Le Congrès international des femmes de La Haye est une conférence historique tenue en avril 1915 à La Haye, réunissant plus de 1 000 femmes issues de pays neutres et belligérants, en pleine Première Guerre mondiale.
Contexte historique : un sursaut de conscience dans une Europe déchirée
En 1915, l’Europe est plongée dans ce que les contemporains décrivent comme une « boucherie sans précédent », un conflit total qui dévaste les nations et fige les fronts dans une impasse meurtrière. Alors que les décisions engageant le destin des peuples sont prises exclusivement par des hommes au sein de structures diplomatiques opaques, les femmes se retrouvent systématiquement exclues des négociations internationales. Pourtant, le mouvement des femmes, porté par des décennies d’expérience organisationnelle pour le suffrage et les droits sociaux, dispose déjà d’une solidarité transfrontalière robuste avant 1914.
L’étincelle du congrès jaillit d’une rupture : l’annulation d’une réunion prévue à Berlin par l’Alliance internationale pour le suffrage féminin (IWSA) en raison des hostilités. Refusant que le dialogue international soit sacrifié, la doctoresse néerlandaise Aletta Jacobs, soutenue par des pionnières de plusieurs nations, lance une initiative privée pour maintenir un lien entre les femmes par-delà les tranchées. Les Pays-Bas, État neutre ayant une tradition d’accueil pour les conférences de la paix depuis 1899 et abritant le nouveau Palais de la Paix, s’imposent comme le refuge naturel de cette rencontre inédite.
Ce rassemblement marque l’émergence de ce que l’on peut qualifier de pacifisme féministe transnational : ces femmes affirment que leur lien de solidarité humaine dépasse les frontières nationales. Malgré les restrictions de voyage, la censure et le mépris d’une partie de la presse qui les qualifie de « Peacettes » ou de partisanes de l’ennemi, environ 1 136 déléguées bravent les dangers maritimes et les mines pour se réunir dans la salle de conférence du zoo de La Haye.
Objectifs du congrès : une feuille de route pour une paix de justice
Loin d’être une simple manifestation émotionnelle, le Congrès de La Haye se dote d’un programme politique rigoureux articulé autour de vingt résolutions visionnaires. Leurs revendications principales se structurent ainsi :
- L’arrêt des hostilités et la médiation continue : Le congrès adopte le « Plan Wisconsin », proposé par l’universitaire Julia Grace Wales. Ce projet préconise une conférence permanente de nations neutres chargée d’offrir sans interruption des propositions de médiation aux belligérants, sans attendre un armistice préalable.
- Le refus du droit de conquête : Les déléguées exigent qu’aucun transfert de territoire ne soit effectué sans le consentement explicite de la population résidente, incluant les femmes.
- L’abolition de la diplomatie secrète : Elles demandent que tous les traités soient ratifiés par les représentants du peuple, afin d’assurer un contrôle démocratique sur la politique étrangère.
- La participation des femmes aux processus de paix : Affirmant que les femmes sont les gardiennes de la vie et les premières victimes des violences, elles revendiquent une place officielle dans les futures conférences de règlement du conflit.
- Le suffrage féminin comme condition de paix : Une conviction profonde anime les débats : l’enfranchissement politique des femmes est considéré comme l’une des forces les plus puissantes pour prévenir les guerres futures, en apportant une perspective protectrice et humaine au cœur des parlements.
Figures majeures du congrès : des pionnières de l’audace
Le rayonnement du congrès repose sur la détermination de femmes d’exception qui ont su imposer leur parole dans un monde d’hommes :
- Jane Addams (1860-1935) : Figure de proue de la réforme sociale aux États-Unis et fondatrice de Hull House, elle préside le congrès avec un calme et une diplomatie salués par toutes. Son engagement lui vaudra le prix Nobel de la paix en 1931.
- Aletta Jacobs (1854-1929) : Première femme médecin des Pays-Bas et instigatrice principale du congrès, elle a su transformer son indignation face à la guerre en une organisation logistique impressionnante en seulement deux mois.
- Emily Greene Balch (1867-1961) : Éminente professeure de sociologie et d’économie, elle joue un rôle clé dans la rédaction des résolutions et mène la seconde délégation de paix en Scandinavie et en Russie. Elle recevra également le prix Nobel de la paix en 1946.
- Rosika Schwimmer (1877-1948) : Féministe hongroise dont l’éloquence a convaincu l’assemblée d’envoyer des délégations de femmes porter les résolutions directement aux dirigeants mondiaux.
Ces femmes, agissant comme de véritables ambassadrices, ont visité quatorze capitales et rencontré divers ministres, le Pape Benoît XV et le Roi de Norvège, prouvant que l’opinion publique féminine avait le droit d’être entendue sur les questions de guerre et de paix.
Quel est l’héritage du Congrès international des femmes ?
L’impact de La Haye ne s’est pas arrêté à la clôture de la session le 1er mai 1915. Il a semé les graines d’une nouvelle gouvernance mondiale.
La naissance de la WILPF/LIFPL
Le congrès fonde le Comité international des femmes pour la paix permanente, qui deviendra en 1919 la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté (WILPF/LIFPL). Pour la Suisse romande, cet héritage est particulièrement vivant puisque l’organisation a établi son siège international à Genève dès 1919 pour être au plus proche de la Société des Nations.
Une influence sur les organisations internationales
Les historiens notent des parallèles frappants entre les résolutions de 1915 et les futurs Quatorze points du président Wilson, notamment sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ou la création d’une instance d’arbitrage mondiale. Bien qu’il n’y ait pas de filiation mécanique, l’héritage intellectuel du congrès a contribué à façonner les principes de la Société des Nations, puis de l’ONU.
Une préfiguration de la « paix positive »
Les participantes ont ancré l’idée que la paix n’est pas seulement l’absence de guerre, mais un processus exigeant l’égalité des droits et la justice sociale, une vision que l’on rapprocherait aujourd’hui du concept de « paix positive ».
Chronologie des événements marquants
| Date ou période | Événement ou action majeure | Portée ou impact |
|---|---|---|
| Août 1914 | Déclenchement de la Grande Guerre et première marche féminine silencieuse à New York. | Féministe : Naissance d’un activisme pacifiste direct face au conflit mondial. |
| Janvier 1915 | Fondation du Woman’s Peace Party (WPP) à Washington par Addams et ses alliées. | Politique : Création du premier parti de femmes dédié à la paix aux États-Unis. |
| 28 avr. – 1 mai 1915 | Congrès international des femmes à La Haye réunissant 12 pays. | International : Adoption de 20 résolutions pour une paix durable et création du précurseur de la LIFPL. |
| Mai – Juin 1915 | Envoi de délégations de femmes dans 14 capitales européennes pour porter les résolutions. | Diplomatique : Instance rare de diplomatie citoyenne reçue par les plus hauts dirigeants. |
| Mai 1919 | Deuxième congrès à Zurich dénonçant la dureté du Traité de Versailles. | Suisse : Officialisation du nom « LIFPL » et installation du siège permanent à Genève. |
| 1931 | Attribution du prix Nobel de la paix à Jane Addams. | International : Reconnaissance majeure de la valeur de l’action féministe pacifiste. |
| 2000 | Adoption de la Résolution 1325 par le Conseil de sécurité de l’ONU. | Politique : Prolongement historique des revendications de 1915 sur le rôle des femmes dans la paix. |
| 2015 | Célébration du centenaire de la LIFPL à La Haye. | Féministe : Réaffirmation de l’engagement pour la justice de genre et la sécurité humaine. |
Pourquoi le Congrès de La Haye (1915) est-il toujours pertinent ?
Se remémorer La Haye 1915, c’est redécouvrir la puissance de la diplomatie citoyenne. À une époque où les tensions internationales s’accentuent, ce congrès rappelle que la paix est une construction active menée par des individus déterminés à influencer les sphères de pouvoir.
Pour nous, en Suisse romande, cette histoire résonne avec l’identité de Genève, ville hôte des organisations internationales. L’héritage de ces femmes vit à travers la présence continue d’ONG et les mécanismes actuels de l’ONU. Dans cette perspective, la célèbre résolution 1325 du Conseil de sécurité (sur les femmes, la paix et la sécurité), adoptée en 2000, peut être perçue comme un prolongement de longue durée des revendications entamées à La Haye sur la participation des femmes à la paix.
Leurs valeurs trouvent également un écho dans les défis contemporains comme ce que l’on appellerait aujourd’hui la justice climatique ou la sécurité humaine, qui s’intéresse à la protection des individus plutôt qu’à la seule défense des États. Leur courage face au ridicule invite les femmes d’aujourd’hui à porter une parole audacieuse pour les droits humains, montrant que l’indignation organisée peut influer sur le cours de l’histoire.
Sources :
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Congr%C3%A8s_international_des_femmes_de_La_Haye
- https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1429047w/
- https://www.wilpf.org/about-us/history-old/