Association suisse pour le suffrage féminin (ASSF)

EN BREF

L’Association suisse pour le suffrage féminin (ASSF) est une organisation pionnière du mouvement féministe suisse, fondée en 1909 pour obtenir le droit de vote et d’éligibilité des femmes en Suisse. Actrice centrale de la lutte pour l’égalité politique, l’ASSF a structuré pendant plus de soixante ans le combat civique féminin, jusqu’à l’introduction du suffrage féminin au niveau fédéral en 1971.

Contexte historique et fondation de l’ASSF

Au XIXe siècle, la naissance de la Suisse moderne en 1848 s’est construite sur une vision de la citoyenneté exclusivement masculine. Si la Constitution fédérale de 1848 consacrait l’égalité des Suisses devant la loi, le terme « Suisses » était, dans la pratique politique, interprété comme désignant uniquement les hommes, barrant aux femmes l’accès aux urnes. Cette exclusion s’est cristallisée avec le développement progressif des droits populaires sous la Constitution de 1874, qui introduisait le référendum facultatif, puis l’initiative populaire en 1891, des outils dont les femmes ne pouvaient ni user, ni signer.

Dès 1868, des citoyennes zurichoises profitent d’une révision de leur constitution cantonale pour exiger ces droits, en vain. Ce premier élan est porté par des figures comme Marie Goegg-Pouchoulin, qui fonde la même année l’Association internationale des femmes à Genève pour revendiquer une égalité complète. La structuration s’accentue au tournant du XXe siècle avec la naissance de divers comités locaux pour le suffrage dans les grandes villes suisses dès 1905.

En 1909, un regroupement d’associations locales issues de différentes régions s’unit pour former l’ASSF au niveau national. À sa fondation, l’organisation compte 765 membres, un effectif modeste mais composé d’une élite intellectuelle : des femmes souvent universitaires, enseignantes ou juristes, issues de la bourgeoisie libérale et protestante. Ce profil sociologique permet à l’ASSF de bénéficier de réseaux influents au sein de la classe dirigeante masculine, tout en adoptant une stratégie de loyauté institutionnelle et de patience diplomatique qui l’éloigne parfois des modes d’action plus radicaux.

Objectifs et revendications principales

La mission fondamentale de l’ASSF est d’obtenir le plein droit de vote et d’éligibilité des femmes. L’organisation ne réclame pas seulement des droits partiels, mais une citoyenneté intégrale (suffrage actif et passif) à tous les échelons de l’État : communal, cantonal et fédéral. Pour l’association, l’urne est perçue non seulement comme un droit naturel, mais surtout comme un outil de réforme sociale indispensable.

Au-delà de la politique, l’ASSF revendique une transformation de la capacité civile et de l’autonomie juridique des épouses. À cette époque, les lois civiles inscrivent les femmes dans une infériorité juridique marquée, notamment par la puissance maritale. L’association s’appuie sur un double argumentaire : l’un, égalitariste, prônant l’égalité fondamentale des êtres humains, et l’autre, dualiste, affirmant que les femmes apporteraient une sensibilité complémentaire nécessaire à la vie publique, notamment pour les enjeux de paix, d’éducation et de protection sociale.

Actions, campagnes et stratégies militantes

Pour influencer un corps électoral exclusivement masculin, l’ASSF déploie une stratégie s’inscrivant dans les traditions helvétiques, mêlant patience et force symbolique.

  • L’escargot de 1928 : Lors de l’Exposition nationale suisse du travail féminin (SAFFA) à Berne, des suffragistes marquent les esprits en faisant défiler un char orné d’un escargot géant, métaphore cinglante de la lenteur des autorités face aux revendications féminines.
  • La pétition de 1929 : L’ASSF orchestre une mobilisation nationale sans précédent, récoltant plus de 240 000 signatures, dont un tiers proviennent d’hommes. Bien que le Conseil fédéral choisisse de ne pas y donner suite, cet acte prouve que le suffrage n’est plus une demande marginale.
  • La voie judiciaire : Sous l’impulsion de l’avocate Antoinette Quinche, l’ASSF encourage les citoyennes à réclamer leur carte de vote en s’appuyant sur le principe d’égalité constitutionnelle. En 1957, le « recours Quinche » est porté devant le Tribunal fédéral : bien que rejeté, deux juges sur neuf reconnaissent la pertinence des arguments féministes.
  • L’acte d’Unterbäch : En 1957, l’ASSF soutient l’action symbolique des autorités communales d’Unterbäch (VS), qui autorisent les femmes à voter symboliquement sur un projet fédéral, un événement qui bénéficie d’un retentissement médiatique international.

Il est important de noter que le débat n’était pas monolithique : au sein même du mouvement, des tensions existaient entre les partisanes d’une « politique des petits pas » (droits scolaires ou paroissiaux) et celles exigeant l’égalité politique totale.

Rôle de l’ASSF dans l’obtention du suffrage féminin en 1971

L’après-guerre est marqué par une tension croissante entre les devoirs imposés aux Suissesses et leur absence de droits. En 1957, le projet du gouvernement de rendre obligatoire le service de protection civile pour les femmes cristallise la contestation. L’ASSF s’y oppose fermement avec le mot d’ordre : pas de nouveaux devoirs sans égalité des droits.

Cette mobilisation s’inscrit dans le processus qui mène à la tenue du premier scrutin fédéral le 1er février 1959. Si le rejet national est net (67 % de non), cet échec s’accompagne d’une percée historique en Suisse romande où les cantons de Vaud (1959), Neuchâtel (1959) et Genève (1960) acceptent enfin le suffrage au niveau cantonal dans un contexte de forte mobilisation, notamment des sections locales du mouvement suffragiste.

À la fin des années 1960, la stratégie s’intensifie face à l’intention de la Suisse de signer la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH) avec une réserve excluant les femmes. Le 1er mars 1969, une Marche sur Berne, lancée notamment par l’Association zurichoise pour le suffrage féminin et soutenue par diverses organisations suffragistes dont l’ASSF, réunit plusieurs milliers de personnes sur la Place fédérale pour exiger la fin de cette discrimination. Cette pression, s’inscrivant dans un climat social transformé par les événements de 1968, incite les autorités à préparer un nouveau projet.

Le 7 février 1971, les citoyens masculins acceptent enfin la modification de l’article 74 de la Constitution fédérale de 1874, accordant aux Suissesses le droit de vote et d’éligibilité avec 65,7 % de voix favorables.

Figures marquantes et réseaux de l’ASSF

L’histoire de l’association repose sur des personnalités d’exception qui ont su allier expertise juridique et talent de communication :

  • Émilie Gourd (1879-1946) : Présidente durant quatorze ans et rédactrice en chef du journal Le mouvement féministe, elle a inscrit le combat suisse dans une dynamique mondiale en tant que secrétaire de l’Alliance internationale pour le suffrage des femmes.
  • Antoinette Quinche (1896-1979) : Avocate lausannoise, elle a été la cheville ouvrière des batailles juridiques des années 1950 et l’une des artisanes de la victoire vaudoise de 1959.
  • Gertrude Girard-Montet (1913-1989) : Présidente de l’ASSF lors de la victoire de 1971, elle a incarné la transition vers la représentation politique effective en entrant au Conseil national en 1974.

L’association a également compté parmi ses rangs, ou dans son orbite militante, des femmes engagées dont certaines deviendront parmi les premières élues fédérales en 1971, telles que Tilo Frey ou Gabrielle Nanchen, qui porteront désormais la voix des citoyennes sous la Coupole fédérale.

Héritage et impact dans la Suisse contemporaine

Au lendemain de la victoire de 1971, l’ASSF ne se dissout pas mais se transforme en Association suisse pour les droits de la femme (ADF). Ce changement de nom symbolise une évolution vers la conquête d’une égalité de fait dans les domaines professionnel, économique et privé.

L’ADF s’implique dès lors dans les grandes révisions législatives de la fin du XXe siècle :

  • L’inscription du principe d’égalité dans la Constitution fédérale en 1981.
  • Le nouveau droit matrimonial accepté en votation en 1985 (entré en vigueur en 1988), qui abolit la prédominance du mari comme « chef de famille » au profit d’un partenariat égalitaire.
  • L’imposition du suffrage dans le canton d’Appenzell Rhodes-Intérieures par un arrêt du Tribunal fédéral en 1990.
  • L’entrée en vigueur de la Loi sur l’égalité (LEg) en 1996.

Aujourd’hui, l’ADF-SVF demeure une organisation faîtière respectée qui prend part aux procédures de consultation fédérale et veille à la mise en œuvre de la plateforme d’action de Pékin pour les droits des femmes.

Conclusion

L’Association suisse pour le suffrage féminin a été le moteur d’une transformation profonde de la démocratie helvétique. Par son engagement tenace dans le cadre légal et sa capacité à fédérer des réseaux locaux et internationaux, elle a permis à la Suisse de transformer ses habitantes en citoyennes à part entière.

Si le droit de vote a été le premier socle, les défis actuels comme la parité politique et l’égalité salariale confirment que le combat initié par les pionnières de 1909 reste une quête d’actualité pour une société toujours plus équitable.

Sources :
  • https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/058044/2021-01-26/
  • https://www.feminism.ch/fran%C3%A7ais-1/qui-sommes-nous/
  • https://fr.wikipedia.org/wiki/Association_suisse_pour_le_suffrage_f%C3%A9minin
Articles d’Esprit Féminin® mentionnant l’ASSF :