La Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté est une organisation féministe internationale fondée en 1915, engagée pour la paix, le désarmement, les droits des femmes et la justice sociale à travers l’action politique et citoyenne.
Origine et contexte historique : une dissidence féministe en pleine tourmente
L’histoire de la Ligue Internationale des Femmes pour la Paix et la Liberté (LIFPL, ou WILPF en anglais) prend racine dans l’urgence dramatique de la Première Guerre mondiale. En 1915, alors que le conflit déchire l’Europe, un groupe de femmes refuse de se soumettre à la logique de la violence. Initialement, des suffragistes européennes prévoyaient de se réunir à Berlin pour discuter du droit de vote, mais les hostilités ont bloqué ce projet.
Loin de renoncer, 1 136 déléguées issues de douze pays appartenant tant à des nations neutres qu’à des puissances belligérantes parviennent à se rassembler à La Haye, aux Pays-Bas, du 28 avril au 1er mai 1915.
Ce rassemblement marque une rupture historique. Tandis qu’une large partie du mouvement féministe organisé de l’époque choisit de soutenir l’effort de guerre national dans l’espoir d’obtenir une reconnaissance citoyenne, les fondatrices de la LIFPL font le choix de la solidarité transnationale. Portées par des figures comme l’Américaine Jane Addams et la Néerlandaise Aletta Jacobs, elles défendent une intuition politique alors précoce : il existe un lien intrinsèque entre le respect des droits humains des femmes et la réalisation d’une paix durable pour tous.
D’abord nommée Comité international des femmes pour la paix permanente, l’organisation prend officiellement le nom de Ligue Internationale des Femmes pour la Paix et la Liberté en 1919 lors du congrès de Zurich. Aujourd’hui, la LIFPL analyse ses propres origines comme une prise de conscience des dynamiques de pouvoir inégales, que l’organisation lie désormais aux structures du patriarcat et du militarisme comme moteurs de conflit.
Objectifs et valeurs : une paix globale par la justice sociale
La LIFPL ne définit pas la paix comme une simple absence de guerre, mais comme un état de justice sociale, d’égalité et de liberté. Sa vision s’articule autour de plusieurs piliers fondamentaux :
- Le pacifisme actif et la non-violence : L’organisation rejette la force armée comme outil de résolution des litiges et privilégie l’arbitrage, la médiation et la diplomatie internationale.
- La vision politique féministe : La Ligue considère que les structures de pouvoir inégales et les normes de genre restrictives alimentent les cycles de violence.
- Le désarmement total et universel : Depuis plus d’un siècle, elle demande l’élimination de toutes les armes, y compris les armes légères et les armes nucléaires, dont elle réclame l’abolition au profit de solutions durables.
- La justice sociale et économique : Dans son analyse contemporaine, la Ligue estime que les systèmes économiques qu’elle qualifie de néolibéraux ou capitalistes créent des inégalités exacerbant les conflits. Elle préconise de réorienter les budgets militaires vers les besoins humains fondamentaux comme l’éducation et la santé.
- Les droits humains et l’antiracisme : La Ligue s’engage à identifier et à démanteler les violences issues du colonialisme et du racisme structurel.
Actions et domaines d’engagement : du terrain local aux instances onusiennes
La force de la LIFPL réside dans sa capacité à lier le militantisme de base aux hautes instances diplomatiques internationales.
Plaidoyer politique et institutions internationales
L’organisation est l’une des plus anciennes ONG à disposer d’un statut consultatif auprès du Conseil économique et social des Nations Unies (ECOSOC), obtenu en 1948. Elle utilise cette plateforme pour influencer les politiques de désarmement et a participé activement, aux côtés d’une coalition d’autres acteurs de la société civile, au plaidoyer ayant mené à l’adoption de la résolution 1325 du Conseil de sécurité de l’ONU en 2000.
Mobilisation citoyenne et réseaux transnationaux
À travers ses sections nationales présentes dans près de 40 pays, la Ligue coordonne des campagnes d’envergure, comme la pétition mondiale pour le désarmement de 1932 qui recueillit six millions de signatures. Dans les années 1980, elle a lancé la campagne STAR (Stop the Arms Race) contre le déploiement de missiles nucléaires en Europe. En 1995, elle a symboliquement affrété un « Train de la Paix » reliant Helsinki à Pékin pour la Conférence mondiale sur les femmes.
Expertise et recherche sur les radiations
La Ligue fonctionne également comme une communauté de savoir. Dans les années 1950, ses travaux de sensibilisation ont coïncidé avec une attention accrue portée par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) aux effets des radiations nucléaires sur la santé publique. Aujourd’hui, elle intègre des perspectives écoféministes pour dénoncer le fait que l’activité militaire est un secteur majeur de consommation de combustibles fossiles.
La LIFPL et la Suisse : un ancrage genevois séculaire
La Suisse occupe une place privilégiée dans l’identité de la Ligue. Dès 1919, l’organisation choisit de fixer son siège international à Genève pour influencer les travaux de la Société des Nations naissante.
L’organisation s’est installée à la Maison Internationale de la Paix, un bâtiment pittoresque qui, selon les archives historiques de la Ligue, était loué à l’époque par son propriétaire, le créateur de l’Espéranto. Cet espace est devenu le centre de coordination mondial du mouvement.
La présence helvétique a été marquée par des personnalités d’exception :
- Clara Ragaz : Figure incontournable du féminisme suisse, elle a présidé le groupe suisse de 1915 à 1946 et a servi simultanément comme co-présidente internationale de l’organisation entre 1929 et 1946.
- Gertrud Woker: Scientifique bernoise de renom, elle fut une pionnière dans la dénonciation de l’utilisation militaire de la science, notamment des armes chimiques.
Aujourd’hui, bien qu’il s’agisse d’une ONG parmi d’autres, la section suisse continue d’intervenir dans les débats publics nationaux sur la neutralité et le militarisme. Elle s’inscrit également dans le paysage plus large des organisations féministes ayant historiquement milité pour le suffrage féminin en Suisse. La Ligue reste très active à Genève, y organisant des événements culturels comme les soirées « Beyond Borders » célébrant la résistance artistique des femmes.
Différence avec d’autres mouvements féministes
La LIFPL se distingue du féminisme institutionnel classique par son refus de dissocier les droits des femmes des questions de sécurité mondiale.
Féminisme pacifiste vs féminisme de droits civiques
Si de nombreux mouvements historiques se sont concentrés sur l’obtention de droits juridiques (comme le suffrage) à l’intérieur des systèmes étatiques existants, la LIFPL adopte une posture plus radicale. Pour elle, l’égalité ne consiste pas seulement à intégrer les femmes dans les structures actuelles, mais à transformer ces structures pour abolir les racines mêmes du militarisme.
Féminisme internationaliste vs agendas nationaux
Contrairement aux organisations privilégiant des intérêts nationaux, la LIFPL maintient une solidarité transnationale constante. Elle a souvent été en dissidence par rapport aux gouvernements en temps de guerre, affirmant que les femmes de toutes les nations partagent des intérêts communs qui transcendent les frontières étatiques.
Pourquoi cette organisation est encore pertinente aujourd’hui
Dans un 21e siècle marqué par un retour de l’instabilité mondiale, la LIFPL demeure un acteur de premier plan.
Conflits contemporains et militarisation
Alors que les dépenses militaires mondiales ont atteint le chiffre record de 2 700 milliards de dollars en 2024, la Ligue continue de dénoncer le désinvestissement des services sociaux au profit de l’armement. Elle documente les flux d’armes et milite pour des solutions diplomatiques inclusives en Ukraine, à Gaza ou au Soudan.
Droits des femmes et justice pénale
Dans le cadre de campagnes menées par plusieurs ONG, dont la LIFPL, l’organisation milite pour que l’apartheid de genre, tel qu’observé notamment en Afghanistan, soit formellement reconnu comme un crime contre l’humanité. Elle rappelle que l’inclusion des femmes dans les négociations de paix augmente la durabilité des accords de 35 %.
Crise écologique et extractivisme
À travers ses travaux récents, la Ligue alerte sur les impacts genrés de l’extraction de ressources, comme le lithium au Zimbabwe, qui dépossède les femmes de leurs terres. Elle promeut une « paix avec la terre », liant indissociablement l’écologie à la justice sociale.
Chronologie des jalons majeurs de la LIFPL
| Date ou période | Événement ou action majeure | Portée ou impact |
|---|---|---|
| Avril 1915 | Congrès international des femmes à La Haye | International : Fondation de l’organisation et opposition transnationale à la guerre. |
| Mai 1919 | Congrès de Zurich | Politique / Suisse : Adoption du nom actuel (LIFPL) et installation du siège à Genève. |
| 1931 / 1946 | Prix Nobel accordés à Jane Addams (1931) et Emily Greene Balch (1946) | International : Reconnaissance mondiale de l’expertise pacifiste de la Ligue. |
| 1932 | Pétition mondiale pour le désarmement | Politique / Suisse : 6 millions de signatures livrées à la conférence de Genève. |
| 1948 | Statut consultatif auprès de l’ONU (ECOSOC) | International : La LIFPL devient partenaire officielle de la diplomatie mondiale. |
| 1982-1983 | Campagne STAR (Stop the Arms Race) | Féministe / Politique : Mobilisation massive contre le déploiement nucléaire en Europe. |
| 1995 | « Train de la Paix » vers la conférence de Pékin | Féministe : Unification des agendas mondiaux sur les droits des femmes et la paix. |
| 2000 | Adoption de la résolution 1325 par l’ONU | Politique : Reconnaissance du rôle vital des femmes dans la sécurité (plaidoyer collectif). |
| 2017 | Prix Nobel de la Paix attribué à ICAN | International : Victoire majeure pour le traité d’interdiction nucléaire, via ce réseau dont la LIFPL est membre. |
| 2024-2025 | Plaidoyer contre l’apartheid de genre et pour la justice climatique | International : Campagnes actuelles liant droits humains, écologie et désarmement. |
Conclusion
La Ligue Internationale des Femmes pour la Paix et la Liberté s’impose comme une référence historique et contemporaine incontournable du féminisme pacifiste international. En maintenant un ancrage solide à Genève et en développant une analyse perspicace des liens entre militarisme, patriarcat et destruction écologique, elle offre une boussole précieuse aux activistes d’aujourd’hui.
Elle incarne l’espoir que la paix ne soit pas un simple répit entre deux guerres, mais une réalité juste et durable, portée par l’action politique collective des femmes à travers le globe.
Sources :
- https://www.wilpf.org
- https://ecosoc.un.org
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Ligue_internationale_des_femmes_pour_la_paix_et_la_libert%C3%A9