- #Female Pleasure est un documentaire réalisé par Barbara Miller et sorti en 2018.
- Le film donne la parole à cinq femmes issues de cultures différentes qui choisissent de rompre le silence imposé par leurs milieux d’origine.
- Ces femmes affrontent souvent des conséquences sociales sévères pour avoir contesté les normes qui limitent l’autonomie de leur corps et leur sexualité.
- Le documentaire propose une analyse systémique des obstacles qui entravent encore l’autonomie sexuelle des femmes dans le XXIe siècle.
- L’œuvre insiste sur la nécessité d’une éducation sexuelle et d’une reconnaissance des violences de genre dans les débats publics contemporains.
Le documentaire #Female Pleasure de Barbara Miller, sorti en 2018 et présenté à la Semaine de la critique du Festival de Locarno, continue de susciter le débat. Vu en VOD en 2026, le film apparaît non comme un témoignage daté, mais comme une analyse toujours actuelle des mécanismes de contrôle du corps féminin.

C’est dans ce cadre exigeant, dédié aux formes documentaires singulières, que le public a découvert pour la première fois #Female Pleasure, le second long-métrage de la réalisatrice zurichoise Barbara Miller. Récompensée par le Zonta Club Award pour son engagement social, cette œuvre est rapidement devenue un phénomène de société, s’imposant comme l’un des documentaires suisses les plus vus en salle avec plus de 70 000 entrées au niveau national.
Réalisé par une cinéaste dotée d’une formation multidisciplinaire en droit, en psychologie et en sciences du cinéma, le documentaire ne se contente pas de recueillir des témoignages. Il propose une réflexion transversale sur les obstacles qui, au XXIe siècle, entravent encore l’autonomie sexuelle des femmes. À une époque marquée par les débats globaux sur les rapports de genre, le travail de Miller offre un éclairage systémique sur des tabous que l’on pourrait croire appartenant au passé, mais qui structurent encore de nombreuses sphères sociales et religieuses.
Pour le public de Suisse romande, ce film résonne avec des enjeux très concrets. En Suisse, le cadre légal en matière d’interruption volontaire de grossesse (IVG) repose sur le régime du délai, adopté par votation populaire en juin 2002. Si cette base légale est stable, le film rappelle que la liberté juridique n’efface pas nécessairement les pressions sociales ou les silences institutionnels.
En explorant les entraves au plaisir et à la disposition de soi, Barbara Miller invite à une vigilance constante sur l’éducation sexuelle et la reconnaissance des violences de genre, des thématiques qui animent régulièrement le débat public helvétique.
Cinq femmes, cinq cultures, un même combat
La structure du film repose sur le croisement de cinq destins originaires de quatre continents. Barbara Miller démontre que le contrôle du corps des femmes n’est pas le fait d’une culture isolée, mais un mécanisme universel de domination.
Ces cinq protagonistes ont choisi de rompre le silence imposé par leurs milieux d’origine, affrontant souvent des conséquences sociales sévères.
Deborah Feldman
Le récit s’ouvre à New York avec Deborah Feldman. Issue de la communauté juive ultra-orthodoxe (hassidique) de Williamsburg, elle a grandi dans un environnement régi par des lois de purification strictes. Le documentaire relate comment, à l’âge de 17 ans, elle a intégré un mariage arrangé marqué par une forte pression communautaire, ne découvrant les réalités de son propre corps qu’à la veille de sa nuit de noces.
Vithika Yadav
En Inde, le film suit Vithika Yadav. Après avoir œuvré contre le trafic d’êtres humains, elle a lancé, avec le soutien de l’organisation RNW Media, la plateforme Love Matters India. À travers ce projet d’éducation sexuelle en ligne, elle dénonce les tabous pesant sur le désir dans une société où le harcèlement de rue (le « Eve-teasing ») est une réalité quotidienne.
Leyla Hussein
Le témoignage de Leyla Hussein apporte une dimension d’une rare intensité. Psychothérapeute d’origine somalienne établie au Royaume-Uni, elle a survécu à l’excision à l’âge de sept ans. Elle parcourt désormais le monde pour dénoncer les mutilations génitales féminines non comme un rite religieux, mais comme un acte de violence pure visant à détruire la capacité physique de ressentir du plaisir.
Rokudenashiko
Au Japon, l’artiste Rokudenashiko (Megumi Igarashi) illustre les contradictions d’une société qui tolère la célébration publique des symboles phalliques mais criminalise la représentation artistique du sexe féminin. Poursuivie par la justice japonaise pour « obscénité » après avoir créé un kayak moulé sur sa propre vulve, elle tente de désamorcer la honte par un art pop et humoristique.
Doris Reisinger
Enfin, le film donne la parole à l’Allemande Doris Reisinger (née Wagner). Ancienne religieuse au sein d’une communauté catholique à Rome, elle dénonce les abus sexuels dont elle a été victime de la part d’un prêtre. Il est à noter que, malgré ces dénonciations, les procédures pénales mentionnées n’ont pas abouti à une condamnation, l’agresseur présumé ayant nié les faits.
Religion, patriarcat et sexualité : une analyse systémique
La force de Barbara Miller est de ne pas s’en prendre à la foi individuelle, mais à ce que le film définit comme la « religion du patriarcat ». Le documentaire suggère que les structures de pouvoir masculines utilisent les textes sacrés et les traditions pour justifier la subordination des femmes.
Selon l’analyse proposée par le film, les grandes religions mondiales auraient souvent été interprétées pour transformer le corps féminin en un simple instrument de procréation ou en un objet de tentation devant être contrôlé.
L’un des axes thématiques majeurs est la dénonciation de l’invisibilisation du clitoris. Cette invisibilisation ne relève pas seulement du symbole. Elle s’inscrit aussi dans une méconnaissance persistante de l’anatomie et du fonctionnement du plaisir féminin.

Miller, qui a déjà consacré des recherches à cet organe, propose une lecture où son occultation dans l’éducation et la culture reflète une volonté de nier le plaisir féminin déconnecté de la reproduction.
Le film suggère que cette structure mentale contribue à rendre tolérables des pratiques comme les mutilations génitales : si le plaisir féminin n’est pas reconnu comme une dimension légitime de l’existence, sa destruction physique peut être instrumentalisée comme un outil de contrôle social.
Cette analyse s’étend également à la culture pornographique grand public sur internet. Barbara Miller y voit une forme moderne de patriarcat où les femmes sont principalement représentées comme des objets disponibles pour la satisfaction masculine, sans réelle subjectivité sexuelle. Pour la réalisatrice, cette absence de représentation du plaisir féminin réel dans les médias dominants renforce des schémas de domination ancestraux.
Pourquoi ce documentaire est-il essentiel aujourd’hui ?
Malgré les avancées législatives majeures de ces dernières décennies en Europe, #Female Pleasure arrive à un moment de vigilance nécessaire. Le film souligne que l’autonomie des femmes sur leur propre corps reste un enjeu politique majeur et parfois précaire. Dans plusieurs pays, on observe notamment une résurgence de débats politiques ou de pressions institutionnelles cherchant à restreindre l’accès à une éducation sexuelle complète ou aux droits reproductifs.
Le documentaire introduit également une réflexion sur la « charge mentale sexuelle » et le « double standard » moral qui persiste. Tandis que la conquête du plaisir est souvent valorisée chez l’homme, le film montre que la femme doit encore naviguer entre la performance exigée par une société hyper-sexualisée et la réserve dictée par des siècles de morale religieuse.
En conclusion, #Female Pleasure se veut bien plus qu’une dénonciation : c’est un plaidoyer pour une « égalité du plaisir ». Il propose l’idée que la libération de la sexualité féminine du poids des morales patriarcales constitue un gain pour l’humanité entière, hommes inclus.
Sources :
- #Female Pleasure – http://www.femalepleasure.org
- #FEMALE PLEASURE – https://www.swissfilms.ch/fr/movie/female-pleasure/627a7f62f65e417c8adef782b91ce04a
- Female Pleasure, Wikipédia – https://fr.wikipedia.org/wiki/Female_Pleasure
- Vithika Yadav, Wikipédia – https://en.wikipedia.org/wiki/Vithika_Yadav
- https://www.filmexplorer.ch/detail/female-pleasure/
- Japanese court rules vagina figurines pop art, not obscenity – https://www.reuters.com/article/lifestyle/japanese-court-rules-vagina-figurines-pop-art-not-obscenity-idUSKCN0Y00OA/
- Abortion, SEM, admin.ch – https://www.bj.admin.ch/bj/fr/home/gesellschaft/gesetzgebung/archiv/schwangerschaftsabbruch.html