La Schweizerische Ausstellung für Frauenarbeit (SAFFA) est une série d’expositions nationales suisses dédiées à la mise en valeur du travail des femmes, organisées principalement en 1928 et 1958, visant à reconnaître leur rôle économique, social et culturel dans la société suisse.
Contexte historique et social
Au tournant du XXᵉ siècle, la société helvétique est structurée par un modèle bourgeois rigide où les rôles sont strictement répartis : la sphère publique et le revenu pour l’homme, la gestion du foyer et l’éducation pour la femme. Pourtant, cette vision duale se heurte à la réalité économique des familles ouvrières, dépendantes de deux revenus, où les femmes travaillent déjà massivement dans les usines textiles et agroalimentaires.
Sur le plan civique, les Suissesses demeurent exclues des droits politiques au niveau fédéral. Si plusieurs grands pays européens accordent le suffrage féminin après la Première Guerre mondiale, souvent en lien avec le rôle des femmes durant le conflit, la Suisse, restée neutre, maintient le statu quo. Pourtant, durant les années de guerre, les associations féminines ont apporté une contribution majeure à la protection sociale du pays, en palliant l’absence d’assurances étatiques.
Face à cette invisibilisation du travail féminin, qu’il soit domestique ou professionnel, les associations se structurent. Sous l’égide de l’Alliance de sociétés féminines suisses (aujourd’hui alliance F), le projet d’une exposition nationale devient stratégique : il s’agit de prouver par l’exemple que l’économie nationale ne peut prospérer sans le concours des femmes, légitimant ainsi leurs revendications à l’égalité juridique.
Les grandes éditions de la SAFFA
SAFFA 1928 (Berne)
Organisée du 26 août au 30 septembre 1928 sur le terrain du Viererfeld à Berne, cette première édition constitue l’une des premières reconnaissances publiques de grande ampleur de l’activité féminine.
L’architecture est confiée à Lux Guyer, première femme architecte indépendante de Suisse. Avec un budget serré, elle conçoit des pavillons innovants utilisant des éléments préfabriqués en bois, permettant un montage en seulement trois mois. L’exposition présente une vue exhaustive des savoir-faire :
- Domestique : Modernisation du foyer et habitat rationnel avec la « maison SAFFA » (SAFFAhaus), toujours visible à Küsnacht.
- Artisanal et industriel : Valorisation des métiers manuels et de la place des femmes dans l’industrie croissante.
- Professionnel : Sciences, arts et professions libérales.
Symboliquement, cette édition reste marquée par son cortège où défilait un escargot géant nommé « Suffrage féminin », dénonçant avec une amertume ironique la lenteur des progrès politiques. Le succès financier est tel qu’il permet de fonder, en 1931, une société coopérative de cautionnement pour aider les femmes à lancer leur propre entreprise.
SAFFA 1958 (Zurich, Landiwiese)
Trente ans plus tard, la deuxième SAFFA s’installe sur la Landiwiese, au bord du lac de Zurich. Sous la direction de l’architecte en chef Annemarie Hubacher-Constam, une équipe de plusieurs dizaines de professionnelles (architectes, designers, artistes) conçoit l’intégralité du site.
L’exposition, qui attire 1,9 million de visiteurs, se veut le miroir d’une Suisse moderne et prospère. L’architecture temporaire utilise des techniques d’avant-garde comme le système de construction Mero ou des structures légères à membranes inspirées des travaux de Frei Otto. Le point culminant visuel est la Tour d’habitation (Wohnturm) de 40 mètres de haut, présentant des appartements modèles adaptés à divers styles de vie.
Malgré cette enveloppe futuriste, la recherche historique récente souligne que le message social restait marqué par une certaine prudence diplomatique. Pour ne pas brusquer l’électorat masculin avant le scrutin de 1959, la SAFFA promeut le « modèle des trois phases » : formation, maternité (avec arrêt de l’activité), puis réinsertion une fois les enfants grands. L’héritage durable de cette édition est marqué par la création de l’île de la SAFFA, toujours accessible au public zurichois.
Objectifs et messages portés par la SAFFA
Le but premier des organisatrices était de rendre visibles les services indispensables rendus par les femmes à la collectivité. L’exposition affichait une volonté de prouver que le travail féminin, rémunéré ou non, possédait une valeur économique égale à celle des hommes.
La dimension pédagogique était centrale : il s’agissait de former les femmes aux nouvelles technologies et aux opportunités professionnelles, tout en sensibilisant les hommes à la nécessité de corriger les discriminations sociales. En mettant en scène la réussite féminine dans les domaines techniques et artistiques, les organisatrices espéraient créer un élan de sympathie durable auprès de l’opinion publique.
La SAFFA et le mouvement féministe suisse
La SAFFA a fonctionné comme un puissant levier culturel, permettant aux associations féminines de se structurer et de prendre conscience de leur force collective. Cependant, elle n’était pas un mouvement militant direct. En 1958, la direction choisit délibérément de cultiver une image de collaboration harmonieuse entre les sexes pour favoriser le suffrage féminin.
Cette position a créé des tensions significatives. Lors de l’édition de 1958, les organisatrices se sont publiquement distanciées du livre d’Iris von Roten, Frauen im Laufgitter (Femmes en cage), paru la même année, le déclarant contraire aux objectifs éthiques et constructifs de l’exposition. Finalement, l’échec du suffrage féminin fédéral en 1959 (rejeté par les deux tiers des votants) a montré que ni la démonstration de compétence de la SAFFA ni la provocation de von Roten n’avaient suffi, à ce moment-là, à transformer la majorité masculine.
Héritage et impact à long terme
L’impact le plus tangible réside dans la formation de réseaux de solidarité financière. Les gains des expositions ont été réinvestis dans des institutions qui existent encore, comme la Fondation pour l’étude du travail féminin et la Fondation pour la formation civique.
Sur le plan professionnel, la SAFFA a agi comme une plateforme de visibilité exceptionnelle pour plusieurs dizaines d’architectes et designers, prouvant leur capacité à mener des chantiers de prestige et à innover techniquement. Dans l’urbanisme, l’île de la SAFFA à Zurich et le pavillon de Berta Rahm (sauvé de la démolition en 2020) demeurent des témoins physiques de cet exploit collectif.
Repères chronologiques
| Date ou période | Événement ou action majeure | Portée ou impact |
|---|---|---|
| 1906 | Lancement de la revue Die Vorkämpferin. | Féministe : défense des droits des travailleuses. |
| 1928 | SAFFA 1928 à Berne. | Suisse : reconnaissance du travail féminin. |
| 1931 | Fondation de la Société de cautionnement Saffa. | Économique : aide à l’entrepreneuriat féminin. |
| 1958 | SAFFA 1958 à Zurich. | Suisse : démonstration de modernité technique. |
| 1958 | Parution de Frauen im Laufgitter d’Iris von Roten. | Critique : remise en cause radicale du patriarcat. |
| 1959 | Échec du vote fédéral sur le suffrage féminin (67% non). | Politique : maintien de l’exclusion fédérale. |
| 1971 | Obtention du droit de vote au niveau fédéral. | Politique : pleine citoyenneté acquise. |
| 1989 | Rétrospective SAFFA au Musée d’Architecture de Bâle. | Mémoriel : étude scientifique de l’héritage. |
| 1990 | Le Tribunal fédéral impose le vote à Appenzell Rhodes-Intérieures. | Politique : dernier canton à accorder ces droits. |
La SAFFA aujourd’hui : mémoire et recherche
Aujourd’hui, la SAFFA fait l’objet de nombreux travaux universitaires qui réévaluent son rôle dans l’histoire sociale et l’histoire du genre en Suisse. Les fonds documentaires conservés par la Fondation Gosteli et les archives de l’ETH Zurich constituent des sources précieuses pour la recherche contemporaine.
Des expositions rétrospectives, comme Frau Architekt (Zurich, 2020), continuent de réhabiliter les trajectoires de ces pionnières. La SAFFA n’est plus seulement perçue comme un événement du passé, mais comme un objet d’étude montrant comment les femmes ont utilisé l’espace et l’architecture pour construire leur identité et légitimer leur place dans la sphère publique romande et alémanique.
Sources :
- https://www.saffa.ch
- https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/017336/2016-06-07/
- https://fr.wikipedia.org/wiki/SAFFA
Articles d’Esprit Féminin mentionnant la SAFFA :
- https://www.espritfeminin.ch/emilie-gourd-feminisme-suisse/
- https://www.espritfeminin.ch/augusta-gillabert-randin-feminisme-suisse/