- Sages-femmes – Voir le jour est un documentaire suisse réalisé par Andrea Leila Kühni, sortie en 2022 et produit par le collectif bernois Einhornfilm en coproduction avec SRF et 3sat.
- Le film s’intitule Hebammen – Auf die Welt kommen dans son titre original.
- Le documentaire explore la naissance en Suisse sous l’angle de l’intimité, de la technique médicale et des enjeux sociétaux liés à l’autonomie des femmes.
- Il aborde aussi la charge émotionnelle et les défis professionnels auxquels ces professionnelles sont confrontées quotidiennement.
Il existe des instants qui échappent au temps, des moments où le souffle se suspend entre deux mondes. L’instant de la naissance est de ceux-là. C’est ce passage sacré, à la fois charnel et spirituel, que la réalisatrice Andrea Leila Kühni a choisi de placer au centre de son objectif. Son documentaire, intitulé Sages-femmes – Voir le jour (sorti sous le titre original Hebammen – Auf die Welt kommen), est une œuvre qui nous plonge dans l’intimité de celles qui veillent sur le seuil de la vie.
Vu en VOD en 2026, le documentaire frappe par sa sobriété et son intensité, confirmant la pertinence durable du regard d’Andrea Leila Kühni.
Présentation du film
Produit par le collectif bernois Einhornfilm en coproduction avec la SRF et 3sat, ce long-métrage documentaire de 90 minutes est sorti sur les écrans suisses en 2022.
À travers le regard d’Andrea Leila Kühni, la naissance n’est pas seulement traitée comme un fait biologique, mais comme un moment charnière où s’entremêlent l’intime le plus profond, la technicité médicale et des enjeux sociétaux liés à l’autonomie des femmes.

Dans un entretien, la réalisatrice souligne qu’« en Suisse » (hierzulande), les femmes enceintes sont principalement suivies par des médecins et que la plupart d’entre elles n’entrent en contact avec une sage-femme qu’au moment de l’accouchement.
Ce film résonne avec une force particulière dans le contexte helvétique en proposant de réhabiliter le rôle de ces professionnelles comme accompagnatrices de long cours, de la grossesse au post-partum. Cet article propose d’explorer cette immersion unique, de décrypter les enjeux d’un métier entre ombre et lumière, et de comprendre le regard porté par ce documentaire sur notre société.
Une immersion au cœur des maternités suisses
Le tournage de ce documentaire transporte le spectateur dans deux réalités contrastées de la périnatalité en Suisse. D’un côté, nous découvrons les paysages sereins du Berner Oberland, à Spiez, où travaille Helena Bellwald, sage-femme indépendante pratiquant les accouchements à domicile. De l’autre, la caméra nous emmène dans l’effervescence urbaine de Bâle, au sein du Bethesda Spital, où exercent Lucia Mikeler et une équipe hospitalière chevronnée.
La temporalité du film est celle de l’attente et du jaillissement. La réalisatrice a pris le temps de suivre ces femmes et ces couples sur une longue durée, de la grossesse jusqu’au post-partum, période cruciale appelée le Wochenbett. L’approche narrative privilégie une caméra observationnelle d’une grande justesse, qui sait se faire oublier pour capter la vulnérabilité des parents et la force tranquille des professionnelles.
Le film ne se contente pas d’interviews, mais donne à voir des confidences qui naissent au cœur de l’action, faisant du spectateur le témoin privilégié de cet événement qui est à la fois considéré comme un « miracle » et comme un « événement médical à haut risque ».
Entre technique médicale et présence humaine
Le documentaire met en lumière l’équilibre précaire que les sages-femmes doivent maintenir quotidiennement. Elles sont les gardiennes d’une présence humaine indispensable tout en étant des expertes techniques de haut vol. L’accompagnement des femmes est ici dépeint comme une « corde raide » sur laquelle les couples cheminent entre le désir d’une naissance idéale et la nécessité d’une naissance sûre.
La charge émotionnelle est palpable à chaque instant. Le film ne recule devant aucun aspect de la profession, incluant les moments difficiles. Helena Bellwald, par exemple, partage sa manière de gérer la perte d’un enfant, un tabou de notre société, en plantant un rosier dans son jardin pour chaque vie qui s’éteint avant d’avoir pu véritablement voir le jour.
En parallèle, le film documente la pression hospitalière intense où Jeanette, Sara et leur équipe doivent faire preuve d’une empathie routinisée mais sincère, accueillant parfois des femmes qu’elles voient pour la première fois alors que le travail a déjà commencé.
Qui est Andrea Leila Kühni ?
Pour comprendre la profondeur de ce film, il faut s’intéresser au parcours de sa créatrice. Née en 1970 à Burgdorf, Andrea Leila Kühni n’est pas une cinéaste ordinaire. Elle a suivi une formation académique solide en histoire de l’art et en sociologie à l’Université de Berne (certaines sources mentionnent également des études en économie / Betriebswirtschaftslehre).
Membre de l’Association suisse des scénaristes et réalisateurs de films (ARF/FDS), elle a fondé le collectif Einhornfilm en 2010 et se spécialise depuis 2007 dans la réalisation de documentaires indépendants traitant de thématiques sociales et culturelles. Son expertise cinéma se manifeste par une esthétique soignée qui refuse le spectaculaire pour privilégier l’authenticité du moment présent.
Invisibilisation et reconnaissance des sages-femmes
Le documentaire agit comme un révélateur d’une profession souvent laissée dans l’ombre. La charge mentale professionnelle des sages-femmes est immense ; elles doivent jongler entre des protocoles rigoureux et une présence psychologique constante. Le film peut donner à voir comment les compétences liées au « soin » (care) sont parfois perçues à tort comme des qualités « naturelles » féminines plutôt que comme une expertise acquise et exigeante.
En milieu hospitalier, le rapport hiérarchique transparaît parfois de manière filigranée. Alors que les sages-femmes sont en première ligne, le système médical peut parfois favoriser des modèles centrés sur les médecins au détriment de la reconnaissance institutionnelle de la sage-femme. Le film souligne ainsi l’importance de valoriser la formation de ces professionnelles, dans un contexte suisse marqué par une pénurie croissante de personnel de santé.
Sororité et solidarité féminine
L’une des forces de Sages-femmes – Voir le jour réside dans sa représentation de la sororité. Le lien qui se tisse entre la sage-femme et la future mère est d’une intensité rare. Qu’il s’agisse des rituels sonores avec les bols chantants à Spiez ou de la présence rassurante dans les couloirs du Bethesda, la solidarité féminine est le moteur de l’action.
Cette solidarité s’exprime aussi entre les sages-femmes elles-mêmes. Le documentaire montre des équipes qui se soutiennent, partagent leurs doutes et célèbrent ensemble chaque naissance réussie. C’est un portrait de groupe vibrant, où la bienveillance est présentée comme une compétence professionnelle fondamentale pour accompagner la vie.
Ce que le documentaire dit de la condition féminine aujourd’hui
Andrea Leila Kühni offre une réflexion globale sur le rapport au soin dans nos sociétés modernes. Le documentaire montre que le « care » ne peut être réduit à une prestation technique ; c’est un engagement total du corps et de l’esprit. Les sages-femmes incarnent une forme de résistance humaine face à une pression institutionnelle croissante qui demande souvent efficacité et rentabilité.
Le film interroge également l’équilibre émotionnel des femmes aujourd’hui en abordant des thèmes délicats. On peut y lire une exploration de certains tabous, comme la déception possible face au sexe de l’enfant, ou les dilemmes éthiques liés à l’interruption de grossesse en cas de handicap sévère du fœtus. La sage-femme apparaît alors comme celle qui aide à naviguer dans ces eaux troubles, offrant un espace de parole et de réflexion essentiel pour les familles traversant de tels choix.
Conclusion : Un film nécessaire
Dans une Suisse confrontée à des défis de santé publique et de reconnaissance du travail, Sages-femmes – Voir le jour est bien plus qu’un simple film sur la naissance. C’est un hommage à des professionnelles de l’ombre, un plaidoyer pour une humanité retrouvée au cœur de la technologie, et une contribution précieuse au débat sur la place de l’humain dans notre système de soins.
Bien que l’affirmation relève du registre critique, ce documentaire s’impose comme un film nécessaire pour se reconnecter à l’essentiel : notre venue au monde.
Sources :
- https://einhornfilm.ch/filme/
- https://www.swissfilms.ch/fr/movie/hebammen-auf-die-welt-kommen/91550eedcc42415981d4076ac700cbca
- https://hebammenfilm.ch/