Marthe Gosteli : la gardienne de la mémoire des femmes suisses

Marthe Gosteli assise à son bureau, souriante, entourée de dossiers et de documents, illustrant son travail d’archiviste et de militante pour la mémoire des femmes suisses. Marthe Gosteli assise à son bureau, souriante, entourée de dossiers et de documents, illustrant son travail d’archiviste et de militante pour la mémoire des femmes suisses.
EN BREF
  • Marthe Gosteli est née en 1917 à Worblaufen près de Berne dans une famille de paysans.
  • Elle était militante du suffrage féminin en Suisse.
  • Marthe Gosteli est fondatrice de la Fondation Gosteli en 1982 dans sa ferme familiale à Worblaufen.

Dans le panthéon discret mais puissant des figures qui ont façonné l’histoire moderne de la Suisse, Marthe Gosteli (1917–2017) occupe une place à part.

Née dans une ferme bernoise, au cœur d’une démocratie où les femmes restaient exclues de la citoyenneté, elle a incarné la patience, la détermination et la conviction que l’égalité n’est jamais un cadeau : c’est un combat. Un combat qui exige à la fois l’action concrète et la préservation de la mémoire des luttes.

Si nous, femmes de Suisse romande, jouissons aujourd’hui de nos droits politiques et sociaux, c’est en grande partie grâce à des pionnières comme elle. Militante essentielle du suffrage féminin, elle a surtout consacré sa vie à un projet visionnaire : s’assurer que les exploits et les contributions des femmes suisses ne soient jamais effacés.

Une enfance bernoise et une vocation précoce

Marthe Gosteli naît en 1917 à Worblaufen, près de Berne, dans une famille de paysans où la politique est omniprésente. Son grand-père siège au parlement cantonal, son père est engagé dans le camp bourgeois. Sa mère, quant à elle, souffre du statut légal contraignant imposé aux épouses. Cette injustice structurelle devient le moteur de la conscience féministe de Marthe.

Après une formation commerciale, elle perfectionne ses langues en Suisse romande et à Londres. Durant la Seconde Guerre mondiale, elle travaille pour la division presse et radio de l’armée suisse, puis dirige la section cinéma de l’ambassade américaine entre 1949 et 1962. Ces expériences la familiarisent avec les rouages des institutions et le pouvoir des récits médiatiques.

Fidèle à son idéal d’indépendance, elle reste célibataire :

« Le mariage ne m’aurait pas permis d’atteindre mes objectifs. »

Une militante déterminée pour le suffrage féminin

Engagée dès les années 1940, Marthe Gosteli se consacre véritablement à la lutte pour le droit de vote en 1949, lorsqu’elle rejoint l’association de vote de Berne. Contrairement aux actions spectaculaires, elle privilégie la pédagogie : expliquer, former, outiller les femmes pour qu’elles comprennent le fonctionnement civique.

Dans les années 1950 et 1960, elle milite intensément dans un contexte d’opposition tenace. La Suisse organise plus de cinquante votations sur le sujet, et les militantes subissent moqueries et caricatures. Elle s’étonne d’ailleurs de voir des femmes universitaires figurer parmi les opposantes, une possibilité rendue accessible par les premières luttes féministes.

Au sein de l’Alliance de sociétés féminines suisses (ASF), elle joue un rôle central :

  • membre du comité (1968–1972),
  • vice-présidente (1967–1971),

et présidente de la Communauté de travail pour les droits politiques de la femme (1970–1971).

En 1969, elle mobilise les organisations féminines pour dénoncer l’intention de signer la Convention européenne des droits de l’homme sans suffrage féminin.

Le 7 février 1971, lors de la seconde votation fédérale, le « oui » marque un tournant historique. Pour Marthe Gosteli, ce fut une « délivrance » après des décennies de lutte.

L’archive Gosteli : un trésor unique pour la mémoire des femmes

Après 1971, elle comprend que la conquête de l’égalité passe aussi par la sauvegarde de l’histoire. Les femmes ayant longtemps été exclues de la vie politique, leurs actions n’apparaissent quasiment pas dans les archives officielles. Marthe Gosteli décide alors de combler ce manque.

En 1982, elle crée la Fondation Gosteli, dans la ferme familiale à Worblaufen. L’objectif : recueillir, organiser et transmettre les traces du mouvement des femmes en Suisse.

Façade de la maison historique de la Fondation Gosteli à Worblaufen, un bâtiment emblématique qui abrite les archives du mouvement des femmes en Suisse.
La maison familiale de Marthe Gosteli à Worblaufen, devenue le siège de la Fondation Gosteli

Aujourd’hui reconnue comme bien culturel d’importance nationale, la fondation conserve près d’un kilomètre linéaire de documents regroupant plus de 450 fonds, répartis en deux grandes catégories :

1) Les archives d’organisations

Alliance F, associations professionnelles, mouvements de suffrage, organisations religieuses.

2) Les fonds personnels

Des figures essentielles comme Marie Boehlen, Gertrud Heinzelmann ou Else Züblin-Spiller.

S’ajoutent une bibliothèque spécialisée et environ 10 000 dossiers biographiques. Les archives montrent combien les femmes ont contribué à la construction de la Suisse moderne, bien avant d’obtenir le droit de vote.

Une femme discrète mais influente

Malgré son rôle décisif, Marthe Gosteli n’a jamais cherché une carrière politique. Elle préfère l’action discrète, les réseaux, la formation.

Son engagement est néanmoins reconnu :

  • prix Trudy Schlatter (1989),
  • médaille de la bourgeoisie de Berne (1992),
  • doctorat honoris causa de l’Université de Berne (1995)
  • et prix de la Société internationale des droits de l’homme (2011).

Toujours déterminée, elle continue de s’occuper personnellement des archives jusqu’à un âge avancé. Face aux difficultés financières, elle puise souvent dans ses propres ressources pour maintenir la fondation à flot.

Questions Fréquemment Posées (FAQ) sur Marthe Gosteli

Pourquoi la Fondation Gosteli est-elle cruciale pour l’histoire des femmes suisses ?

Durant des décennies, les femmes ayant été exclues de la vie politique, leurs actions n’apparaissaient pas dans les archives publiques. Marthe Gosteli a créé en 1982 une fondation destinée à préserver cette histoire invisible.

Durant des décennies, les femmes ayant été exclues de la vie politique, leurs actions n’apparaissaient pas dans les archives publiques. Marthe Gosteli a créé en 1982 une fondation destinée à préserver cette histoire invisible.

Grâce à son sens de la communication et à ses talents de négociatrice, ces structures ont fortement contribué au succès historique de la votation du 7 février 1971, qui institue enfin le suffrage féminin au niveau fédéral.

Quels défis financiers ont menacé la Fondation Gosteli, et comment ont-ils été résolus ?

La fondation a longtemps souffert d’un déficit annuel, obligeant Marthe Gosteli à puiser dans ses ressources personnelles. Elle devait également répondre à des besoins coûteux de rénovation et de numérisation.
Après son décès en 2017, une mobilisation politique permet sa reconnaissance comme mémoire historique des femmes suisses. Depuis 2021, elle bénéficie d’un financement durable grâce à son statut d’infrastructure de recherche d’importance nationale (LERI), soutenue par la Confédération et le canton de Berne.

Conclusion

Marthe Gosteli nous a légué bien plus qu’un centre d’archives : elle nous a offert une légitimité historique. Son travail infatigable a empêché que les pionnières ne soient reléguées à une note de bas de page.

Grâce à elle, l’histoire des femmes suisses est désormais vivante et accessible, un héritage précieux, à faire vivre pour les générations futures.

Sources :
  • https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/009307/2021-01-28/
  • https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/016500/2023-03-09/
  • https://fr.wikipedia.org/wiki/Marthe_Gosteli
  • https://www.gosteli-archiv.ch/fr/ueber-uns/geschichte
  • https://ch2021.ch/fr/gosteli-stiftung-das-gedaechtnis-der-schweizer-frauen/
  • https://www.parlament.ch/centers/eparl/curia/2017/20173330/Bericht%20des%20BR%20vom%2015.%20Mai%202019%20F.pdf
  • https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-amtliches-bulletin#k=PdAffairId:20173330
  • https://www.parlament.ch/fr/ratsbetrieb/suche-curia-vista/geschaeft?AffairId=20203006
  • https://www.unige.ch/lejournal/evenements/printemps-2021/suffrage-feminin-suisse/
  • https://fr.wikipedia.org/wiki/Suffrage_f%C3%A9minin_en_Suisse
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Maeva Lasmar

Journaliste

Maeva Lasmar est une journaliste engagée qui s’intéresse aux réalités vécues par les femmes d’aujourd’hui en Suisse romande : charge mentale, bien-être, équilibre professionnel et reconnaissance émotionnelle.


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