Marie Goegg-Pouchoulin : pionnière de l’égalité en Suisse

Portrait photographique de Marie Goegg-Pouchoulin, militante féministe suisse du XIXᵉ siècle, figure pionnière de la lutte pour l’égalité civile et l’éducation des femmes. Portrait photographique de Marie Goegg-Pouchoulin, militante féministe suisse du XIXᵉ siècle, figure pionnière de la lutte pour l’égalité civile et l’éducation des femmes.
EN BREF
  • Marie Goegg-Pouchoulin est née à Genève le 24 mai 1826.
  • Elle est militante féministe suisse du XIXᵉ siècle pionnière de l’égalité civile et de l’éducation des femmes.
  • Elle obtient par pétition l’accès des Genevoises à l’université de Genève en 1872.
  • Elle est décédée le 24 mars 1899.

À une époque où, en Suisse, les droits politiques de la citoyenneté étaient réservés aux hommes, une voix s’est élevée depuis les rives du Léman pour réclamer l’impensable : l’égalité absolue.

Marie Goegg-Pouchoulin, pionnière fondamentale de l’émancipation, a tracé les contours d’une démocratie incluant enfin « la moitié de l’humanité ».

Récit d’une vie consacrée à assembler les rouages de l’égalité.

L’héritage huguenot : le terreau d’une rebelle

Jeanne-Marie Pouchoulin naît le 24 mai 1826 à Genève dans une famille de descendants de huguenots français ayant fui les persécutions.

Son père, horloger de la « Fabrique » genevoise, évolue dans un milieu acquis aux idées progressistes et socialistes. Comme la plupart des jeunes filles du XIXᵉ siècle, son instruction scolaire reste limitée aux premières années de scolarité. Pourtant, elle poursuit en autodidacte l’apprentissage de la littérature, de l’histoire et des langues, apprenant l’allemand et l’anglais.

À la fin des années 1840, sa famille accueille des réfugiés politiques, dont Amand Goegg, chef révolutionnaire badois et ministre des Finances du gouvernement provisoire de Bade. Pour lui, elle demande le divorce de son premier mari, Marc-Antoine Mercier ; une démarche alors scandaleuse qui ne lui est accordée qu’en 1856.

Elle suit Amand en exil à Londres entre 1854 et 1857, une expérience déterminante qui la met en contact avec des milieux réformateurs et féministes britanniques, où la question des droits des femmes est déjà débattue publiquement.

Qui était Marie Goegg-Pouchoulin et pourquoi est-elle importante ?

Marie Goegg-Pouchoulin est la figure de proue du féminisme égalitaire en Suisse. Elle compte parmi les toutes premières femmes du pays à revendiquer publiquement l’égalité civile, juridique et politique entre les sexes.

Son importance historique est majeure : elle fonde l’Association internationale des femmes (AIF) en 1868, crée la première revue féministe suisse, Le Journal des femmes, et obtient, par le tout premier usage du droit de pétition par une femme en Suisse, l’accès des Genevoises à l’université en 1872.

À travers ses combats, elle pose les bases intellectuelles et politiques d’un féminisme structuré, bien avant que la question du suffrage féminin ne s’impose durablement dans le débat public.

Le paradoxe helvétique : une démocratie incomplète

En 1848, la Constitution fédérale proclame que « tous les Suisses sont égaux devant la loi ».

Dans les faits, les femmes demeurent exclues de la citoyenneté politique et placées dans une position juridique proche de celle de mineures en particulier les femmes mariées, soumises à l’autorité légale de leur époux.

À Genève, le Code Napoléon régit le droit civil : l’épouse ne peut, en principe, ni contracter ni administrer librement ses biens sans le consentement de son mari. Sa capacité civile est fortement restreinte, et son rôle est strictement cantonné à la sphère privée.

Marie Goegg-Pouchoulin rejette ce dualisme libéral qui sépare radicalement l’espace public masculin de l’espace domestique féminin.
Pour elle, l’égalité n’est pas un privilège à mériter ni une concession à négocier, mais un droit humain fondamental, inhérent à toute personne.

1868 : l’étincelle internationale

En 1867, elle s’engage au sein de la Ligue internationale de la paix et de la liberté, fondée à Genève, où son mari Amand Goegg occupe un poste dirigeant en tant que cofondateur et membre du comité central.

Le 24 février 1868, elle rédige un appel, publié peu après dans la revue Les États-Unis d’Europe, invitant à la création de comités féminins au sein du mouvement pacifiste.

Une du journal Les États-Unis d’Europe
Une du journal Les États-Unis d’Europe

À l’été 1868, elle fonde à Genève l’Association internationale des femmes (AIF). Cette organisation compte parmi les toutes premières structures transnationales où des femmes de différents pays collaborent de manière organisée pour revendiquer leurs droits civiques et sociaux.

En septembre 1868, lors du congrès de la Ligue à Berne, elle s’exprime publiquement devant une assemblée majoritairement masculine. Elle est souvent citée comme la première Suissesse à dénoncer en public l’anomalie que constitue la position subalterne des femmes dans les sociétés démocratiques.

La plume et la pétition : outils de conquête

En 1869, Marie Goegg-Pouchoulin lance Le Journal des femmes, premier organe de presse féministe suisse. La revue relaie les actions et les revendications des mouvements de femmes à travers l’Europe et au-delà, tout en offrant une tribune aux voix féminines trop souvent exclues de l’espace médiatique.

Son succès le plus tangible intervient en 1872. Elle dépose la pétition intitulée « Genevoises, mères de famille », soutenue par trente signataires, demandant l’accès des jeunes filles à l’instruction supérieure.

Le 19 octobre 1872, le Grand Conseil genevois vote une loi ouvrant l’Université de Genève aux femmes ; elle devient ainsi la deuxième université suisse à s’ouvrir officiellement aux femmes, après Zurich.
Cette victoire symbolique marque une étape décisive dans l’accès des femmes suisses au savoir et à l’autonomie intellectuelle.

Pourquoi le suffrage n’a-t-il pas abouti de son vivant ?

Marie Goegg-Pouchoulin s’éteint le 24 mars 1899 sans avoir pu exercer le droit de vote. De nombreux historien·ne·s estiment que le système de démocratie directe a constitué un frein majeur, puisqu’il imposait que les hommes acceptent volontairement de partager leurs privilèges par le biais de votations populaires.

Le fédéralisme, la prégnance des traditions religieuses et une culture politique profondément conservatrice ont également pesé.
Par ailleurs, son programme est jugé trop radical par une partie des femmes bourgeoises de son époque, qui privilégient des réformes plus progressives.

Après la Commune de Paris en 1871, l’AIF souffre de la suspicion qui entoure tout ce qui se réclame de l’« international ». L’association est réorganisée en 1872 sous le nom de Solidarité.

Sur le plan personnel, Amand Goegg la quitte en 1874 après l’avoir dépouillée de sa fortune, la contraignant à subvenir seule aux besoins de ses fils.

Jalons d’une vie pionnière

DateÉvénement ou action
1826Naissance le 24 mai à Genève
1854Exil à Londres avec Amand Goegg
1867Engagement au sein de la Ligue internationale de la paix
1868Fondation de l’Association internationale des femmes (AIF)
1868Premier discours public pour l’égalité à Berne
1869Lancement du Journal des femmes
1872Pétition victorieuse pour l’accès à l’Université de Genève
1875Élection à la présidence de l’association Solidarité
1886Élection au conseil de la Fédération abolitionniste internationale
1894Vice-présidente de l’Union des femmes de Genève
1899Décès le 24 mars à Genève

Conclusion : la flamme de la persévérance

Marie Goegg-Pouchoulin a démontré qu’une conviction inébranlable peut fissurer les bastions les plus conservateurs.

Longtemps reléguée aux marges de l’histoire officielle, elle est aujourd’hui progressivement réhabilitée, notamment à travers des initiatives mémorielles comme l’inauguration, en 2021, d’un secteur de la petite enfance portant son nom à Genève.

Elle s’est éteinte en laissant ce message d’espoir, conservé dans les archives de la Ville de Genève :

« Je suis convaincue que nous sortirons un jour victorieuses de notre lutte qui n’a d’autre but que d’assurer partout le règne de la justice, la liberté, l’instruction et le bonheur pour tout ce qui est un être humain. »

Sources :
  • https://fr.wikipedia.org/wiki/Marie_Goegg-Pouchoulin
  • https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/016497/2024-12-13/
  • https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/009305/2006-12-28/
  • https://library.oapen.org/bitstream/handle/20.500.12657/23011/1007150.pdf
  • https://fr.wikipedia.org/wiki/Suffrage_f%C3%A9minin_en_Suisse
  • https://www.antipodes.ch/wp-content/uploads/2019/10/Kiani_de-la-revolution-feministe-a-la-constitution_978-2-88901-136-0_10.33056-ANTIPODES.11360.pdf
  • https://ch2021.ch/fr/marie-goegg-pouchoulin-1826-1899/
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Maeva Lasmar

Journaliste

Maeva Lasmar est une journaliste engagée qui s’intéresse aux réalités vécues par les femmes d’aujourd’hui en Suisse romande : charge mentale, bien-être, équilibre professionnel et reconnaissance émotionnelle.


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