Morges, le 9 mars 2026. Au Cinéma Odéon, le public arrive par petits groupes pour la séance de 20h00. Un public venu de toute la région, majoritairement féminin, s’installe pour découvrir une œuvre dont le titre résonne comme une promesse : « La Maison des femmes ».

Ce n’est pas une projection ordinaire. À la fin du film, les lumières se rallument et Mélisa Godet, réalisatrice de ce premier long-métrage, rejoint le devant de la salle aux côtés de Laetitia Dosch, actrice franco-suisse. Ensemble, elles engagent un dialogue simple et direct avec le public, prolongeant l’émotion du film par la parole.

En tant que journaliste pour Esprit Féminin, j’ai souvent exploré les thématiques du soin et de la solidarité, mais voir ce film ici, en présence de celles qui l’ont porté, offre une dimension supplémentaire.
Un sanctuaire de résilience : de la réalité à l’écran
Avant même d’entrer dans la salle, la bande-annonce donne le ton : un lieu où se croisent des trajectoires brisées, mais aussi une énergie de vie obstinée. À découvrir ci-dessous :
Le film s’inspire d’un lieu bien réel à Saint-Denis, au nord de Paris, sous l’impulsion de la Dre Ghada Hatem-Gantzer. Ce centre, pionnier en son genre, propose un accompagnement pluridisciplinaire, médical, psychologique, juridique et social pour les femmes victimes de violences. Mélisa Godet a choisi de délaisser le scalpel du documentaire pour la vibration du cinéma choral.
L’intrigue nous plonge dans le quotidien bouillonnant de cette structure. On y suit la Dre Diane Khoury (interprétée par une Karin Viard magistrale), qui dirige le centre avec une détermination de fer, entourée d’une équipe soudée : Manon la sage-femme (Laetitia Dosch), Awa l’infirmière (Eye Haïdara) et Inès, la nouvelle interne (Oulaya Amamra).
Ensemble, elles tentent de maintenir le centre à flot face à des inspecteurs gouvernementaux tatillons et des pressions budgétaires constantes, tout en recevant chaque jour des dizaines de femmes en quête de reconstruction.
Le corps et l’identité : réparer les vivantes
L’un des thèmes centraux du film est la réappropriation du corps. Le centre traite des traumatismes profonds, allant des violences conjugales aux mutilations sexuelles féminines comme l’excision. La mise en scène insiste sur un décentrage salutaire : la violence n’est jamais montrée frontalement ; elle reste dans le hors-champ, se frayant un chemin à travers les témoignages, les silences et les regards.
Le film rappelle que les soins ne se limitent pas à des gestes techniques. Il s’agit de restaurer la confiance. Le récit met en avant des moments de grâce, comme des séances de maquillage ou de photographie où les femmes s’encouragent mutuellement à sortir de l’ombre. Le corps, autrefois territoire de souffrance, redevient un espace de dignité.
L’enjeu, perceptible à chaque plan, est de rendre aux femmes leur statut de sujets pensants et agissants, et non de les réduire à ce qu’elles ont subi.
La vulnérabilité au cœur de l’engagement
La force du film de Mélisa Godet est de ne pas avoir fait une œuvre uniquement sur les victimes, mais sur celles qui « réparent ». Le film explore la porosité permanente entre vie professionnelle et vie personnelle propre aux métiers du soin.
Le personnage de Manon, campé par Laetitia Dosch, incarne cette vulnérabilité avec une justesse bouleversante. Nouvelle maman, elle tente de concilier sa vocation épuisante avec sa propre fragilité hormonale et les défis de la maternité.
Lors de l’échange à Morges, Laetitia a confié combien ce rôle l’avait émue et qu’elle était restée bouleversée pendant un moment, même après la fin du tournage. Elle a dû apprendre à comprendre cette vision très contemporaine de la femme qui « veut tout » : l’engagement auprès des autres sans sacrifier son désir de liberté. Cette fatigue, ce doute, et parfois cette colère face à l’asphyxie budgétaire, rendent ces héroïnes du quotidien profondément humaines et accessibles.
Un miroir pour le cinéma suisse contemporain
La présence de Laetitia Dosch à l’Odéon n’est pas fortuite. Formée à la Manufacture de Lausanne, l’actrice est un pont vivant entre les scènes française et suisse. Sa participation à ce projet inscrit le film dans une dynamique chère au paysage culturel romand : celle d’un cinéma engagé, mais tourné vers l’humain et la précision quasi documentaire.
En Suisse, où les salles de proximité comme l’Odéon jouent un rôle essentiel de lien social, « La Maison des femmes » s’impose comme un outil de dialogue.
Pourquoi ce film résonne-t-il aujourd’hui en Suisse romande ?
Si le modèle de la Maison des Femmes est né à Saint-Denis, son essaimage est désormais international. Le collectif #Restart, créé par la Dre Hatem, partage son expertise avec plusieurs pays, dont la Suisse.
Chez nous, en Suisse romande, la lutte contre les violences sexistes et sexuelles reste une urgence absolue. Le film sort d’ailleurs dans un contexte de mobilisation accrue, marqué par la Journée internationale des droits des femmes.
Le film résonne car il brise un mythe : celui que la violence ne toucherait que certains milieux. En montrant des profils variés de l’interne brillante à la retraitée de la haute société, Mélisa Godet rappelle que la violence traverse toutes les classes sociales et tous les âges.
En Suisse romande, où des structures d’accueil, de santé et de soutien existent mais restent parfois méconnues, le film rappelle l’importance de rendre ces lieux visibles et accessibles. Il est un appel à ne plus détourner le regard. Il montre que sortir de la violence n’est pas une fatalité, mais un cheminement possible grâce à la force du collectif.
Un cheminement vers l’apaisement
Malgré la gravité de son sujet, « La Maison des femmes » est un film traversé par un optimisme salutaire. Il ne cherche pas à culpabiliser, mais à rassembler. En incluant des figures masculines bienveillantes, comme le psychologue interprété par Pierre Deladonchamps, il invite les hommes à s’engager aux côtés des femmes.
Pour mieux comprendre la genèse du projet et la réalité de la Maison des femmes de Saint-Denis, une interview croisée de Karin Viard et de la Dre Ghada Hatem apporte un éclairage précieux. Elles y évoquent la vraie histoire derrière le film, le quotidien du centre et la façon dont la fiction s’inspire du réel sans le trahir.
Mon regard personnel
En sortant du Cinéma Odéon, j’ai vu plusieurs spectatrices s’approcher de Mélisa Godet et Laetitia Dosch pour les remercier, parfois encore un peu émues. Les « merci » se succédaient, simples mais insistants, comme si chacune voulait dire à quel point ce film l’avait touchée.
Je réalise que ce film n’est pas seulement une œuvre que l’on regarde, c’est une expérience que l’on traverse. Je reste marquée par la générosité de Laetitia Dosch et Mélisa Godet, dont la présence a transformé cette soirée en un moment de communion rare, prouvant que le cinéma a encore le pouvoir immense de réparer les cœurs, une salle à la fois.
Besoin d’aide ?
Si vous ou une personne de votre entourage êtes confrontée à des violences, il existe en Suisse romande des structures d’écoute, de soutien et de prise en charge spécialisées. N’hésitez pas à demander de l’aide : en parler, c’est déjà commencer à se protéger et à se reconstruire.
👉 Ressources d’urgence – Santé mentale & violences en Suisse romande









