Cet article aborde les mutilations génitales féminines et les violences sexuelles. Certaines lectrices peuvent trouver ces sujets difficiles. Les informations médicales présentées reprennent les explications données par la Pre Jasmine Abdulcadir au cours de l’entretien.
Gynécologue-obstétricienne aux Hôpitaux universitaires de Genève, la Pre Jasmine Abdulcadir est responsable des urgences gynécologiques et intervient dans la prise en charge des personnes ayant subi une agression sexuelle. Formée en pathologie et chirurgie de la vulve ainsi qu’en médecine sexuelle, elle dirige également une consultation spécialisée destinée aux personnes concernées par les mutilations génitales féminines.
Dans cette interview accordée à Esprit Féminin®, elle explique pourquoi la prise en charge ne peut pas se résumer à un acte chirurgical. Elle évoque l’accès aux soins, le poids des croyances, la connaissance du corps, le rôle de l’entourage et les multiples significations que peut recouvrir le mot « reconstruction ».
Une consultation née d’un engagement ancien
Lorsque Jasmine Abdulcadir arrive à Genève en 2009, un groupe de travail commence à réfléchir à une meilleure prise en charge des personnes ayant subi des mutilations génitales. La gynécologue connaît déjà le sujet. Elle a travaillé sur cette problématique en Italie et a grandi auprès de parents gynécologues qui comptaient parmi les premiers professionnels italiens à s’y intéresser.
Son père, d’origine somalienne, avait justement été sollicité pour travailler sur ce sujet, dont il connaissait bien la problématique, partageant avec les patientes la langue et les références culturelles.
À Genève, Jasmine Abdulcadir rejoint le groupe de travail du HUG et fonde en 2010, la première et unique consultation en Suisse dédiée aux femmes et aux filles ayant subi une mutilation génitale. L’objectif est double : proposer des soins mieux adaptés et mettre à jour des connaissances scientifiques sur un sujet encore trop souvent abordé de façon approximative.
« On disait, et on dit encore, beaucoup de choses qui ne sont pas scientifiques », souligne-t-elle.
Seize ans plus tard, la consultation accueille des personnes aux parcours, aux besoins et aux attentes très différents.
Comprendre les différentes formes de mutilations génitales féminines
Selon la définition rappelée par la Pre Abdulcadir, une mutilation génitale désigne une intervention entraînant une ablation partielle ou totale des organes génitaux externes, sans objectif thérapeutique.
La classification utilisée en consultation distingue quatre grands types. Ils vont de la lésion du prépuce clitoridien ou de la partie externe du clitoris à l’excision des lèvres, avec ou sans atteinte du clitoris. L’infibulation correspond, quant à elle, à une fermeture de la vulve par rapprochement des lèvres, excisées ou non. Une quatrième catégorie regroupe d’autres modifications qui n’entrent pas dans les trois premières.
Cette classification permet de documenter les lésions. Elle ne suffit toutefois pas à déterminer ce que vit une personne.
« Il n’y a pas nécessairement de proportionnalité entre la cicatrice que l’on voit et les conséquences psychologiques ou sexuelles », explique la gynécologue.
L’âge au moment des faits, les circonstances, le vécu personnel, l’accès aux informations et aux soins ou encore les expériences de discrimination peuvent profondément modifier les conséquences sur la santé. Une cicatrice importante ne signifie donc pas automatiquement des répercussions plus sévères, et l’inverse est également possible.
Comment les patientes arrivent-elles à la consultation ?
Certaines femmes prennent elles-mêmes rendez-vous après avoir entendu parler du service par une connaissance, dans les médias ou sur Internet. D’autres sont orientées par leur médecin traitant, leur gynécologue, une infirmière, une assistante sociale ou un foyer.
La grossesse a longtemps représenté l’une des principales portes d’entrée. Aujourd’hui, les patientes consultent davantage avant un projet de maternité, ce que Jasmine Abdulcadir associe à une meilleure sensibilisation.
La consultation réalise également des expertises médico-légales dans le cadre de certaines procédures d’asile.
Dès le premier rendez-vous, l’examen s’adapte à la situation et au consentement de la patiente. Un examen interne n’est pas automatique. Lorsqu’il est trop douloureux ou impossible, l’équipe peut se limiter à observer la vulve, proposer d’autres techniques ou reporter cette étape.
La patiente peut, par exemple, insérer elle-même le spéculum. Des examens d’imagerie peuvent aussi compléter l’évaluation. Cette souplesse évite d’imposer un geste supplémentaire à une personne qui ne se sent pas encore prête.
Une prise en charge construite autour de la personne
La consultation réunit, selon les besoins, plusieurs disciplines : gynécologie, psychologie, sexologie, psychiatrie, physiothérapie, ostéopathie, anesthésie ou consultation de la douleur. Des échanges peuvent également être organisés avec des spécialistes en urologie ou en proctologie.
Cette diversité ne signifie pas que chaque patiente doit multiplier les consultations.
« On essaie de faire une prise en charge multidisciplinaire sans surmédicaliser la personne. Sinon, cela devient vraiment épuisant », rappelle Jasmine Abdulcadir.
Pour certaines, un rendez-vous avec la gynécologue suffit. Pour d’autres, un accompagnement psychosexuel, une physiothérapie ou une intervention chirurgicale peut être envisagé.
Le socle reste le même : accueillir, informer, mettre en sécurité, respecter le rythme de la personne et lui permettre de prendre des décisions éclairées concernant son corps, sa sexualité et sa santé reproductive.
Une partie importante du travail consiste aussi à expliquer l’anatomie. Certaines patientes découvrent pour la première fois l’apparence et le fonctionnement de leurs organes génitaux. Des dessins, des miroirs ou des modèles anatomiques en trois dimensions peuvent les aider à mieux comprendre leur corps.
Cette démarche de réappropriation s’inscrit également dans les recherches menées à Genève sur la sensibilité de la vulve et du clitoris, auxquelles Esprit Féminin® a consacré un article.
« Souvent, les patientes ne savent pas qu’elles ont toujours un clitoris », observe la spécialiste.
Cette découverte peut modifier la manière dont elles se perçoivent, bien avant qu’une éventuelle opération ne soit décidée.
Toutes les patientes vont-elles jusqu’à la chirurgie ?
Parmi les patientes qui demandent initialement une reconstruction du clitoris, environ 40 à 50 % ne vont finalement pas jusqu’à l’intervention, d’après l’expérience de la consultation.
Cela ne signifie pas que leur parcours s’est arrêté ou qu’il aurait échoué.
La première question consiste à comprendre ce que la personne place derrière le mot « reconstruction ». Recherche-t-elle une transformation physique, un apaisement psychologique, une amélioration de sa sexualité, une réparation symbolique ou plusieurs de ces dimensions à la fois ?
Une fois mieux informées sur leur anatomie et accompagnées dans leur vécu, certaines patientes ne ressentent plus le besoin d’être opérées. D’autres souhaitent toujours une intervention et peuvent la choisir en connaissance des bénéfices espérés, des limites et des risques.
« Il peut y avoir une victoire avec et sans chirurgie », affirme Jasmine Abdulcadir.
Prendre rendez-vous, parvenir à parler de son histoire, regarder son corps, échanger avec sa mère ou son partenaire : chacune de ces étapes peut déjà participer à un cheminement personnel.
« Ce n’est pas le chirurgien qui reconstruit la personne »
Pour la Pre Abdulcadir refuse l’idée selon laquelle une chirurgienne ou un chirurgien « reconstruisait » à elle seule une personne.
« Ce sont les personnes qui se reconstruisent s’il faut qu’elles se reconstruisent ».
Toutes les femmes excisées, infibulées ou porteuses d’une cicatrice ne se considèrent pas comme incomplètes. Certaines se sentent entières, belles et fonctionnelles et n’éprouvent aucun besoin de réparation.
“C’est important de dire qu’il y a aussi des personnes circoncises, excisées, infibulées, ou des personnes qui ont un trauma d’accouchement avec une cicatrice importante qui sont toujours entières, complètes, belles, fonctionnelles qui n’ont pas du tout besoin d’être « reconstruites ».”
Pour les personnes qui souhaitent avancer dans un processus de reconstruction physique, psychologique, sexuelle ou symbolique, les soignants mettent des outils à disposition. Mais c’est la patiente qui choisit lesquels utiliser, à quel moment et à quel rythme.
« Nous sommes un instrument. C’est la personne qui va choisir quels outils utiliser, quand, comment et de quelle manière. »
La qualité du regard, du toucher, de l’écoute et de l’accompagnement compte autant que le geste technique. Une prise en charge maladroite peut raviver un traumatisme ou renforcer un sentiment de victimisation.
Cette approche replace la patiente au centre : non comme un corps à réparer, mais comme une personne disposant de ressources, d’une histoire et d’un pouvoir de décision.
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Les croyances peuvent-elles ralentir l’accès aux soins ?
L’une des principales difficultés évoquées par Jasmine Abdulcadir concerne la connaissance du corps et de son fonctionnement. Certaines douleurs, démangeaisons, difficultés urinaires ou menstruelles sont parfois banalisées, notamment lorsqu’elles existent depuis l’enfance ou sont également vécues par d’autres femmes de la famille.
À l’inverse, tous les symptômes ne sont pas nécessairement liés à l’excision. Une douleur pendant les règles peut, par exemple, avoir une autre origine gynécologique.
La Pre Abdulcadir parle de « littératie en santé » : la capacité à comprendre ce qui relève du fonctionnement physiologique, ce qui mérite une consultation et quelles possibilités de soins existent.
À cette méconnaissance s’ajoutent des représentations anciennes de la sexualité féminine. Les mutilations peuvent notamment être justifiées par la volonté de contrôler la sexualité des femmes, de préserver une virginité avant le mariage ou d’empêcher une supposée « hypersexualité ».
Cette volonté de contrôler le corps et le plaisir des femmes est également au cœur du documentaire #Female Pleasure de Barbara Miller, qui croise les témoignages de femmes confrontées à différentes formes de domination sexuelle et sociale.
Ces croyances ne concernent pas uniquement les patientes de certaines communautés. Elles touchent toutes les franges de notre société, ainsi que les professionnels de la santé.
Quelle place pour les hommes et les partenaires ?
Des hommes contactent parfois la consultation ou organisent le rendez-vous de leur partenaire. Leur présence n’est possible qu’avec l’accord de la patiente.
Dans l’expérience de l’équipe, les partenaires, pères, frères ou proches peuvent jouer un rôle positif. La consultation permet parfois d’ouvrir une discussion jusque-là empêchée par le tabou, notamment autour de la santé sexuelle, d’une éventuelle désinfibulation ou de la protection des filles.
Les hommes peuvent ainsi devenir des alliés dans le parcours thérapeutique comme dans l’abandon des pratiques. Leur participation ne doit cependant jamais se substituer à la parole, au consentement et aux choix de la femme concernée.
Retrouver la possibilité de choisir
À travers cette consultation, la reconstruction apparaît moins comme une destination que comme un processus singulier. Il n’existe ni parcours unique ni réponse valable pour toutes.
L’intervention chirurgicale peut être importante pour certaines patientes. Pour d’autres, l’accès à une information fiable, la découverte de leur anatomie, la reconnaissance de leur vécu ou la possibilité de parler suffisent à transformer leur rapport au corps.
Le rôle des soignants n’est pas de décider à la place des personnes concernées, mais de leur offrir un espace sûr et les moyens de choisir. Comme le résume Jasmine Abdulcadir, les patientes ne sont pas seulement les bénéficiaires de leur reconstruction : elles en sont les principales actrices.
Note :
Cet article ne remplace pas une consultation médicale ou un accompagnement spécialisé. En cas de danger immédiat, de violence ou de détresse psychologique, consultez la page Ressources d’urgence – Santé mentale et violences en Suisse romande.











