Dans le paysage d’Appenzell Rhodes-Extérieures, le village de Trogen occupe une place singulière, entre patrimoine patricien et tradition scolaire.
C’est dans ce cadre qu’est née Elisabeth Pletscher, une femme devenue, au fil du XXe siècle, une figure marquante à la fois pour l’évolution d’une profession médicale et pour le long combat en faveur des droits politiques des femmes en Suisse.
Décédée en 2003 à l’âge de 94 ans, elle incarne une forme d’engagement constant, fait de travail, de persévérance et d’enracinement local.
Qui était Elisabeth Pletscher ?
Elisabeth Pletscher (1908–2003) a exercé pendant des décennies comme cheffe laborantine à la Frauenklinik de Zurich (au Kantonsspital Zürich, aujourd’hui USZ). Descendante d’une famille bien implantée dans l’histoire locale, elle grandit toutefois dans des conditions plus modestes que ne le laisserait supposer ce seul ancrage social.
Son parcours se distingue par un double engagement
Sur le plan professionnel, elle contribue fortement à la structuration et à la reconnaissance du métier de laborantine médicale, en Suisse et au-delà.
Sur le plan civique, elle s’impose comme une voix importante du mouvement en faveur du suffrage féminin dans son canton, Appenzell Rhodes-Extérieures, où l’introduction de l’égalité politique cantonale intervient tardivement. Son action publique s’appuie moins sur la confrontation que sur la conviction, la présence dans le tissu local, et un sens de la formule souvent décrit comme typiquement appenzellois.
Les origines et la jeunesse d’Elisabeth Pletscher
Une enfance à Trogen
Elisabeth Pletscher naît le 12 octobre 1908 à Trogen. Par sa mère, Susanne Kern, elle est issue de la famille Zellweger, qui a marqué durablement l’histoire et le paysage bâti de Trogen. Dans le foyer, l’aisance de l’époque des ancêtres n’est plus la réalité quotidienne.
Elle perd son père alors qu’elle n’a que cinq ans : Theodor, enseignant de langues à l’école cantonale, décède prématurément. Sa mère conserve ensuite la responsabilité de ses filles et assure les revenus du ménage en tenant une pension pour des élèves de l’école cantonale.
Elisabeth grandit dans un environnement où l’on valorise les langues et la conversation : le français y est pratiqué à la maison, tandis que le suisse-allemand est appris au moment de la scolarisation.
L’accès aux études dans un contexte restreint
En 1921, elle entre à la Kantonsschule Trogen. Les sources la décrivent comme la deuxième élève appenzelloise (Appenzellerin) admise dans cet établissement, dans un contexte où les parcours scolaires féminins restent rares et socialement contraints.
En 1928, elle obtient la maturité de type B. Si ses capacités sont reconnues, l’accès aux études longues demeure difficile : les bourses existent alors essentiellement pour les garçons, et sa famille ne peut financer sans difficulté un cursus universitaire.
Les premières influences de son engagement
Elisabeth Pletscher souhaite d’abord devenir médecin, mais doit revoir ses plans. Les récits biographiques mentionnent qu’un conseiller d’orientation l’encourage vers des métiers considérés comme plus “adaptés” à une femme, comme la couture de corsets. Dans ce contexte, elle se tourne vers une voie scientifique permettant une insertion professionnelle plus rapide.
Son parcours professionnel dans le domaine médical
La formation de laborantine
En 1929, elle suit à Berne une formation de laborantine (notamment à l’école de laborantines d’Engeried, selon des sources professionnelles). Le métier est alors majoritairement exercé par des femmes, et son statut reste souvent considéré comme subalterne.
Une carrière à Zurich
En 1930, elle est engagée à la Frauenklinik du Kantonsspital Zürich (aujourd’hui USZ). Elle y fait l’essentiel de sa carrière, jusqu’à sa retraite en 1973. Selon les sources, sa durée de service est souvent présentée comme couvrant un peu plus de quatre décennies (les décomptes varient selon la manière de compter les années exactes).
Son rôle dans la professionnalisation du métier
Dès le début des années 1930, elle s’investit dans l’association professionnelle suisse de la branche. Elle en assume la présidence entre 1956 et 1966. Son action contribue à la clarification des statuts, à la structuration de la formation, et à une meilleure reconnaissance de la profession.
Elle participe aussi à la diffusion des connaissances techniques et professionnelles : elle est active au sein de la revue spécialisée Das medizinische Laboratorium (1945–1972), qui joue un rôle important de lien et de standardisation au sein du domaine.
Un engagement international
En 1954, elle organise à Zurich un congrès international de techniciens de laboratoire, étape marquante dans la mise en réseau internationale de la profession. Dans les années qui suivent, elle occupe un rôle central au sein de l’organisation internationale (IAMLT, aujourd’hui IFBLS), dont elle assure le secrétariat général (honoraire) jusqu’en 1973.
L’IFBLS indique qu’en 1972 l’organisation obtient un statut de relations officielles avec l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), ce qui témoigne du niveau de structuration atteint par le secteur au début des années 1970.
Elisabeth Pletscher et le combat pour les droits des femmes
Le contexte du suffrage féminin en Suisse
La Suisse introduit tardivement le suffrage féminin au niveau fédéral (1971). Dans plusieurs cantons, et notamment en Suisse orientale, l’égalité politique cantonale progresse plus lentement.
À Appenzell, la Landsgemeinde, assemblée publique où le vote se fait traditionnellement à main levée reste longtemps réservée aux hommes. Des sources locales rappellent aussi l’usage ancien d’une arme de côté (par exemple sabre/épée/baïonnette) comme marque du droit de vote.
Son engagement à Appenzell Rhodes-Extérieures
Les sources de référence soulignent que la SAFFA de 1958 à Zurich constitue pour elle un moment déterminant : elle y prend la mesure du décalage entre la place des femmes dans la société et leur exclusion politique, et décide de s’engager plus directement.
Son action est souvent décrite comme celle d’une “insider” : elle s’exprime à partir d’une légitimité locale, dans un canton où les arguments d’autorité extérieure sont parfois mal reçus. Des descriptions la montrent aussi attachée au costume traditionnel, tout en défendant des revendications d’égalité.
La persévérance face aux résistances
Comme beaucoup d’actrices et acteurs du suffrage féminin en Suisse, elle se heurte à des résistances. En 1983, elle cofonde un groupe d’intérêt en faveur de l’égalité politique des femmes dans son canton.
L’aboutissement d’un long combat
Le 30 avril 1989, la Landsgemeinde d’Appenzell Rhodes-Extérieures, tenue à Hundwil, adopte le suffrage féminin au niveau cantonal. En 1990, les femmes participent pour la première fois à la Landsgemeinde en tant que citoyennes de plein droit. Une photographie largement diffusée montre Elisabeth Pletscher à cette occasion, en tenue traditionnelle.
Pourquoi Elisabeth Pletscher est une figure importante de l’histoire suisse
Une figure de ténacité civique
Elisabeth Pletscher apparaît moins comme une théoricienne que comme une actrice de terrain : structuration d’une profession, organisation associative, engagement durable pour des droits politiques.
Héritage, distinctions et mémoire
Elle reçoit en 1997 une distinction de l’Ausserrhoder Kulturstiftung et, en 1998, l’Université de Saint-Gall lui décerne un doctorat honoris causa. Elle meurt le 11 août 2003 des suites d’un accident de la route.
Aujourd’hui, l’IFBLS décerne un prix portant son nom (Elisabeth Pletscher Award), signe d’une reconnaissance durable dans le champ des sciences de laboratoire.
Conclusion
À travers son parcours, Elisabeth Pletscher incarne une forme d’engagement ancrée dans la durée, loin des figures spectaculaires mais essentielle aux transformations profondes de la société.
Qu’il s’agisse de structurer une profession encore peu reconnue ou de défendre, avec constance, l’accès des femmes aux droits politiques, son action s’inscrit dans une logique de progrès patient et collectif.
Sources :
- Elisabeth Pletscher, Wikipédia – https://fr.wikipedia.org/wiki/Elisabeth_Pletscher
- Pletscher, Elisabeth, HLS DHS DSS – https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/045555/2025-12-19/
- Elisabeth Pletscher, Hommage 2021 – https://hommage2021.ch/fr/portrait/elisabeth-pletscher
- Pletscher, Elisabeth – https://catima.unil.ch/fs-ds/fr/portraits/41044-pletscher-elisabeth?offset=166&sort_field_id=3313









