Entre clichés d’archives et notes manuscrites, Photo Elysée propose, jusqu’au 1er novembre 2026, un parcours immersif dans l’œuvre d’Ella Maillart. L’exposition invite à redécouvrir une figure dont le travail témoigne avec une force singulière des mutations de l’Asie durant les années 1930, à la fin de l’entre-deux-guerres.

Je suis allée voir l’exposition à Lausanne et j’en suis sortie avec l’impression d’avoir voyagé à travers une décennie charnière. J’ai voulu écrire cet article comme un carnet de visite : ce que j’ai vu, ce que j’ai compris, et ce que ça m’a laissé.
Pourquoi cette expo compte
Ella Maillart (1903-1997) occupe une place à part dans le panthéon des voyageurs du XXe siècle : athlète olympique et navigatrice, elle a fait du mouvement une véritable méthode de connaissance. L’année 2025 a marqué une étape fondamentale pour son héritage : l’UNESCO a inscrit les fonds documentaires d’Ella Maillart et d’Annemarie Schwarzenbach au registre Mémoire du monde.
Cette distinction souligne la valeur patrimoniale exceptionnelle de ces archives, réparties entre trois institutions helvétiques : les Archives littéraires suisses à Berne (qui conservent le fonds Schwarzenbach), la Bibliothèque de Genève (pour les écrits de Maillart) et Photo Elysée, qui conserve depuis 1988 ses archives photographiques (plusieurs milliers d’images).
L’exposition actuelle met en lumière ces témoignages visuels sur des cultures et des territoires qui, depuis les années 1930, ont été profondément transformés par l’histoire.
Ce qu’on voit : quatre voyages, un monde qui bascule
Le parcours se concentre sur la décennie charnière des années 1930, à travers quatre périples fondamentaux :
- L’URSS et l’Asie centrale (1930-1932)
- Le Mandchoukouo (1934)
- La Chine (1935)
- L’Afghanistan et l’Iran (1939)
La force de cette présentation réside dans le concept de « récits photographiques ». L’image ne se contente pas d’illustrer l’écrit ; elle dialogue avec lui. Les photographies, souvent annotées par Ella à son retour en Suisse, deviennent des outils de témoignage qui éclairent les enjeux sociaux de l’époque avec une intensité que l’exposition met particulièrement en évidence.
J’ai trouvé que la structure en voyages aide vraiment à ne pas se perdre : on avance comme on suivrait un itinéraire. Je me suis surprise à comparer ces images à nos façons actuelles de “raconter le monde” avec moins de temps, moins de silence, et souvent moins de nuances.
Ce que j’ai ressenti en visitant
Dès mon arrivée, je me suis surprise à ralentir, comme si l’exposition me demandait d’entrer dans un rythme de voyage plutôt que dans une simple visite.
Ce qui m’a marquée, c’est ce sentiment de parcours. Pas un “mur de photos” alignées, mais une narration qui s’annonce : des lieux, des trajectoires, des distances. On comprend que ces voyages ne sont pas juste des déplacements : ce sont des mondes entiers traversés, observés, racontés.
Une image qui m’a accompagnée longtemps après la visite
La première image qui m’a vraiment arrêtée, c’est un portrait en noir et blanc : un garçon en costume rayé, le regard droit, presque immobile, tandis que des silhouettes restent floues derrière lui. Je me suis sentie “tenue” par ce regard, comme si la photo me demandait de ne pas passer trop vite.

Le cadrage place l’enfant au centre, mais ce n’est pas un centre décoratif : c’est un centre de gravité. Et je me suis posé une question très simple, mais insistante : qui regarde qui ? Qu’est-ce qu’on choisit de montrer ou de taire quand on photographie quelqu’un en voyage, et quelle part de dignité l’image protège ?
Ce que les textes et annotations changent, pour moi
Ce que j’ai aimé, c’est que les textes ne viennent pas “expliquer” les photos comme un mode d’emploi. Ils donnent plutôt une cadence. Ils apportent des repères (un lieu, un contexte, un nom, un détail) qui transforment l’image en témoignage. Quand je lis une précision à côté d’un portrait, je ne suis plus seulement dans l’émotion : je suis dans une forme de présence.
Et cette présence, je l’ai ressentie tout du long, comme si l’exposition me demandait d’être à la fois spectatrice et lectrice : regarder, puis revenir, vérifier, prendre le temps.
En sortant, j’avais l’impression d’avoir visité une exposition qui se “lit” vraiment : pas pour intellectualiser, mais pour approcher un point de vue. Je n’ai pas eu le sentiment d’un exotisme facile ; au contraire, j’ai ressenti une attention aux gens, aux gestes, aux détails. Et ça, pour moi, c’est ce qui rend le voyage photographique si puissant : il me laisse avec des images, mais aussi avec des questions, des questions qui continuent de travailler, même une fois dehors.
Lecture féminine du voyage : liberté, méthode, éthique du regard
Le parcours d’Ella Maillart peut être lu comme une quête d’indépendance s’affranchissant des conventions domestiques de son temps. Sa démarche est souvent interprétée comme une alternative aux récits d’exploration coloniaux : au lieu de valider ses observations par rapport à un système de valeurs occidental, elle semblait chercher à comprendre chaque culture selon ses propres logiques.
Cette approche, où la photographe se place à hauteur d’homme, est régulièrement présentée comme une réflexion sur notre rapport à l’altérité. Dans un monde saturé d’informations, l’œuvre de Maillart, marquée par la patience et une attention sincère aux rencontres peut être vue comme un modèle pour interroger la construction de notre propre regard sur « l’ailleurs ».
Ce qui m’a touchée, c’est la place laissée à l’observation : je me suis sentie invitée à regarder sans consommer l’image trop vite. J’ai ressenti un regard qui cherche la rencontre plutôt que l’effet.
Infos pratiques
- Lieu : Photo Elysée, Place de la Gare 17, CH-1003 Lausanne.
- Dates : Du 6 mars au 1er novembre 2026.
- Horaires : lundi, mercredi, vendredi, samedi, dimanche : 10h-18h. jeudi : 10h-20h. Mardi : fermé.
- Billetterie : Plein tarif : 15 CHF / Tarif réduit : 12 CHF. Entrée gratuite pour les moins de 26 ans et chaque premier samedi du mois.
- Site internet : Ella Maillart – Photo Elysée
Conclusion
Cette exposition peut se lire comme une invitation à redécouvrir ce que Maillart nommait
« l’engrenage magnifique qui s’appelle le monde »
, une citation qui lui est souvent attribuée pour résumer sa vision universelle.
Son voyage nous suggère que l’aventure ne consiste peut-être pas à conquérir des terres, mais à apprendre à s’émerveiller, à la manière d’un enfant, devant la clarté d’un horizon nouveau. Irez-vous, vous aussi, laisser ces récits transformer votre propre vision du monde ?