- Ella Maillart, surnommée « Kini », est née le 20 février 1903 à Genève.
- Elle est voyageuse, écrivaine et photographe suisse.
- Elle participe aux Jeux Olympiques de Paris en 1924 lors des régates de voile en solitaire.
- Elle décède à Chandolin en 1997.
- En 2025, ses archives obtiennent une inscription au registre international « Mémoire du monde » de l’UNESCO.
Voyageuse, écrivaine et photographe suisse, Ella Maillart a parcouru l’Asie à une époque où partir seule relevait déjà d’un geste de rupture. Son œuvre ne raconte pas seulement des déplacements : elle témoigne d’un regard, d’une méthode et d’une liberté rares.
Qui était Ella Maillart ?
Celle que ses proches surnommaient « Kini » est née le 20 février 1903 à Genève. Figure aux multiples facettes, elle fut tour à tour athlète olympique, navigatrice olympique, skieuse d’élite (membre de l’équipe suisse), mais aussi journaliste, réalisatrice de films et exploratrice autodidacte.
Sa trajectoire de vie, qui s’est étendue sur 94 ans jusqu’à son décès à Chandolin en 1997, se définit par un mode de vie non-conformiste, privilégiant une carrière itinérante et l’indépendance plutôt que les cadres domestiques de son époque.

En 2025, l’UNESCO a officiellement consacré l’importance historique de son héritage en inscrivant ses archives au registre international « Mémoire du monde ». Cette distinction, partagée conjointement avec les fonds de son amie Annemarie Schwarzenbach, reconnaît la valeur documentaire exceptionnelle de leurs témoignages sur les cultures en mutation du XXe siècle. Aujourd’hui, son œuvre est préservée par trois institutions suisses majeures : Photo Elysée à Lausanne pour ses archives photographiques, la Bibliothèque de Genève pour ses écrits et manuscrits, et les Archives littéraires suisses (Bibliothèque nationale suisse, Berne), où est conservée une partie du fonds inscrit.
Une jeunesse genevoise tournée vers le mouvement
L’enfance d’Ella Maillart est marquée par une santé délicate qui a paradoxalement forgé son désir d’évasion. Sur les conseils de sa mère, une Danoise adepte de sport, elle se tourne vers les activités de plein air pour se fortifier. Lectrice passionnée de récits d’aventures et de cartographie, elle trouve son véritable terrain d’expression sur les rives du lac Léman à partir de 1913, au Creux-de-Genthod.
C’est là qu’elle rencontre Hermine de Saussure, dite « Miette », avec qui elle forme un duo inséparable. Ensemble, elles apprennent à naviguer sur des voiliers de plus en plus complexes, bravant les eaux du lac avec une témérité précoce.
À l’âge de seize ans, Ella manifeste son esprit d’initiative en fondant le Champel Hockey Club, premier club féminin de hockey sur terre en Suisse romande. Cette période genevoise fonctionne comme un laboratoire d’endurance où elle forge la résistance nécessaire à ses futures traversées transcontinentales.
De la sportive à la voyageuse
Le sport représente pour Kini bien plus qu’une discipline de compétition ; c’est un mode d’existence qui lui permet de se sentir pleinement vivante. Elle s’illustre dans plusieurs domaines, représentant notamment la Suisse aux Jeux Olympiques de Paris en 1924 lors des régates de voile en solitaire, où elle est l’unique femme engagée parmi dix-sept concurrents. En hiver, elle intègre l’équipe nationale suisse de ski alpin et participe à quatre championnats du monde consécutifs entre 1931 et 1934.
Le passage au voyage professionnel s’opère après l’échec de leurs aventures maritimes : avec Miette, elles naviguent sur plusieurs bateaux, dont l’Atalante, et Miette abandonne l’une des traversées pour raisons de santé ; elle se marie plus tard. Le départ de Miette met fin à leur collaboration et au projet de « vivre en mer ».
À cette époque, ses parents souhaitaient qu’elle occupe un poste de secrétaire à la Société des Nations, une perspective de sédentarité bureaucratique qu’elle jugeait insupportable. Elle comprend alors que le journalisme et l’écriture seront ses meilleurs outils pour financer son besoin vital de mouvement, se donnant pour règle d’accéder aux lieux réputés impénétrables.
Les années 1930 : voyager pour comprendre le monde
Cette décennie marque l’apogée de sa carrière de reporter, où elle documente les transformations politiques et sociales de l’Asie avec une acuité rare.
L’Union soviétique et l’Asie centrale
En 1930, avec une somme modeste en poche, Maillart s’aventure en URSS pour observer les effets de la Révolution. Elle découvre le Caucase avec un groupe d’étudiants et rentre par la mer Noire et la Crimée, voyage dont elle tirera son premier livre, Parmi la jeunesse russe.

En 1932, elle repart pour le Turkestan russe. À dos de chameau et sans autorisation officielle, elle traverse le désert des Sables Rouges et gravit les monts Célestes (Tian Shan) à la frontière chinoise, observant les effets des politiques soviétiques sur les populations nomades. Son livre Des monts Célestes aux sables Rouges témoigne de cette rencontre entre le mode de vie traditionnel et l’entrée dans la modernité socialiste.
La Chine et la Mandchourie
En 1934, envoyée par le quotidien Le Petit Parisien, elle se rend au Mandchoukouo pour rapporter la situation sous l’occupation japonaise. C’est à Pékin qu’elle retrouve le journaliste britannique Peter Fleming. En 1935, ils entreprennent un raid de sept mois vers le Cachemire, traversant notamment le Xinjiang alors interdit aux étrangers, avec des permis limités au Koukou Nor et en évitant les contrôles.

Maillart se distingue par son attention minutieuse aux détails de la vie quotidienne et à la dignité des peuples rencontrés, un récit immortalisé dans Oasis interdites.
L’Afghanistan, l’Iran et les routes d’Asie
En 1939, alors que l’Europe est au bord du chaos, Maillart s’élance vers l’Afghanistan au volant d’une Ford de 18 chevaux, accompagnée de l’écrivaine Annemarie Schwarzenbach.
Ce voyage, relaté dans La Voie cruelle, est autant un périple géographique qu’une épreuve humaine. Maillart y décrit ses efforts pour aider son amie à surmonter son addiction à la morphine, tout en interrogeant les effets de la modernisation industrielle sur les cultures traditionnelles.
Ella Maillart écrivaine et reporter-photographe
Ce qui distingue Ella Maillart est l’étroite symbiose entre son œil de photographe et sa plume de reporter. Pour elle, la photographie n’est pas une simple illustration, mais un prolongement naturel de son regard et un outil de témoignage et de documentation.
Elle a utilisé un Leica pour capturer des instants de vie spontanés, s’attachant souvent à des scènes du quotidien plutôt qu’à des poses formelles.

Son approche intellectuelle est décrite par le chercheur Charles Forsdick comme une « polygraphie », soulignant sa capacité à re-textualiser ses voyages à travers de multiples formats : articles, livres, photos et films.
Ella Maillart dans une émission de la Télévision suisse romande
En 1973, Ella Maillart revient elle-même sur ses itinéraires dans une émission de la Télévision suisse romande, ouvrant ses archives et commentant sa trajectoire avec une grande sobriété.
Une femme libre dans un monde d’hommes
Le parcours d’Ella Maillart possède une portée symbolique immense pour l’autonomie féminine. Voyager entre femmes dans les années 1930 constituait un acte de rupture avec les conventions sociales.
Sans être une militante institutionnelle, son mode de vie représentait en soi un refus des rôles domestiques traditionnels. Son genre lui permettait parfois d’accéder à l’intimité des foyers orientaux, offrant ainsi une perspective féminine rare dans la littérature de voyage.
Elle a prouvé par l’exemple qu’une femme pouvait mener une vie indépendante en finançant ses périples par son travail d’écriture et d’image. Ses observations, comme celles portant sur la pratique des pieds bandés en Chine, témoignent d’une empathie et d’une solidarité humaine profonde.
L’Inde et la quête intérieure
La Seconde Guerre mondiale marque un tournant majeur dans son parcours : elle passe les années de guerre en Inde (1939–1945). Ce séjour marque la transition d’une découverte géographique « externe » vers une exploration « interne » de la conscience. Installée à Tiruvannamalai, elle suit l’enseignement de sages comme Ramana Maharshi et étudie la philosophie de l’Advaita Vedanta.
Cette période est centrée sur l’introspection et la connaissance de soi. De cette expérience naît Ti-Puss, un ouvrage singulier où elle relate sa vie quotidienne avec sa chatte tigrée pour compagne, l’animal devenant le miroir de sa propre recherche d’indépendance et d’unité intérieure.
Dans sa pensée, elle finit par parvenir à l’idée que le divin réside au cœur de chaque individu et que les réponses fondamentales ne se trouvent pas dans le monde extérieur.
Pourquoi Ella Maillart nous parle encore aujourd’hui
Après la guerre, elle s’établit à Genève et Chandolin dès 1946. Ce refuge alpin lui rappelait les cimes asiatiques qu’elle avait tant aimées. Jusqu’à la fin de sa vie, elle s’est inquiétée des enjeux écologiques et de la disparition de la diversité culturelle face à l’homogénéisation du monde.
Son héritage culturel est aujourd’hui plus pertinent que jamais. Elle nous enseigne que le véritable voyage est une méthode pour décentrer notre regard et remettre en question nos propres certitudes. Sa vie reste une ode à l’autonomie et à la curiosité intellectuelle. Elle nous rappelle que le but ultime de toute exploration est de reconnaître l’unité humaine, car elle voyait le monde comme un vaste ensemble de pièces interdépendantes.
Chaque image qu’elle nous a laissée est une invitation à regarder le monde avec une attention sincère et à reconnaître la valeur de ce qui est durable.
Sources :
- Ella Maillart, Wikipédia – https://fr.wikipedia.org/wiki/Ella_Maillart
- Écrivain | Ella Maillart – https://www.ellamaillart.ch/
- Maillart, Ella, HLS DHS DSS – https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/007912/2024-04-23/









