En 2026, la Suisse célèbre les 30 ans de la loi fédérale sur l’égalité entre femmes et hommes. Dans le canton du Valais, cet anniversaire prend une forme particulièrement incarnée : celle de trente portraits de femmes qui ont marqué, chacune à leur manière, l’histoire politique, culturelle, sociale, sportive ou économique du canton.
Avec l’initiative « 30 femmes – 30 portraits », l’Office cantonal de l’égalité et de la famille, en collaboration avec les Archives de l’État du Valais, ne se contente pas de rappeler une date juridique. Le projet invite à regarder autrement la mémoire collective valaisanne, en donnant une place visible à des parcours féminins parfois connus, parfois moins documentés, mais essentiels pour comprendre l’évolution de la société.

Biographies, illustrations originales, capsules sonores : ces portraits composent une galerie de trajectoires diverses, du XIXe siècle à aujourd’hui.
Ils rappellent que l’égalité ne se joue pas seulement dans les textes de loi, mais aussi dans les récits que l’on transmet, les noms que l’on retient et les modèles que l’on rend accessibles aux générations suivantes.
Une initiative pour combler les angles morts de la mémoire collective
Pendant longtemps, l’histoire officielle a davantage retenu les noms, les fonctions et les réalisations des hommes. Les contributions féminines, elles, ont souvent été reléguées au second plan, dispersées dans les archives familiales, associatives ou locales, quand elles n’ont pas simplement été oubliées.
C’est précisément ce déséquilibre que cette initiative vient interroger. En rassemblant trente parcours de femmes liées au Valais, le projet ne propose pas seulement une célébration. Il participe à une forme de réparation symbolique : redonner une visibilité à celles qui ont travaillé, créé, gouverné, soigné, transmis, résisté ou ouvert des voies nouvelles.
Cette démarche est importante, car la mémoire collective influence notre manière de percevoir le présent. Une société qui ne raconte pas les parcours des femmes donne l’impression que leurs ambitions, leurs engagements ou leurs réussites sont exceptionnels. À l’inverse, rendre ces trajectoires visibles permet de montrer qu’elles ont toujours existé, même lorsqu’elles n’étaient pas pleinement reconnues.
Trente parcours, une même question : qui entre dans l’histoire ?
La richesse du projet tient à la diversité des profils retenus. Certaines femmes sont déjà connues du grand public. D’autres le sont moins, mais leur parcours éclaire un pan important de l’histoire valaisanne.
Dans le domaine politique, le portrait de Viola Amherd rappelle l’ascension d’une femme originaire de Brigue jusqu’aux plus hautes fonctions fédérales. Son parcours illustre l’entrée progressive des femmes dans des sphères de pouvoir longtemps perçues comme masculines, notamment la défense et la sécurité.
Autre figure politique majeure : Esther Waeber-Kalbermatten, première femme élue au Conseil d’État valaisan en 2009, puis première femme à présider ce gouvernement. Son élection a représenté une étape symbolique forte dans un canton où l’accès des femmes aux responsabilités politiques s’est construit lentement.
La culture occupe également une place centrale. Corinna Bille, autrice valaisanne majeure, a porté la littérature romande bien au-delà des frontières cantonales. À travers son œuvre, elle a donné une voix singulière aux paysages, aux tensions et aux imaginaires du Valais.
Le projet met aussi en lumière des artistes contemporaines comme Noémie Schmidt, actrice et réalisatrice, ou Sina, figure incontournable de la chanson en dialecte haut-valaisan.
Ces parcours montrent que la création féminine ne se limite pas à un domaine : elle traverse la littérature, le cinéma, la musique, la scène et les formes d’expression populaires.
Des pionnières dans le travail, le sport et les savoirs
Certains portraits rappellent combien l’autonomie des femmes s’est aussi jouée dans le monde du travail.
Marie Métrailler, tisserande à Évolène, incarne cette dimension économique et sociale. À travers son atelier et son activité artisanale, elle a contribué à valoriser un savoir-faire local tout en ouvrant des perspectives d’indépendance aux femmes de sa vallée.
Dans un autre registre, Hanny Weissmüller, conductrice de locomotive et engagée dans le monde syndical, symbolise l’entrée des femmes dans des métiers longtemps considérés comme masculins. Son parcours rappelle que l’égalité professionnelle ne se décrète pas seulement : elle se conquiert aussi dans les gestes du quotidien, les formations, les postes occupés et les représentations que l’on bouscule.
Le sport offre également des figures fortes. Madeleine Boll, pionnière du football féminin suisse, occupe une place particulière dans cette histoire. À une époque où la présence des filles sur les terrains était loin d’aller de soi, son parcours a contribué à rendre visible une pratique sportive féminine encore marginalisée.

L’alpinisme est représenté par Josette Valloton, dont le parcours rappelle la place des femmes dans un univers de haute montagne longtemps dominé par des récits masculins. Là encore, le portrait dépasse l’exploit individuel : il interroge la manière dont on raconte le courage, l’endurance et la légitimité dans les espaces traditionnellement associés aux hommes.
Enfin, la recherche et l’histoire sont incarnées par des figures comme Elisabeth Joris, historienne dont les travaux ont contribué à mieux documenter la place des femmes dans le récit suisse. Son parcours est particulièrement significatif : écrire l’histoire des femmes, c’est aussi rendre possible leur reconnaissance.
Iris von Roten, une voix en avance sur son temps
Parmi les figures mises en lumière, Iris von Roten occupe une place à part. Juriste, autrice et militante, elle a marqué l’histoire du féminisme suisse avec son ouvrage Frauen im Laufgitter, publié en 1958.
À l’époque, son analyse des discriminations subies par les femmes a provoqué de vives réactions. Son propos était jugé trop frontal, trop dérangeant, trop radical par une partie de la société. Avec le recul, cette réception dit beaucoup de la difficulté, pour les femmes, à nommer publiquement les inégalités structurelles.
Son inclusion dans ce projet rappelle une chose essentielle : les avancées en matière d’égalité ont souvent commencé par des voix minoritaires, contestées, parfois isolées. Ce qui paraît évident aujourd’hui a souvent été perçu comme excessif hier.
Unterbäch, un village symbole des droits politiques des femmes
Le choix d’Unterbäch comme lieu d’ancrage symbolique du projet n’est pas anodin. Ce village haut-valaisan est associé à un moment fort de l’histoire des droits civiques en Suisse.
En 1957, alors que les femmes suisses ne disposaient pas encore du droit de vote au niveau fédéral, des habitantes d’Unterbäch ont été invitées à participer à un scrutin concernant la protection civile. Leur vote n’a pas été reconnu officiellement, mais le geste a marqué les esprits.

Cet acte de participation, posé malgré l’opposition des autorités supérieures de l’époque, a donné à Unterbäch une place particulière dans l’histoire du suffrage féminin. Le village est aujourd’hui souvent surnommé le « Grütli des femmes », en référence à cette initiative précoce et courageuse.
Dans le cadre des 30 portraits, Unterbäch prolonge cette mémoire à travers un parcours dédié, le Sentier des citations de femmes, où plusieurs figures du projet sont présentées au public. La symbolique est forte : les femmes ne sont plus seulement évoquées dans les archives, elles prennent place dans l’espace public, sur un chemin que l’on peut parcourir, lire et transmettre.
Pourquoi ces portraits parlent encore aux femmes d’aujourd’hui
Ces trente portraits ne sont pas seulement des hommages. Ils posent une question très actuelle : de quels modèles les femmes disposent-elles pour se projeter ?
Voir une femme devenir ingénieure œnologue, procureure générale, conseillère fédérale, historienne, artiste, sportive, entrepreneure, médecin ou militante change quelque chose dans l’imaginaire collectif. Cela élargit le champ des possibles.
L’invisibilisation des parcours féminins nourrit souvent un sentiment d’exception : comme si les femmes qui réussissent dans certains domaines étaient des cas isolés. À l’inverse, rassembler ces trajectoires permet de montrer une continuité. Il y a eu des pionnières, des bâtisseuses, des créatrices, des chercheuses, des résistantes, des femmes de terrain. Elles n’étaient pas toujours visibles, mais elles étaient là.
Ces récits sont aussi précieux parce qu’ils montrent que l’égalité ne suit pas une ligne droite. Elle avance par textes de loi, mais aussi par gestes symboliques, engagements individuels, solidarités locales, prises de parole, transmissions familiales et luttes collectives.
Conclusion
Avec « 30 femmes – 30 portraits », le Valais propose bien plus qu’une commémoration autour de la loi sur l’égalité. Il donne à voir une autre manière de raconter son histoire : une histoire où les femmes ne sont plus des présences secondaires, mais des actrices à part entière de la vie politique, culturelle, sociale, économique et sportive du canton.
Cette initiative mérite d’être découverte, non seulement pour les figures qu’elle met en avant, mais pour la question qu’elle pose à chacune et chacun d’entre nous : quelles femmes voulons-nous retenir, citer et transmettre ?
À l’heure où l’égalité continue de se construire dans les faits, ces portraits rappellent une évidence trop longtemps négligée : les femmes ont toujours participé à écrire l’histoire. Encore faut-il prendre le temps de les nommer.
Sources :
- Trente ans de la Loi sur l’égalité, Trente portraits de femmes remarquables – https://www.vs.ch/web/communication/w/trente-ans-de-la-loi-sur-l-%C3%A9galit%C3%A9-trente-portraits-de-femmes-remarquables
- 30 ans de la LEG, 30 portraits de femmes – https://www.vs.ch/web/egalite/30-ans-de-la-leg-30-portraits-de-femmes
- Loi fédérale sur l’égalité entre femmes et hommes – https://www.fedlex.admin.ch/eli/cc/1996/1498_1498_1498/fr
- RS 101 – Constitution fédérale de la Confédération suisse – https://www.fedlex.admin.ch/eli/cc/1999/404/fr#art_8
- 30 ans de la loi fédérale sur l’égalité (LEg) – https://www.ge.ch/dossier/egalite-lgbtiq-violences/a-la-une/30-ans-loi-federale-egalite-leg
- La loi sur l’égalité entre hommes et femmes (LEg) – https://www.fr.ch/etat-et-droit/gouvernement-et-administration/legalite-dans-la-vie-professionnelle/la-loi-sur-legalite-entre-hommes-et-femmes-leg
- Loi fédérale sur l’égalité entre femmes et hommes (LEg), Ville de Lausanne – https://www.lausanne.ch/vie-pratique/travail/protection-des-travailleurs/travailleur/contrat-de-travail-regles/loi-federale-sur-l-egalite.html
- Office de la politique familiale et de l’égalité (OPFE) – https://www.ne.ch/autorites/decs/secs/opfe
Crédit images :
Florian Grichting (xFlorix-photography)











