- Nelly Schreiber-Favre était une juriste suisse née le 31 octobre 1879 à Genève et décédée le 5 mai 1972 dans cette même ville.
- Elle devient en 1906 la première femme assermentée au barreau de Genève.
- Elle était membre de l’Association suisse des femmes universitaires dont elle assure la première présidence jusqu’en 1929.
- Elle participe à la Commission de coopération intellectuelle de la Société des Nations entre 1939 et 1945.
- Elle travaille sur l’égalité des droits en matière de nationalité au sein de cette commission.
Dans le dédale mémoriel de Genève, certains noms agissent comme des boussoles essentielles pour comprendre la lente conquête des droits fondamentaux au XXe siècle.
Si vous traversez la rue de la Rôtisserie, une plaque commémorative rappelle que cette artère fut temporairement renommée en l’honneur de Nelly Schreiber-Favre lors de l’initiative mémorielle 100Elles* en 2019. Première femme avocate de Suisse romande, elle ne s’est pas contentée d’ouvrir les portes des tribunaux ; elle a joué un rôle important dans la mise en place de structures professionnelles et sociales qui ont jalonné la marche vers l’égalité.
Son parcours est celui d’une juriste d’exception qui a su transformer son expertise en un levier pour la justice sociale, la protection de l’enfance et la reconnaissance internationale des droits des femmes.
Qui est Nelly Schreiber-Favre ?
Nelly Schreiber-Favre (1879–1972) est une figure pionnière de l’histoire juridique suisse. Spécialiste reconnue du droit de la famille et des successions, elle est entrée dans l’histoire en devenant, en 1906, la première femme assermentée au barreau de Genève.
Sa carrière illustre la transition de la femme suisse vers l’accès aux droits professionnels et à la citoyenneté politique, au sein d’une société qui limitait alors fortement l’exercice de ses libertés civiques.
Au-delà de sa pratique privée, elle fut une actrice de premier plan pour les diplômées helvétiques, cofondant l’Association suisse des femmes universitaires (ASFDU) en 1924, dont elle assura la première présidence nationale jusqu’en 1929.
Son engagement s’est également déployé sur la scène internationale : vice-présidente de la Fédération internationale des femmes diplômées des universités (IFUW) entre 1926 et 1932, elle a représenté l’association suisse au sein de la Commission de coopération intellectuelle de la Société des Nations (SDN) entre 1939 et 1945.
Biographie et parcours personnel
Des racines genevoises entre précision et accueil
Nelly Favre-Brandt (parfois orthographié « Favre-Brandit » dans certaines sources (1)) naît le 31 octobre 1879 à Genève. Elle est la cadette d’une fratrie de quatre enfants.
Son environnement familial est celui de la bourgeoisie artisanale et commerçante : son père, Louis Auguste Favre-Brandt, est marchand horloger, un métier exigeant la rigueur et la précision que Nelly appliquera plus tard à l’analyse des textes de loi. Sa mère, Mélanie Mathilde Guinand, gère une pension de famille, un lieu de brassage social et intellectuel qui sensibilise précocement la jeune fille à la diversité humaine.
L’obstacle du latin : une conquête intellectuelle
Sa décision d’entreprendre des études de droit est précipitée par des malheurs familiaux ayant fait germer en elle le besoin de comprendre la loi comme un instrument de protection. Toutefois, le système éducatif genevois est alors structurellement excluant : le latin, préalable obligatoire pour s’inscrire en Faculté de droit, n’est pas enseigné à l’École supérieure de jeunes filles.
Pour lever ce rempart, sa mère doit intervenir personnellement par une demande d’admission spéciale auprès de l’Université de Genève. Seule femme inscrite dans sa faculté en 1899, Nelly subit le scepticisme, voire l’hostilité de certains professeurs qui voient en elle une intruse. Sa ténacité paie : elle réussit son épreuve de latin en janvier 1900 et obtient sa licence en droit en juillet 1903.
La carrière avant l’engagement institutionnel
Le diplôme en poche, elle se heurte à un paradoxe juridique : la loi genevoise interdit l’assermentation des femmes au motif qu’elles ne possèdent pas de droits politiques. Grâce au soutien d’Alfred Martin, doyen de la faculté, qui plaide auprès du Grand Conseil l’absurdité de délivrer des titres universitaires s’ils sont rendus inutilisables par l’État, un amendement est voté le 20 octobre 1903.
Nelly reçoit son brevet en 1904 et prête serment en 1906. En 1912, elle épouse Alfred Schreiber, un juriste zurichois établi à Genève, et exerce désormais sous le nom de Nelly Schreiber-Favre.
Contexte historique : la place des femmes au début du XXe siècle
Le « paradoxe suisse » et le droit de vote
Au début du siècle, la Suisse présente une situation contradictoire : ses universités sont parmi les premières en Europe à s’ouvrir aux femmes, mais la vie publique reste un bastion masculin. Tandis que l’accès aux études supérieures est précurseur, le droit de vote fédéral ne sera accordé qu’en 1971.
Les résistances législatives : L’article 160
Sur le plan civil, la subordination de l’épouse est gravée dans le Code civil de 1907. L’article 160 désigne le mari comme le « chef de l’union conjugale », lui confiant l’administration des biens et le choix du domicile (article 162). Cette inégalité structurelle ne sera abolie qu’avec la réforme du droit du mariage, adoptée par le peuple lors du référendum du 22 septembre 1985 (2) et entrée en vigueur le 1er janvier 1988.
La controverse du « double salaire »
Dans les années 1930, la crise économique ravive les résistances. Des campagnes virulentes ciblent les couples à « doubles revenus », visant à exclure les femmes mariées de l’administration et de l’enseignement pour laisser les emplois aux hommes « chefs de famille » (3).
Ces mesures furent particulièrement fortes à Bâle, où une loi interdit l’enseignement aux femmes mariées dès 1926, et firent l’objet de vifs débats à Genève.
Engagements institutionnels et positions sociales
La professionnalisation du social : l’école de 1918
Nelly Schreiber-Favre joue un rôle de premier plan dans la création de l’École d’études sociales pour femmes en 1918 (4). Elle siège au premier comité de direction dès mars 1918, mais démissionne en novembre par solidarité avec Émilie Gourd lors d’un conflit institutionnel avec le fondateur Hans Töndury.
Elle reste toutefois une enseignante majeure du projet, dispensant le premier cours d’instruction civique en 1918-1919, puis enseignant le droit civil et le droit des obligations. Son objectif est de transformer la charité féminine bénévole en une discipline scientifique et structurée.
Une pionnière de la justice des mineurs
Révoltée de voir des enfants jugés comme des adultes, elle milite pour un tribunal spécialisé. Son plaidoyer aboutit en 1913 à la création à Genève de l’une des premières Chambres pénales de l’enfance de Suisse. Elle prône une justice plus éducative et réhabilitative que purement punitive, une approche qui a durablement marqué la magistrature genevoise.
Rayonnement international et droits de nationalité
Représentante de l’ASFDU au sein de la Commission de coopération intellectuelle de la SDN, elle travaille sur l’égalité des droits en matière de nationalité (5). Elle dénonce l’injustice faite aux femmes mariées qui perdaient leur nationalité d’origine pour celle de leur époux, une contribution qui s’inscrit dans la trajectoire collective ayant mené à la Convention de 1957.
Comparaison : Nelly et les autres pionnières suisses
- Emma Kammacher (1904–1981) : Nelly fut une source de soutien et d’encouragement direct pour Emma Kammacher lors de son installation au barreau genevois dans les années 1930. Ce rôle de mentor portera ses fruits : en 1965, Emma Kammacher deviendra la première femme en Suisse à présider un parlement cantonal.
- Emilie Kempin-Spyri (1853–1901) : Première Suissesse docteure en droit en 1887, elle ne put jamais pratiquer le barreau en Suisse et dut s’expatrier. Elle finit ses jours dans une clinique psychiatrique à Bâle en 1901. Nelly Schreiber-Favre réussit là où Kempin-Spyri avait échoué, en obtenant le changement de la loi à Genève dès 1903.
Impact et héritage : une citoyenneté politique en marche
Nelly Schreiber-Favre a milité pendant plusieurs décennies pour le suffrage féminin. Elle assiste, à l’âge de 80 ans, à l’obtention du droit de vote pour les Genevoises sur le plan cantonal en 1960. Son action inlassable a contribué, aux côtés de nombreuses autres militantes, à préparer le terrain pour l’obtention de la citoyenneté politique au niveau fédéral en 1971.
Dates clés
| Date | Événement | Portée et Impact |
|---|---|---|
| 31 oct. 1879 | Naissance à Genève | Début d’un destin lié au droit et à la cité. |
| 1899 | Inscription en droit | Seule femme de sa faculté à l’Université de Genève. |
| 20 oct. 1903 | Amendement législatif | Le Grand Conseil autorise l’accès des femmes au barreau. |
| 1906 | Assermentation | Devient la première avocate de Suisse romande. |
| 1907 | Première plaidoirie | Première femme à plaider devant une Cour d’assises en Romandie. |
| 1913 | Réforme pénale | Création de la Chambre pénale de l’enfance à Genève. |
| 1918 | École Sociale | Membre fondatrice de l’École d’études sociales pour femmes. |
| 1924–1929 | Présidence ASFDU | Première présidente nationale des femmes universitaires. |
| 1939–1945 | SDN | Représente l’ASFDU à la Commission de coopération intellectuelle. |
| 1960 | Suffrage cantonal | Assiste à l’obtention du droit de vote pour les Genevoises à 80 ans. |
| 5 mai 1972 | Décès à Genève | Fin d’une vie de 92 ans dédiée à la justice. |
Conclusion
Nelly Schreiber-Favre ne fut pas seulement une « première ». Elle a compris que pour être durable, le progrès doit s’appuyer sur des fondations institutionnelles et législatives solides. En ouvrant les portes du barreau, en fondant des écoles et en portant les revendications féminines sur la scène internationale, elle a redéfini les paramètres de l’accès aux droits pour toutes les Suissesses.
Son parcours rappelle que la loi est un instrument vivant que des mains déterminées peuvent actionner pour transformer la société. Chaque femme qui prend aujourd’hui la parole dans un tribunal ou un parlement suisse marche, consciemment ou non, dans l’héritage de cette pionnière infatigable.
Notes et références
- (1) La variante orthographique « Favre-Brandit » apparaît notamment dans les notices de Wikipédia, tandis que le projet 100Elles* privilégie « Favre-Brandt ».
- (2) Pour plus de précisions juridiques, la réforme du droit du mariage de 1984 fut soumise au peuple le 22 septembre 1985 et entra en vigueur le 1er janvier 1988, mettant fin à la puissance maritale.
- (3) Ces offensives contre les couples à « doubles gains », documentées par Céline Schoeni, visaient spécifiquement les professions qualifiées (enseignement, administration) perçues comme un luxe.
- (4) Didier Cattin, Une école de son temps. Un siècle de formation sociale à Genève (1918–2018), Genève, Éditions ies, 2019, chapitres 1 et 2.
- (5) Les travaux de Joëlle Droux et Rita Hofstetter sur la coopération intellectuelle soulignent le rôle des comités féminins de la SDN dans l’élaboration des normes internationales sur la nationalité des femmes mariées.
Autres sources :
- https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/009386/2012-11-21/
- https://www.bge-geneve.ch/iconographie/personne/nelly-schreiber-nee-favre