Dans les replis de l’histoire helvétique, certains noms brillent d’un éclat tel qu’ils éclipsent les figures essentielles ayant œuvré à leurs côtés. Le patronyme de Gobat est mondialement indissociable du Prix Nobel de la paix attribué en 1902 à Albert Gobat.
Pourtant, dans le sillage de ce grand homme, puis avec une indépendance lumineuse, sa fille Marguerite a tracé un sillon tout aussi profond, mariant avec une audace tranquille le combat pour la justice sociale, l’innovation pédagogique et un engagement pacifiste de dimension internationale.
Redécouvrir Marguerite Gobat, c’est plonger dans une époque de basculement où une poignée de femmes a osé revendiquer une place dans la gestion des affaires du monde, convaincues que le « désarmement des esprits » devait précéder celui des frontières.
Qui est Marguerite Gobat ?
Marguerite Gobat est une personnalité marquante du pacifisme féministe suisse et transnational, tour à tour pédagogue, éditrice, journaliste et traductrice. Née en 1870, elle s’est affirmée comme une actrice significative du mouvement pour la promotion des droits des femmes, voyant dans l’émancipation citoyenne le levier indispensable à une paix durable.
Co-fondatrice de l’Union mondiale de la femme pour la concorde internationale (UMF) et pilier de la section suisse de la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté (LIFPL), elle a consacré son existence à bâtir des ponts entre les peuples.
Pour cette Jurassienne de cœur, la paix n’était pas une simple absence de conflit, mais un état qui s’enseigne dès l’enfance et se cultive par la justice sociale.
Contexte historique et familial
Origines et milieu social

L’histoire de Marguerite s’enracine dans le Jura bernois, à Delémont, où elle voit le jour le 23 février 1870. Elle grandit au sein d’une famille de notables intellectuels et engagés.
Son père, Albert Gobat, avocat et futur conseiller d’État, devient une figure incontournable de la scène politique suisse et du mouvement pacifiste mondial.
Sa mère, Sophie, l’entoure d’une affection protectrice dont les journaux intimes de la jeune fille gardent une trace émouvante.
Cependant, la vie de la jeune fille bascule brutalement en 1888, à l’âge de 18 ans, lorsque sa mère s’éteint. En tant qu’aînée de quatre enfants, Marguerite doit alors renoncer à ses aspirations de formation professionnelle immédiate. Elle endosse le rôle de maîtresse de maison, veillant sur ses frères et sœurs, une responsabilité alors fréquente dans son milieu social pour les filles aînées.
Cette subordination domestique ne l’empêche pas de cultiver son bilinguisme et ses talents pour la musique, qui restera une passion sa vie durant.
Période historique et cadre sociétal
En 1884, la famille s’installe à Berne, ville qui devient alors un carrefour pour les réflexions sur le droit international et l’arbitrage. Marguerite commence à y travailler comme secrétaire et traductrice pour son père, découvrant les coulisses du Bureau international de la paix et de l’Union interparlementaire.
À cette époque, les femmes en Suisse subissent d’importantes limitations de leur capacité juridique et sont totalement privées de droits politiques au niveau fédéral. Marguerite observe avec lucidité la place marginale réservée aux femmes dans ces hautes sphères, souvent réduites au rôle de « modeste accessoire » lors des réceptions officielles.
Ce cadre sociétal rigide nourrit sa réflexion sur la nécessité pour les femmes de s’emparer de la parole politique pour transformer une gestion du monde qu’elle jugeait faillie.
Parcours et réalisations majeures
Étapes clés de sa vie
Le parcours de Marguerite Gobat se divise en plusieurs cycles de maturation.
Après vingt-cinq années passées à travailler dans l’ombre de son père, la disparition d’Albert en mars 1914 agit comme un second tournant majeur.
À 44 ans, elle se retrouve seule, mais forte d’une expérience diplomatique et organisationnelle considérable au moment même où éclate la Grande Guerre.
En 1915, elle s’établit à Genève, ville qui s’impose alors comme un espace de résistance intellectuelle et humanitaire. Elle y mène une vie intense de militante jusqu’en 1922, travaillant au bureau central de la Ligue internationale des femmes.
Elle choisit ensuite de donner une orientation plus concrète à son idéal en se tournant vers l’enseignement à Gland, au sein de la Fellowship School, avant de fonder sa propre structure à Macolin en 1928, où elle finit ses jours en juillet 1937.
Engagements, œuvres ou actions notables
L’engagement de Marguerite Gobat se caractérise par une capacité d’action simultanée sur les plans local et mondial. En 1915, elle fonde avec la militante Clara Guthrie d’Arcis l’UMF. Cette association, réunissant des femmes de diverses nationalités en plein conflit, prône une paix basée sur la transformation des consciences individuelles et la réforme de l’éducation.
Parallèlement, elle est l’une des chevilles ouvrières de la LIFPL. La Ligue, issue du congrès de La Haye (1915) et structurée comme organisation internationale au congrès de Zurich en 1919, compte Marguerite parmi ses membres les plus actifs. Elle y œuvre aux côtés de militantes telles que Klara Honegger, Clara Ragaz ou Gertrud Woker, formant un réseau de solidarité féminine particulièrement dynamique.
Sa plume est également une arme pacifique. Elle dirige la revue Aujourd’hui : feuille d’art et d’éducation (1918-1923), puis assume la responsabilité du supplément pédagogique Der Erzieher (1924-1937). Son investissement dans la campagne pour le désarmement universel de 1930 est exemplaire : elle parcourt personnellement les fermes isolées du Jura bernois pour récolter des milliers de signatures, bravant les hivers rigoureux.
Enfin, son œuvre de cœur est le « Champ du Plâne » à Macolin. Ce foyer pour enfants, géré de manière coopérative, devient un laboratoire de « pacifisme en action ». Elle y accueille des orphelins, des enfants de réfugiés et des petits Suisses, mettant en pratique le rapprochement franco-allemand grâce à des échanges scolaires financés par la fondation Pax Jugendwerk.
Reconnaissance ou impact de son vivant
De son vivant, Marguerite Gobat jouit d’une reconnaissance solide au sein de l’élite intellectuelle. Elle est en contact avec des figures comme l’écrivain Romain Rolland ou le Mahatmah Gandhi, qu’elle rencontre à plusieurs reprises et qu’elle cite comme un modèle de vérité. Ses collègues de la LIFPL apprécient son bilinguisme précieux et son sens de l’organisation.
Émilie Gourd, la grande figure du suffragisme romand, lui rend hommage pour son courage, rappelant ses voyages périlleux durant la guerre à travers des frontières fermées. Sa capacité à traduire les enjeux parlementaires fédéraux sous un prisme citoyen dans ses chroniques en fait une analyste respectée, capable d’éclairer les débats économiques et politiques pour ses consœurs.
Rôle et importance de Marguerite Gobat
L’importance de Marguerite Gobat réside dans sa vision transversale de la société, articulant de manière indissociable le triptyque : droits des femmes, paix et éducation. Pour elle, une société excluant la moitié de l’humanité du pouvoir ne peut générer qu’un déséquilibre violent.
En 1915, elle formule cette critique radicale dans les pages du journal Le Mouvement féministe :
« Il manque à la société gouvernée par une moitié de l’humanité à l’exclusion de l’autre par le seul droit du plus fort, l’harmonie qui est une loi de la nature. Si le féminisme d’aujourd’hui n’existait pas, il faudrait donc l’inventer, aujourd’hui que le régime de l’homme a si complètement fait faillite et mené au suicide de l’Europe ».
Elle s’inscrit également dans la mouvance de la documentation féministe naissante. Collaboratrice de l’Office central de documentation féminine (OCDF), elle a œuvré pour que les actions féminines soient archivées et reconnues comme des faits historiques et scientifiques à part entière, refusant que le travail des femmes reste une force invisible.
Son approche était résolument politique : lors du congrès de Zurich en 1919, elle a voté, avec ses collègues, pour le recours à la grève générale des femmes contre la guerre.
Héritage et postérité
Après sa disparition en 1937, Marguerite Gobat est restée durant plusieurs décennies dans une relative invisibilité, sa mémoire étant souvent absorbée par la stature monumentale de son père.
Sa remise en lumière a été favorisée par les commémorations entourant le cinquantenaire de l’obtention du droit de vote des femmes en Suisse (2021-2022). Elle incarne aujourd’hui cette persévérance nécessaire pour braver les stéréotypes de genre qui confinaient les femmes à la sphère privée.
Le 1er juillet 2022, une statue à son effigie a été inaugurée à Tramelan, rue de la Printanière, dans le cadre de l’exposition « ExceptionnELLES ». Ce monument, situé symboliquement entre la rue Albert-Gobat et la rue de la Paix, marque la reconnaissance publique d’une femme qui ne voulait plus être définie par sa filiation ou son état civil, mais par ses actes.
La mise en avant de son parcours à travers cet hommage public et le fonds d’archives « Albert et Marguerite Gobat », conservé à Mémoires d’Ici à Saint-Imier, permet désormais aux chercheurs d’explorer la richesse de ses écrits et de sa correspondance.
Marguerite Gobat nous laisse en héritage cette conviction profonde : l’éducation est le levier le plus puissant pour transformer, un jour, la haine en concorde.
Sources :
- https://www.m-ici.ch/files/712/MDI_dw_Marguerite_Gobat.pdf
- https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/009304/2018-01-11/
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Marguerite_Gobat
- https://www.sta.be.ch/fr/start/dienstleistungen/dienstleistungen-zur-gleichstellung/veranstaltungen-zur-gleichstellung/exceptionnelles.html