La Fédération abolitionniste internationale (FAI) est une organisation internationale fondée à Genève en 1875 autour de Joséphine Butler. Elle s’est opposée à la réglementation de la prostitution et a défendu une approche abolitionniste centrée sur les droits des femmes, la critique du contrôle étatique des corps et la lutte contre les systèmes assimilés à une forme d’exploitation.
Que désigne exactement “Fédération abolitionniste internationale” ?
Sur le plan institutionnel, la Fédération abolitionniste internationale (FAI), connue dans le monde anglophone sous le nom d’International Abolitionist Federation (IAF), est une organisation internationale non gouvernementale. Sa mission originelle consiste à militer pour l’éradication du système « réglementariste » en matière de prostitution. Initialement baptisée British and Continental Federation for the Abolition of Prostitution, elle a pris son nom définitif en 1902 après avoir pérennisé son implantation en Suisse.
Le terme « internationale » reflète l’ampleur inédite de son action dès le XIXe siècle. Bien qu’issue d’un noyau militant européen, la Fédération a rapidement étendu son influence sur le continent américain, ainsi que dans les colonies et territoires sous influence européenne, notamment en Inde, en Égypte et dans les Indes néerlandaises. Cette dimension mondiale rappelle que le combat pour la dignité ne pouvait se limiter aux frontières nationales, car les législations impériales utilisaient alors la réglementation comme un outil de contrôle social et de logistique militaire.
Pourquoi le terme « abolitionniste » possède-t-il ici un sens particulier ? Ce mot a été choisi pour établir un écho moral direct avec le mouvement de lutte contre l’esclavage atlantique, dont les fondatrices se voulaient les héritières spirituelles. Dans le cadre de la FAI, il ne signifie pas l’interdiction pénale de l’acte lui-même (une approche « prohibitionniste »), mais l’abolition de toutes les mesures légales et administratives, règlements de police, registres spéciaux, maisons closes qui reconnaissent ou autorisent la prostitution comme une institution légale ou tolérée par l’État. Pour l’organisation, la réglementation étatique constituait une forme d’esclavage moderne imposée aux femmes par les autorités publiques.
FAI : organisation, courant ou réseau ?
Il est essentiel de distinguer la FAI, en tant qu’entité historique structurée, du mouvement abolitionniste plus vaste qui a irrigué le féminisme et la réforme sociale du XIXe siècle. Si la FAI est née d’un courant de pensée porté par des réformatrices libérales et des militants chrétiens, elle est devenue la structure permanente chargée de coordonner ce combat à l’échelle transnationale.
Elle a fonctionné comme un puissant réseau de coordination, facilitant les échanges entre les comités nationaux tout en disposant de ses propres organes de direction : un secrétariat international, des congrès mondiaux réguliers et des organes de presse influents, comme le Bulletin Continental édité à Neuchâtel. Reconnue pour son expertise, elle a obtenu un statut consultatif auprès des Nations unies en 1947, confirmant son identité d’organisation pionnière de la société civile globale. Bien que ses activités soient aujourd’hui en sommeil, son héritage reste gravé dans les fondements du droit international moderne.
Origine historique : pourquoi la FAI a été créée
La naissance de la Fédération est le fruit d’une révolte contre un système de contrôle des corps jugé inefficace et déshumanisant.
Le contexte du XIXe siècle : réglementation, contrôle sanitaire et police des mœurs
Au XIXe siècle, le modèle dominant en Europe était le régime « réglementariste », souvent appelé le « système français ». Ce modèle considérait la prostitution comme un « mal nécessaire » que l’État devait encadrer pour protéger la santé publique, en particulier celle des militaires. En pratique, les autorités imposaient l’enregistrement obligatoire des femmes soupçonnées de prostitution dans des fichiers gérés par la police des mœurs.
Ces femmes étaient souvent confinées dans des maisons closes agréées ou des quartiers réservés. Elles devaient se soumettre à des contrôles médicaux forcés, invasifs et humiliants, que Joséphine Butler qualifiait de violation fondamentale des droits individuels. En cas de maladie, elles étaient détenues de force dans des « hôpitaux-prisons » (lock hospitals). Ce système créait une classe de femmes privées de leurs droits civils fondamentaux, tels que la liberté de mouvement ou le droit à l’intégrité physique, tandis que leurs clients masculins n’étaient soumis à aucune restriction ni stigmatisation.
Le rôle de Joséphine Butler dans la fondation
Joséphine Butler (1828-1906) est la figure centrale et l’âme de la Fédération. Issue d’une famille engagée dans l’abolition de l’esclavage, elle a été profondément marquée par des drames personnels qui l’ont poussée à s’engager auprès des plus démunis à Liverpool. C’est là qu’elle a découvert l’horreur des Contagious Diseases Acts britanniques, qui importaient le modèle réglementariste au Royaume-Uni.
Après avoir mobilisé l’opinion britannique, elle a compris que le combat devait s’internationaliser pour être efficace, car la réglementation était alors perçue comme un standard scientifique sur le continent. Entre 1874 et 1875, elle entreprit une vaste tournée en Europe pour rallier des alliés, rencontrant des leaders d’opinion et des militants en France, en Italie et en Suisse. Son génie a été d’articuler le militantisme de terrain avec une structuration institutionnelle capable d’influencer les cercles politiques européens.
Pourquoi Genève est un point d’ancrage clé
L’histoire de la naissance de la FAI est marquée par une dualité géographique qui témoigne de son identité transnationale. Si les archives britanniques situent la réunion fondatrice des comités anglais et internationaux à Liverpool le 19 mars 1875, la mémoire helvétique et les sources suisses considèrent souvent Genève comme le lieu de naissance effectif de l’organisation en 1875.
Dans tous les cas, Genève est très rapidement devenue le cœur battant et le centre de rayonnement de la Fédération. C’est à Genève, lors du premier grand congrès international de septembre 1877, que l’organisation a été officiellement établie dans sa structure paneuropéenne, rassemblant plus de 600 délégués. La ville offrait un terrain fertile grâce au soutien des élites romandes adeptes du renouveau chrétien. Des personnalités locales, comme l’homme politique neuchâtelois Aimé Humbert-Droz, ont joué un rôle déterminant en occupant le poste de secrétaire général et en éditant l’organe central, le Bulletin Continental. En 1898, le siège de la Fédération y a été officiellement transféré, ancrant durablement l’institution dans cette cité internationale.
Position doctrinale de la FAI
La FAI ne se contentait pas d’une protestation morale ; elle proposait une vision juridique cohérente fondée sur l’égalité et les libertés individuelles.
Ce que l’abolitionnisme signifie dans le cadre de la FAI
L’abolitionnisme de la FAI repose sur le refus catégorique de l’organisation de la prostitution par les autorités publiques. La Fédération affirmait que l’État n’avait aucune légitimité pour transformer ce qu’elle considérait comme un vice en institution légale ou pour agir comme un « gestionnaire » de l’exploitation.
Cette doctrine défendait les droits civils et les libertés individuelles des femmes. Selon ce cadre de lecture, le consentement à la prostitution était souvent vicié par la pauvreté, le manque d’éducation et l’absence d’alternatives économiques. La réponse ne devait donc pas être le contrôle policier d’exception, mais l’autonomisation par l’éducation, la formation professionnelle et l’accès à un emploi décemment rémunéré.
Différence entre abolitionnisme, prohibitionnisme et réglementarisme
Pour clarifier ces positions, voici un tableau comparatif des modèles de l’époque :
| Concept | Position sur la prostitution | Position sur l’État | Pourquoi c’est différent de la FAI |
|---|---|---|---|
| Réglementarisme | Un « mal nécessaire » à encadrer pour la santé et l’ordre. | Organisateur : gère les maisons closes et les fichiers de police. | La FAI combat ce système qu’elle juge dégradant et assimilable à l’esclavage. |
| Prohibitionnisme | Un crime ou un péché qui doit être interdit par la loi. | Répresseur : pénalise tous les acteurs, y compris les femmes prostituées. | La FAI refuse la pénalisation des femmes et s’oppose à l’intervention de l’État dans la morale privée. |
| Abolitionnisme (FAI) | Une atteinte à la dignité et une forme de violence. | Protecteur des droits : doit abolir les règlements spéciaux et punir l’exploitation par des tiers. | C’est le socle de la FAI : dépénaliser les femmes, fermer les maisons closes et supprimer la police des mœurs. |
Les combats portés par la FAI
L’action de la FAI s’est déployée à travers des interventions stratégiques qui ont marqué l’évolution du droit international.
Abolition de la réglementation de la prostitution
Le premier combat a été de dénoncer l’inefficacité sanitaire du régime réglementariste. La Fédération a mobilisé des arguments pour démontrer que les contrôles médicaux forcés n’empêchaient pas la propagation des maladies et portaient gravement atteinte à la liberté individuelle. Cette lutte a mené à des victoires nationales majeures, comme l’abrogation des Contagious Diseases Acts au Royaume-Uni en 1886.
Critique de la traite et des systèmes d’exploitation
Dès 1889, lors de son congrès à Genève, la FAI a solennellement dénoncé la traite internationale des femmes, alors appelée « traite des blanches ». Elle a été l’une des premières organisations à coordonner une critique liant l’existence des maisons closes à la demande pour des femmes trafiquées. Ses membres ont activement influencé la rédaction des premières conventions internationales en la matière, dès 1904 et 1910.
Défense des droits et de la dignité des femmes
L’organisation a cherché à influencer les mentalités en luttant contre le « double standard » moral, qui stigmatisait les femmes tout en laissant les clients masculins dans l’impunité. Ce combat passait aussi par la protection des jeunes filles et l’élévation de l’âge du consentement, pour lequel Joséphine Butler s’est personnellement investie avec succès.
Influence sur les débats internationaux
La FAI est intervenue massivement pour porter des résolutions devant la Société des Nations (SDN) puis l’ONU. En tant qu’experte consultante, elle a exercé une pression constante pour que la prostitution soit reconnue comme incompatible avec la dignité humaine. Ce travail acharné a contribué à l’adoption de la Convention de 1949 des Nations unies, qui consacre les principes abolitionnistes à l’échelle mondiale et impose l’abolition des fichiers de police.
Pourquoi la FAI compte encore dans les débats contemporains
Bien que ses activités directes soient aujourd’hui en sommeil, l’héritage de la Fédération demeure une boussole pour les politiques publiques actuelles.
Héritage dans les débats sur prostitution, traite et politiques publiques
Les principes de la FAI se retrouvent dans le « modèle nordique » ou néo-abolitionnisme moderne, adopté par des pays comme la Suède, la France ou le Canada. Ce modèle, qui dépénalise les personnes prostituées tout en s’attaquant à la demande, s’inscrit dans la continuité de la vision de Joséphine Butler sur la protection des plus vulnérables et la lutte contre le proxénétisme.
Ce que la FAI apporte encore comme cadre de lecture
L’entité apporte un cadre de lecture essentiel : elle propose de voir la prostitution non pas comme un « travail » ordinaire, mais comme une forme de violence liée à des inégalités structurelles et économiques. La critique du contrôle étatique des corps initiée en 1875, analysée aujourd’hui comme une défense de l’autonomie sexuelle reste un argument puissant dans les débats féministes contemporains sur l’exploitation.
Pourquoi l’entité reste citée dans l’histoire des politiques abolitionnistes
La FAI reste citée comme l’organisation pionnière ayant mis fin à l’époque où les États européens agissaient comme les gestionnaires légaux des systèmes prostitutionnels. Pour le public de Suisse romande, elle rappelle que Genève a été le cœur d’une lutte mondiale pour la dignité humaine. Son parcours, d’une réunion militante à Liverpool à une reconnaissance officielle par l’ONU, prouve la force historique de la mobilisation civile transnationale pour la justice sociale. Ses archives, précieusement conservées à la Bibliothèque de Genève, continuent d’éclairer les chercheurs sur les racines de nos engagements contemporains pour les droits humains.
Sources :
- Fédération abolitionniste internationale, Wikipédia – https://fr.wikipedia.org/wiki/F%C3%A9d%C3%A9ration_abolitionniste_internationale
- Abolitionnisme (prostitution) – https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/016498/2001-06-05/
- United Nations Audiovisual Library of International Law – https://legal.un.org/avl/ha/uncstpepo/uncstpepo.html
- United Nations Convention Suppressing Human Trafficking Is Adopted | History | Research Starters | EBSCO Research – https://www.ebsco.com/research-starters/history/united-nations-convention-suppressing-human-trafficking-adopted
- Josephine Butler | History | Research Starters | EBSCO Research – https://www.ebsco.com/research-starters/history/josephine-butler
Articles d’Esprit Féminin® mentionnant la FAI :
- https://www.espritfeminin.ch/josephine-butler-feminisme-suisse/
- https://www.espritfeminin.ch/emma-pieczynska-feminisme-suisse/
- https://www.espritfeminin.ch/camille-vidart-feminisme-suisse/
- https://www.espritfeminin.ch/emilie-de-morsier-feminisme-suisse/
- https://www.espritfeminin.ch/marie-goegg-pouchoulin-feminisme-suisse/