son mari.Période de deuil tragique menant à une vie plus discrète.
1901Décès de Johanna Spyri à Zurich.Fin d’une œuvre prolifique de 31 livres traduits mondialement.
1981Fondation du Musée Johanna Spyri à Hirzel.Préservation de sa mémoire dans son école d’enfance.
2023Inscription au Registre « Mémoire du monde » de l’UNESCO.Reconnaissance internationale de la valeur de ses archives.

Une conteuse pour enfants, une témoin de son temps

Johanna Spyri n’était pas seulement une conteuse pour enfants ; elle était le témoin sensible d’une Suisse en transition. En offrant au monde le personnage de Heidi, elle a créé un pont universel qui continue d’irriguer l’imaginaire collectif, rappelant que derrière chaque mythe se cache souvent une femme en quête de vérité.

Sources :
  • https://fr.wikipedia.org/wiki/Johanna_Spyri
  • https://blog.nationalmuseum.ch/fr/2019/11/spyri-auteure-a-succes/
  • https://spyri-museum.ch/fr/
  • https://isjm.ch/recherche/collections/archives-johanna-spyri/
  • https://www.seco.admin.ch/seco/fr/home/Standortfoerderung/Tourismuspolitik/Innotour/Gefoerderte_Projekte/2024_2027/heidi.html
  • https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/012304/2013-01-10/

Crédit photo principale : Johanna Spyri (extrait de photographie), Fotostudio J. Ganz, Zürich. © Archives Johanna Spyri / ISJM

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Maeva Lasmar

Journaliste

Maeva Lasmar est une journaliste engagée qui s’intéresse aux réalités vécues par les femmes d’aujourd’hui en Suisse romande : charge mentale, bien-être, équilibre professionnel et reconnaissance émotionnelle.


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