- Dora Staudinger est née le 14 février 1886 à Halle (an der Saale) en Allemagne.
- Elle était représentante du socialisme coopératif et du logement social en Suisse.
- Elle était membre du Parti socialiste suisse.
- Elle était membre de la Société religieuse des Amis (Quakers).
- Dora Staudinger est décédée le 3 juin 1964 à Wetzikon (canton de Zurich).
Dans le Zurich du début du XXe siècle, alors que les femmes étaient encore privées du droit de cité dans les urnes, une voix singulière a réussi à jouer un rôle important dans le développement de l’habitat social et des structures d’entraide ouvrière.
Dora Staudinger, par son expertise technique et sa plume acérée, a démontré que la citoyenneté se forgeait aussi dans l’aménagement des foyers et la défense de la dignité humaine. Femme de l’ombre devenue l’une des voix publiques marquantes des milieux coopératifs et religieux-socialistes, elle incarne une éthique de la solidarité qui résonne encore aujourd’hui dans le paysage urbain suisse.
Qui était Dora Staudinger ?
Née Dorothea Förster le 14 février 1886 à Halle (Saale), en Allemagne, Dora Staudinger s’est éteinte le 3 juin 1964 à Wetzikon, dans le canton de Zurich. Issue d’un milieu intellectuel protestant, son père était le professeur Theodor Förster, elle a su transformer cet héritage en un moteur d’action sociale pragmatique.
Bien qu’elle n’ait jamais occupé de mandat parlementaire cantonal, elle a exercé une influence institutionnelle significative en tant qu’experte en logement social auprès de la ville de Zurich et membre de comités directeurs de coopératives. Son parcours politique, marqué par une recherche constante de justice, l’a menée successivement du Parti socialiste (PS) au Parti communiste (PC) puis au Parti du Travail (PdA), avant qu’elle ne rejoigne la Société religieuse des Amis (Quakers) en fin de vie.
Sa trajectoire témoigne d’un refus constant de séparer les idéaux éthiques des nécessités matérielles du peuple.
Parcours professionnel et politique
Formation et débuts professionnels
Dernière d’une fratrie de six enfants, Dora grandit dans un milieu où les attentes pour les femmes étaient strictement limitées à la sphère domestique. Alors que ses frères bénéficiaient de formations plus longues, Dora fut retirée de l’école à l’âge de 14 ans pour être formée aux tâches ménagères par sa mère, la préparant à un rôle traditionnel d’épouse de l’élite.
Toutefois, son mariage en 1906 avec le chimiste Hermann Staudinger (futur prix Nobel) l’introduit dans un milieu de recherche scientifique intense. Durant leurs années à Strasbourg, Karlsruhe puis Zurich, elle assura un rôle de collaboratrice essentielle : elle prenait sous dictée les conférences de son mari, transcrivait ses manuscrits scientifiques et gérait une partie de l’administration de ses recherches. Ce travail de l’ombre constitua pour elle un véritable apprentissage de l’organisation et de la communication publique.
Engagement politique initial
Inspirée par les théories de son beau-père, le philosophe socialiste Franz Staudinger, elle se passionna dès 1912 pour le mouvement coopératif, y voyant un chemin démocratique vers une utopie sociale.
En 1913, encouragée par les réseaux ouvriers britanniques, elle fonda au sein du Lebensmittelverein Zürich (LVZ) la première commission féminine d’une coopérative de consommation suisse. Elle rejoignit officiellement le Parti socialiste suisse en 1914.
Responsabilités institutionnelles
S’imposant par son expertise en économie domestique et en logement, Dora Staudinger fut l’une des premières femmes élues au comité de la Coopérative générale de construction de Zurich (ABZ) en 1919. Entre 1919 et 1929, elle siégea également comme experte pour la ville de Zurich au sein de deux commissions municipales dédiées au logement social et à l’assistance publique.
Ce rôle de haut niveau lui permit d’influencer directement les politiques publiques zurichoises en faveur des besoins des femmes travaillant au foyer.
Chronologie des grandes étapes de sa carrière
| Année | Action / Événement | Impact / Contexte |
|---|---|---|
| 1886 | Naissance à Halle (Allemagne) | Milieu théologique et intellectuel protestant. |
| 1906 | Mariage avec Hermann Staudinger | Début d’une collaboration intellectuelle et administrative. |
| 1913 | Fondation de la commission féminine (LVZ) | Structuration des consommatrices en Suisse. |
| 1914 | Adhésion au Parti socialiste (SP) | Entrée formelle dans la politique organisée. |
| 1915 | Participation à la branche suisse de la LIFPL | Engagement pour la paix aux côtés de Clara Ragaz. |
| 1919 | Élection au comité de l’ABZ | Défense des besoins des femmes dans le logement social. |
| 1925 | Secrétariat de l’Assoc. pour la protection des mères | Accompagnement des mères et critique sociale précoce. |
| 1936 | Adhésion au Parti communiste (KPS) | Radicalisation politique face à la menace fasciste. |
| 1956 | Adhésion aux Quakers | Retour à une spiritualité centrée sur la paix. |
| 1964 | Décès à Wetzikon | Fin d’une vie dédiée à la justice sociale. |
Engagements et priorités politiques
La gestion sociale du sol (« Bodenpolitik »)
Dora Staudinger a développé une réflexion poussée sur la Bodenpolitik (politique foncière), considérant que la terre devait être soustraite à la spéculation capitaliste pour devenir un bien commun géré par la collectivité.
Plusieurs travaux récents, notamment la biographie majeure de Ruth Ammann (Berufung zum Engagement?, Schwabe, 2020), permettent d’esquisser rétrospectivement un parallèle analytique avec certaines préoccupations de l’écologie politique contemporaine, comme la gestion durable des ressources et la sobriété, bien que son horizon idéologique soit resté celui du socialisme religieux.
Justice sociale : placements administratifs et stérilisations forcées
Elle fut une figure pionnière dans la dénonciation des dérives du système d’assistance helvétique de la première moitié du XXe siècle. Au sein de l’Association pour la protection des mères (1925-1929), elle s’est élevée contre les mesures de coercition à des fins d’assistance, dénonçant les placements administratifs d’enfants (souvent liés au sort des « enfants du voyage » ou des familles précaires) et les stérilisations forcées.
Ces pratiques font aujourd’hui l’objet d’un important travail mémoriel en Suisse, marqué par la cérémonie d’excuses officielles du Conseil fédéral le 11 avril 2013 et le cadre légal de la loi de 2014 sur la réhabilitation des personnes placées administrativement.
Mobilité et aménagement du territoire
Pour Dora, l’habitat était une question éminemment politique. Elle considérait que le logement devait répondre aux besoins réels de celles qui y travaillaient toute la journée : les femmes au foyer.
Au sein de l’ABZ, elle a plaidé pour l’intégration de salles communautaires dans les lotissements afin de briser l’isolement social des familles et de faciliter l’entraide domestique pour la garde d’enfants et la préparation des repas. Ses revendications ont contribué à marquer le développement du logement coopératif zurichois.
Rôle au sein des mouvements zurichois
- Socialisme religieux : Elle a joué un rôle important dans la structuration de ce courant autour de Leonhard Ragaz vers 1917, contribuant à donner une assise intellectuelle au mouvement par ses écrits dans la revue Neue Wege.
- Visibilité à l’ABZ : Pour Ruth Ammann, son rôle dans la propagande de l’ABZ fut central ; son nom apparaît fréquemment en tête des brochures de recrutement, ce qui en a fait l’un des visages publics marquants de la coopérative à ses débuts.
- Éducation populaire : Figure pionnière du mouvement d’éducation des adultes, elle mettait l’accent sur la formation des locataires pour en faire des membres actifs capables de cogérer leurs lotissements. Cette approche est aujourd’hui revendiquée par l’ABZ comme l’une des sources historiques de ses actuelles commissions de quartier.
Positions publiques et interventions notables
Publiciste prolifique, elle a collaboré régulièrement aux revues Neue Wege et Der Aufbau, ainsi qu’au quotidien Tages-Anzeiger. Son ouvrage majeur, Genossenschaft und Familie (1922), explore la nécessité d’une transformation sociale partant du foyer. En 1920, elle co-écrit également avec Ragaz « Ein sozialistisches Programm », texte majeur tentant de fusionner les objectifs économiques du socialisme avec l’éthique chrétienne.
Son pacifisme l’a conduite à s’engager dès 1915 au sein de la branche suisse de la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté (WILPF/LIFPL). Elle a par ailleurs soutenu les positions pacifistes de son mari, Hermann, notamment lorsque ce dernier a publiquement critiqué le programme d’armes chimiques allemand de Fritz Haber durant la Première Guerre mondiale.
Cet engagement éthique contre le détournement de la science à des fins de destruction leur a valu des tensions dans certains milieux académiques et politiques de l’époque.
Impact et influence dans la politique suisse
L’influence de Dora Staudinger est aujourd’hui réévaluée par l’historiographie contemporaine. Son action au sein de l’ABZ a aidé à instaurer une culture de la participation pour les locataires dont certaines fonctions, comme les jardins communautaires et les espaces partagés, résonnent encore aujourd’hui dans les pratiques coopératives.
Au niveau intellectuel, elle a exercé une influence notable sur d’autres pionnières suisses. L’historien Peter Moser souligne ainsi une filiation intellectuelle avec Augusta Gillabert-Randin, figure du socialisme agricole en Suisse romande, qui s’inspirait du concept de socialisme coopératif formulé par Staudinger. En 2006, la ville de Zurich a honoré sa mémoire en nommant la Dora-Staudinger-Strasse.
Conclusion : une figure engagée de la vie sociale et politique zurichoise
Dora Staudinger a prouvé que l’engagement politique peut transformer la cité « par le bas », en partant des besoins quotidiens les plus concrets. En distinguant ses initiatives individuelles, textes, conférences, formations, des décisions collectives de la coopérative, on mesure l’ampleur de sa contribution à la réflexion sur l’habitat social suisse.
Pour les femmes d’aujourd’hui, son itinéraire est un rappel vibrant que l’expertise citoyenne et la ténacité sont des leviers puissants pour bâtir une société où l’habitat devient un véritable espace de solidarité et de dignité.
Sources :
- https://en.wikipedia.org/wiki/Dora_Staudinger
- https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/028319/2021-03-26/
- https://www.histoirerurale.ch/pers/personnes/Staudinger,Dora(1886_1964)__DB3416.html