Louise Cornaz : la plume vaudoise derrière le pseudonyme Joseph Autier

Louise Cornaz, portrait photographique ancien en noir et blanc : vue de profil, cheveux gris relevés en chignon, tenue sombre, main près du visage. Louise Cornaz, portrait photographique ancien en noir et blanc : vue de profil, cheveux gris relevés en chignon, tenue sombre, main près du visage.
EN BREF
  • Louise Cornaz naît le 12 janvier 1850 à Montet, commune de Cudrefin.
  • Elle était romancière, biographe, traductrice et rédactrice.
  • Joseph Autier était son pseudonyme masculin.
  • Elle décède à Montet le 11 mars 1914, à l’âge de 64 ans.

Dans le paysage intellectuel de la Suisse romande à la fin du XIXe siècle, Louise Cornaz occupe une place singulière, marquée par une présence publique importante sous couvert d’une grande discrétion personnelle. Romancière, biographe, traductrice et rédactrice, elle a mené une carrière littéraire s’étendant sur près de trente ans.

Si son nom civil est resté longtemps confidentiel, son pseudonyme masculin, Joseph Autier, est devenu une signature familière des lecteurs romands, illustrant les stratégies de publication d’une femme de lettres issue d’un milieu rural vaudois.

Qui était Louise Cornaz ?

Louise Cornaz voit le jour le 12 janvier 1850 à Montet, un village de la commune de Cudrefin. À cette époque, Cudrefin est rattaché au district d’Avenches, au cœur d’une région dont elle restera proche toute sa vie.

Elle est la fille d’Auguste Cornaz et de Charlotte Philippine Berthoud.

Son éducation est marquée par une ouverture internationale. Entre 1864 et 1866, l’adolescente effectue sa scolarité en internat en Allemagne, à Esslingen am Neckar. Ce séjour lui permet d’acquérir des connaissances solides en allemand, un atout majeur pour son futur travail de médiation culturelle. À son retour en Suisse, elle demeure attachée à la demeure familiale de Montet, menant une existence de célibataire dévouée à ses proches.

Son cadre familial et moral est indissociable de son appartenance à l’Église évangélique libre. Cette confession est issue d’une crise politique et religieuse majeure survenue en 1845, qui a mené à l’organisation officielle de l’Église libre vaudoise en 1847.

Ce milieu, qui revendique son indépendance vis-à-vis de l’État et valorise la responsabilité individuelle, accompagne le développement de sa pensée et de sa production littéraire.

Joseph Autier : publier à l’insu et choisir un masque

C’est dans le secret du foyer, et initialement à l’insu de sa famille, que Louise Cornaz commence à composer ses premiers récits. Pour accéder au monde de l’édition à la fin du XIXe siècle, elle adopte le pseudonyme de Joseph Autier. Ce nom de plume n’est pas une simple convenance, mais devient une véritable identité professionnelle qu’elle conservera tout au long de sa carrière littéraire.

Le recours à un nom masculin a pu viser à assurer à ses travaux une réception fondée sur leur seul contenu, à une époque où la production féminine était souvent reléguée à des catégories jugées moins sérieuses. Sous cette signature, elle parvient à collaborer à diverses publications, au premier rang desquelles figure la prestigieuse Bibliothèque universelle et Revue suisse.

Page de titre de la “Bibliothèque universelle et Revue suisse”, tome XLVII, publiée à Lausanne, Genève et Paris (1873).
Page de titre de la Bibliothèque universelle et Revue suisse (tome XLVII, 1873), revue littéraire et scientifique publiée notamment à Lausanne.

Cette revue littéraire et scientifique, carrefour des débats intellectuels de l’époque, publiait des travaux dont le sérieux et la rigueur correspondaient à l’identité publique construite par Joseph Autier. Le pseudonyme permettait ainsi à Louise Cornaz de protéger son intimité villageoise tout en s’imposant comme une signature reconnue dans les rédactions.

Une œuvre abondante et variée

Signant Joseph Autier, Louise Cornaz a bâti une œuvre comptant plus de 25 volumes. Sa production touche à des genres variés, allant de la fiction réaliste à la biographie historique.

Romans & nouvelles (la veine romanesque)

Ses premiers succès, comme Marius Maurel (1885) ou Accords brisés (1886), révèlent une observatrice des mentalités villageoises et provinciales. Elle dépeint le pays de Vaud en s’attachant à décrire les structures sociales et les dilemmes psychologiques de ses personnages.

Le recueil Coccinelles, paru en 1890, rassemble quatre nouvelles fustigeant les préjugés humains, qu’ils soient de classe ou d’origine. Bien que critique, sa plume reste empreinte d’une certaine forme d’optimisme, suggérant que le bon sens et le pragmatisme peuvent triompher des artifices de la société.

Jeunesse (pédagogie / transmission)

Soucieuse de la formation des jeunes générations, elle publie en 1911 Les Hauts Faits de la bande des Ormes. Dans ce récit destiné à la jeunesse, elle met en scène les paysages et les coutumes de son canton d’origine, cherchant à transmettre un attachement au terroir et des valeurs d’intégrité morale.

Biographies (écrire les femmes, écrire l’influence)

L’intérêt de Louise Cornaz pour l’histoire se manifeste dans ses travaux biographiques, dont le plus notable est consacré à Madame Récamier (1900).

Peinture “Madame Récamier dans son salon à l’Abbaye-aux-Bois” (1826) de François-Louis Dejuinne : femme en robe blanche assise dans un intérieur avec bibliothèque, piano et harpe, près d’une fenêtre.
François-Louis Dejuinne, Madame Récamier dans son salon à l’Abbaye-aux-Bois (1826), huile sur bois, Musée du Louvre. Image utilisée pour illustrer la biographie Madame Récamier (1900) publiée par Louise Cornaz sous le pseudonyme Joseph Autier.

En retraçant la vie de cette figure centrale des salons post-révolutionnaires, l’auteur analyse les modalités de l’influence féminine dans une sphère publique dont les femmes étaient formellement exclues.

Elle a également signé des biographies à caractère spirituel, comme Une âme vaillante : Souvenirs d’Hortense Ray.

Traductions anglo-saxonnes & ouvrages vaudois

Sa connaissance des langues étrangères lui a permis de traduire de nombreux ouvrages dits « édifiants » d’auteurs anglo-saxons pour le public protestant romand. Sa contribution la plus notoire dans ce domaine demeure sa traduction de l’épopée de Lewis Wallace, Ben-Hur : A Tale of the Christ.

Couverture du livre “Ben-Hur: A Tale of the Christ” de Lew Wallace : illustration d’une course de chars avec un conducteur en armure, deux chevaux lancés au galop.
Couverture de Ben-Hur: A Tale of the Christ (Lew Wallace), roman historique et religieux que Louise Cornaz a traduit pour le public romand sous le pseudonyme Joseph Autier.

Si certaines notices mentionnent l’année 1885, une attestation bibliographique solide situe la parution de cette traduction par Joseph Autier en 1893. Ce récit de rédemption, situé sous l’Empire romain, entrait en résonance avec les valeurs morales de son audience suisse.

1907 : Louise Cornaz devient une voix des Unions de femmes romandes

Le tournant du XXe siècle marque pour Louise Cornaz un passage vers un engagement social plus direct et public. En 1907, elle est nommée première rédactrice du Bulletin féminin, organe des Unions de femmes de la Suisse romande. Pour cette fonction de direction, elle est identifiée sous son nom civil, Mlle Louise Cornaz, marquant son implication personnelle dans les débats de son temps.

Le Bulletin aborde des thématiques liées à l’évolution de la condition féminine, telles que l’éducation et la protection sociale. De son côté, Louise Cornaz est particulièrement associée à la lutte contre l’alcoolisme. Elle perçoit ce fléau comme une menace pour la dignité et la stabilité des foyers ruraux, alliant ferveur et pragmatisme dans ses plaidoyers.

Bien que les Unions de femmes de cette époque privilégient souvent une approche sociale modérée, son travail éditorial participe à la coordination de la parole féminine en Suisse romande.

Un moment d’histoire documenté : après sa mort, le débat sur l’avenir du Bulletin

Louise Cornaz s’éteint à Montet le 11 mars 1914, à l’âge de 64 ans. Sa disparition laisse un vide au sein de la rédaction de la revue. Le débat qui suivit son décès concernant l’avenir et la ligne du Bulletin féminin témoigne des tensions de l’époque, notamment autour de la question du suffrage.

Héritage : pourquoi son nom est discret, mais son impact réel

Pourquoi le nom de Louise Cornaz est-il aujourd’hui moins cité que celui de certains de ses contemporains masculins ? La réponse réside sans doute dans son utilisation systématique du pseudonyme Joseph Autier pendant près de trente ans, privilégiant la portée de son œuvre à une reconnaissance immédiate de son nom civil.

Pourtant, la valeur de son travail fut reconnue de son vivant : selon certaines notices biographiques, elle reçut en mai 1895 une médaille d’honneur de la Société française d’encouragement au bien pour l’ensemble de sa carrière.

Aujourd’hui, l’histoire de cette femme de lettres est préservée grâce à un dossier ATS (Agence Télégraphique Suisse) conservé aux Archives cantonales vaudoises, qui rassemble les traces de son double parcours. Par ailleurs, des initiatives comme la Bibliothèque numérique romande rééditent certaines de ses nouvelles, permettant à une nouvelle génération de découvrir sa finesse d’analyse et son ancrage régional.

Conclusion

Louise Cornaz fut bien plus qu’une conteuse de récits villageois. Derrière le masque de Joseph Autier se cachait une femme d’une vaste culture, capable de marier l’attachement à ses racines vaudoises à une curiosité pour les grands courants historiques et littéraires de son temps.

En utilisant la plume comme outil d’expression et d’engagement social, elle a contribué à ouvrir une voie pour les femmes dans les lettres et la presse romandes. Redécouvrir Louise Cornaz aujourd’hui, c’est redonner sa juste place à une voix lucide qui a su naviguer entre l’ombre du pseudonyme et la lumière de l’action civique.

Sources :
  • Cornaz Louise, HLS DHS DSS – https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/043166/2005-08-11/
  • Louise Cornaz, Hommage 2021 – https://hommage2021.ch/fr/portrait/louise-cornaz
  • Cornaz Louise, Catima UNIL – https://catima.unil.ch/fs-ds/fr/portraits/39722-cornaz-louise
  • Louise Cornaz, Wikipédia – https://fr.wikipedia.org/wiki/Louise_Cornaz
Maeva Lasmar Profile Picture

Maeva Lasmar

Journaliste

Maeva Lasmar est une journaliste engagée qui s’intéresse aux réalités vécues par les femmes d’aujourd’hui en Suisse romande : charge mentale, bien-être, équilibre professionnel et reconnaissance émotionnelle.


Votre opinion compte
Le sujet est important.
1 évaluations
100% 0%
L'article est informatif.
1 évaluations
100% 0%
L'article est objectif.
1 évaluations
100% 0%