L’Association genevoise pour le suffrage féminin est une organisation militante fondée à Genève au début du XXᵉ siècle afin de promouvoir le droit de vote et l’égalité politique des femmes. Elle a joué un rôle clé dans le mouvement suffragiste genevois et suisse, par des actions politiques, éducatives et associatives.
Contexte historique : le suffrage féminin à Genève et en Suisse
La situation des droits politiques des femmes au début du XXᵉ siècle
À l’aube du XXᵉ siècle, la Suisse se trouvait dans une position paradoxale au regard de ses principes démocratiques : au niveau fédéral, les droits politiques étaient réservés aux citoyens suisses de sexe masculin. Les femmes étaient exclues de la participation aux scrutins.
Il convient aussi de rappeler que l’extension des droits civiques a été progressive pour d’autres groupes : par exemple, la votation fédérale de 1866 a porté sur l’égalité des citoyens au regard de la liberté d’établissement (souvent évoquée à propos de la situation des Juifs en Suisse au XIXᵉ siècle), ce qui illustre que l’histoire des droits n’a pas été entièrement linéaire.
Sur le plan civil, les femmes restaient durablement désavantagées par le droit en vigueur (notamment dans le cadre matrimonial), ce qui nourrissait des revendications d’égalité qui ne se limitaient pas au vote.
Genève dans le paysage du suffrage féminin suisse
Genève est souvent décrite comme un espace particulièrement connecté aux débats intellectuels et transnationaux. Dès 1868, Marie Goegg-Pouchoulin fonde à Genève l’Association internationale des femmes, qui revendique l’égalité, notamment sur les plans civil et du travail, et s’inscrit dans les premiers jalons du mouvement des femmes en Suisse.
Après la Première Guerre mondiale, l’installation à Genève de la Société des Nations (Genève choisie comme siège dès 1919) et du Bureau international du Travail (installation à Genève en 1920) contribue au rôle de la ville comme carrefour international – un contexte pouvant offrir des ressources, des réseaux et une visibilité aux causes portées localement, dont celles liées aux droits des femmes.
Résistances politiques et sociales rencontrées
Le mouvement en faveur du suffrage féminin s’est heurté à des résistances durables : l’argument de la « paix des ménages » ou la défense d’une stricte division des rôles entre femmes et hommes ont été fréquemment mobilisés dans l’espace public.
Dans les années 1930, la crise économique et un climat politique européen marqué par des tendances autoritaires renforcent, en Suisse aussi, certains discours valorisant la figure de la femme au foyer et la prudence institutionnelle.
Certains opposants ont également cherché à disqualifier le suffrage féminin en l’associant à des « idées extrémistes » (y compris, selon les contextes, au « bolchévisme ») un registre rhétorique attesté dans la propagande et les controverses de l’époque.
Fondation et objectifs de l’Association genevoise pour le suffrage féminin
Année de création et contexte
L’année 1907 marque une étape structurante avec la création de l’AGSF, fondée notamment autour d’Émilie Gourd et d’Auguste de Morsier.
Selon l’historique du CLAFG, cette fondation s’inscrit dans un milieu féministe genevois où plusieurs actrices et acteurs étaient aussi liés à l’Union des Femmes; l’AGSF se concentre alors sur la conquête des droits politiques.
L’AGSF s’insère par ailleurs dans une dynamique nationale : en 1909, des associations cantonales contribuent à la création de l’Association suisse pour le suffrage féminin (ASSF), destinée à coordonner la lutte au niveau suisse.
Objectifs revendiqués
Les objectifs de l’AGSF portent sur :
- le droit de vote aux niveaux communal, cantonal et fédéral ;
- l’éligibilité et l’accès aux fonctions publiques ;
- plus largement, la reconnaissance pleine et entière des femmes comme sujets politiques.
Publics et stratégie d’influence
La stratégie de l’association combine plaidoyer, information et mobilisation. Dans les discours suffragistes de l’époque, l’argumentaire recourt parfois à l’idée que les femmes apporteraient à la cité des compétences issues de leurs rôles sociaux (une rhétorique souvent analysée, a posteriori, sous des notions comme celle de « maternité sociale »).
Il est toutefois préférable de présenter cela comme une tendance discursive, variable selon les moments et les actrices, plutôt que comme un « concept officiel » unique et stabilisé.
Actions et moyens d’engagement de l’AGSF
Campagnes, pétitions et mobilisations
À Genève, la question du suffrage féminin fait l’objet de plusieurs scrutins cantonaux : 1921, 1940, 1946, 1953 et 1960.
Au niveau suisse, un jalon majeur est la pétition de 1929, déposée avec plus de 240 000 signatures, qui n’aboutit pas immédiatement à une réforme.
À Genève, une consultation de 1952 auprès des femmes indique un soutien très net au droit de vote (souvent résumé par le chiffre de 85% en faveur de l’obtention).
Conférences, publications et actions éducatives
En 1912, Émilie Gourd fonde Le Mouvement féministe, un support majeur d’information, d’éducation civique et de mobilisation, durablement associé au combat suffragiste en Suisse romande.
Relations avec les autorités et dynamique fédérale
À la fin des années 1950, un élément déclencheur important est la controverse autour de la volonté d’introduire des obligations de protection civile pour les femmes, alors qu’elles demeurent privées des droits politiques : plusieurs organisations féminines dénoncent l’idée de « nouveaux devoirs sans droits ».
Dans ce contexte, le Conseil fédéral soumet en 1957 un projet sur le suffrage féminin, qui conduira à la votation fédérale de 1959 (refusée) puis à celle de 1971 (acceptée).
Figures marquantes et membres influents
- Auguste de Morsier : premier président de l’AGSF, figure clé du démarrage de l’association.
- Émilie Gourd : rejoint l’AGSF (dès la période fondatrice) et en devient une présidente majeure jusqu’à sa mort en 1946; elle joue un rôle central aussi par son travail journalistique.
- Emma Kammacher : figure du mouvement genevois; elle préside le Grand Conseil genevois en 1965, présentée comme une première en Suisse à ce niveau cantonal.
- Hélène Gautier-Pictet : première présidente du CLAFG (créé en 1937), où l’AGSF figure parmi les organisations fondatrices.
L’Association genevoise pour le suffrage féminin face aux autres mouvements
Différences avec d’autres associations
À titre de contraste, la Société d’utilité publique des femmes suisses (SUPFS) est historiquement fortement orientée vers des missions d’assistance, de formation et d’action sociale – ce qui ne recoupe pas toujours le même répertoire d’action que les associations centrées prioritairement sur la conquête des droits politiques.
Coopérations
L’AGSF participe en 1937 à la création du CLAFG, qui vise à coordonner des associations genevoises sur des dossiers civiques et sociaux.
Résultats, impact et héritage politique
Résultats à court terme
Le 6 mars 1960, Genève accepte le suffrage féminin au niveau cantonal et communal (le guide BGE cite un résultat de 55,4% en faveur).
En 1961, neuf femmes entrent au Grand Conseil genevois.
Influence sur le suffrage féminin suisse
Au niveau fédéral, la dynamique se poursuit jusqu’à l’acceptation du droit de vote et d’éligibilité des femmes le 7 février 1971.
En 1968, le débat sur la signature de la Convention européenne des droits de l’homme (et la question des droits politiques des femmes) suscite des protestations importantes, contribuant à accélérer la mise à l’agenda d’une nouvelle votation.
Héritage
La trajectoire du suffrage à Genève ouvre la voie à des figures politiques pionnières, dont Lise Girardin, maire de Genève en 1968 et première femme au Conseil des États en 1971.
Transformation de l’association
Après l’obtention des droits politiques, l’association adapte ses objectifs et prend le nom d’Association genevoise pour les droits de la femme (AGDF) (la documentation du CLAFG décrit cette évolution après l’obtention du droit de vote).
Les fonds et documents relatifs à l’AGSF sont signalés notamment aux Archives d’État de Genève et aux Archives Gosteli (entre autres lieux de conservation et de documentation sur l’histoire des femmes).
Pourquoi l’AGSF reste importante aujourd’hui
Lecture contemporaine
L’histoire de l’AGSF rappelle que l’extension des droits politiques résulte d’un long processus d’organisation, de plaidoyer et de confrontation démocratique, et non d’une simple évolution « naturelle ».
Mémoire et espace public
Le nom d’Émilie Gourd est inscrit dans la toponymie genevoise : la rue Émilie-Gourd est instaurée par arrêté (22 octobre 1971) et entre en vigueur le 1er février 1972, à la suite d’une requête de l’Association genevoise pour le suffrage féminin.
Plus récemment, des initiatives de valorisation de figures féminines dans l’espace public comme le projet 100Elles* et les démarches officielles de féminisation de dénominations ont remis en circulation des biographies et des références historiques liées à Genève.
Conclusion
L’Association genevoise pour le suffrage féminin a été un acteur significatif de la lutte pour les droits politiques des femmes à Genève et en Suisse.
En combinant mobilisation, pédagogie et usage des instruments de la démocratie directe, elle a contribué à faire évoluer durablement le paysage institutionnel genevois, et son héritage s’inscrit à la fois dans l’histoire politique et dans la mémoire publique de la ville.
Sources :
- https://www.bge-geneve.ch
- https://www.geneve.ch/themes/culture/bibliotheques/interroge/reponses/sait-ancienne-rue-de-monnetier-ete-renommee-rue-emilie-gourd
- https://www.clafg.ch
- https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/010380/
- https://www.parlament.ch/en/%C3%BCber-das-parlament/political-women/conquest-of-equal-rights/women-suffrage