Meta von Salis : pionnière du suffrage féminin et figure paradoxale de la citoyenneté suisse

Portrait photographique de Meta von Salis (1855-1929), historienne suisse et pionnière du suffrage féminin, fin du XIXe siècle. Portrait photographique de Meta von Salis (1855-1929), historienne suisse et pionnière du suffrage féminin, fin du XIXe siècle.
EN BREF
  • Elle est née Barbara Margaretha von Salis-Marschlins en 1855 dans le château de Marschlins dans les Grisons.
  • Elle était historienne, journaliste, conférencière et romancière.
  • Elle était la première Suissesse à obtenir un doctorat de la faculté de philosophie de l’Université de Zurich.
  • Elle s’exprimait publiquement sur le droit de vote et d’éligibilité pour les femmes en Suisse alémanique.
  • Elle travaillait sur des œuvres de fiction et des critiques sociales.

Dans la galerie des figures qui ont façonné la Suisse moderne, Meta von Salis occupe une place singulière, à la fois éclatante et ombragée. Aristocrate par sa lignée grisonne, pionnière par son accès aux cimes académiques et visionnaire par ses revendications politiques, elle incarne une rupture majeure dans l’histoire du XIXe siècle helvétique.

Si elle fut la première Suissesse à obtenir un doctorat de la faculté de philosophie de l’Université de Zurich, son parcours ne se résume pas à une simple ascension intellectuelle. Il est le récit d’une lutte solitaire contre les cadres imposés à son sexe, d’une amitié profonde avec Friedrich Nietzsche, mais aussi d’un repli idéologique complexe qui continue de questionner l’historiographie aujourd’hui.

Qui était Meta von Salis ?

Née Barbara Margaretha von Salis-Marschlins en 1855, celle que l’on surnomme affectueusement « Meta » grandit dans l’enceinte imposante du château de Marschlins, dans les Grisons. Issue d’une des familles les plus distinguées de la noblesse suisse, dont l’histoire mêle service militaire, diplomatie et rigueur scientifique, elle semblait destinée à une vie de privilèges discrets.

Pourtant, Meta nourrit très tôt un esprit de révolte contre une éducation qu’elle qualifiera plus tard avec mépris de « fabrique de ménagères » (Hausfrauen-Züchtungsanstalten).

Meta von Salis fut une femme de lettres totale : historienne rigoureuse, journaliste acérée, conférencière intrépide et romancière. Elle fut surtout l’une des premières voix à exiger publiquement, par voie de presse, le droit de vote et d’éligibilité pour les femmes en Suisse alémanique.

Sa trajectoire, marquée par une quête d’excellence individuelle, s’est toutefois achevée dans une forme de désillusion politique que l’historiographie lie à ses confrontations avec ce qu’elle a perçu comme l’arbitraire du système judiciaire de son époque.

Contexte historique et biographie

Origines et formation académique

La trajectoire de Meta est indissociable de son héritage. Son père, Ulysses Adalbert von Salis, était un naturaliste reconnu, inscrivant Meta dans une tradition familiale de conscience historique et d’observation scientifique rigoureuse.

Cet environnement intellectuel n’était pas nouveau chez les Salis-Marschlins : un membre de sa lignée familiale, Johann Rudolf von Salis-Marschlins, avait déjà maintenu des journaux météorologiques extrêmement précis à la fin du XVIIIe siècle, reflétant une curiosité encyclopédique propre aux Lumières.

Cependant, le système éducatif suisse du XIXe siècle n’offrait aux jeunes filles de son rang que des horizons limités. Meta fréquenta d’abord l’institut pour jeunes filles nobles de Friedrichshafen en 1863, puis poursuivit sa scolarité à l’institut de Rorschach entre 1868 et 1871.

Refusant l’inaction domestique qui suivit sa scolarité, elle choisit, dans les années 1870 et au début des années 1880, de travailler comme préceptrice pour de riches familles en Allemagne, en Angleterre et en Irlande. Selon les analyses historiques, cette période fut un catalyseur : elle y vécut la marginalité de la gouvernante, intellectuellement supérieure à son milieu mais socialement subordonnée, ce qui renforça sa détermination à obtenir une validation académique officielle.

Études à l’Université de Zurich

En 1883, Meta franchit un seuil alors presque exclusivement masculin en s’inscrivant à l’Université de Zurich pour étudier l’histoire, la philosophie et l’histoire de l’art. À cette période, Zurich était un phare pour l’éducation féminine européenne, attirant des étudiantes russes et allemandes privées d’accès aux facultés dans leurs pays d’origine.

Doctorat en histoire

En 1887, elle soutient sa thèse consacrée à Agnès de Poitou, impératrice et régente du Saint-Empire au Moyen Âge. Par ce choix thématique, elle appliquait un prisme psychologique à une figure historique naviguant dans un cadre de pouvoir patriarcal.

En obtenant ce titre, elle devint la première femme suisse à recevoir un doctorat de la faculté de philosophie de l’Université de Zurich. Elle partage cette antériorité symbolique avec Emilie Kempin-Spyri, qui devint la même année la première docteure en droit de l’université.

Carrière intellectuelle et journalistique

Munie de son diplôme, Meta s’engagea dans le journalisme indépendant, collaborant notamment avec la Zürcher Post. Son style, souvent provocateur, cherchait à bousculer les conventions sociales. Elle ne se contenta pas d’écrire, organisant également des tournées de conférences à travers la Suisse, notamment en 1894, où elle plaidait pour l’éligibilité des femmes.

Ses œuvres de fiction, telles que Die Schutzengel (1889) ou Furchtlos und treu (1891), servaient de prolongement à ses critiques sociales. Elle y dépeignait le milieu domestique non comme un sanctuaire, mais comme un lieu d’étouffement intellectuel pour les femmes aspirant à l’indépendance.

Meta von Salis et le mouvement féministe suisse

Revendications principales

Bien qu’elle ait toujours conservé une certaine distance avec les organisations collectives, se méfiant de ce qu’elle nommait la « mentalité de troupeau », ses revendications ont marqué les débuts du mouvement suffragiste.

Accès des femmes à l’université

Forte de son parcours, elle fut une ardente défenseure du droit des femmes aux études supérieures. En 1885, elle tenta d’étudier sous la direction de l’historien Jacob Burckhardt à l’Université de Bâle, mais se heurta au refus des autorités universitaires, illustrant la résistance des bastions conservateurs de l’époque.

Droit de vote : l’argument de la citoyenneté fiscale

Le 1er janvier 1887, Meta publia dans la Zürcher Post un article intitulé Ketzerische Neujahrsgedanken einer Frau (Pensées hérétiques d’une femme pour la nouvelle année). Il s’agit de l’un des premiers appels publics au suffrage féminin écrits par une femme dans la presse de Suisse alémanique. L’approche de Meta était singulièrement pragmatique : elle soutenait que les femmes devaient voter car elles payaient des impôts au même titre que les hommes.

En liant la citoyenneté à la responsabilité fiscale plutôt qu’à une nature biologique présumée, Meta von Salis a contribué à moderniser les débats sur l’égalité. Elle dénonçait l’injustice d’un système qui reconnaissait la maturité financière des femmes sans leur accorder de droits politiques. Selon l’historiographie récente, cet argument fiscal a durablement marqué la structuration des débats sur le suffrage féminin tout au long du XXe siècle.

Indépendance économique

Pour Meta, l’indépendance économique était le pilier de l’émancipation. Dans son pamphlet Die Zukunft der Frau (1886), elle critiquait le mariage de convenance, le comparant à une forme de dépendance matérielle privant les femmes de leur liberté spirituelle. Elle encourageait ses contemporaines à viser l’autonomie par l’éducation et le travail qualifié.

Attributs et positionnement idéologique

Intellectuelle aristocratique et féminisme libéral

Meta von Salis n’a jamais cherché à être une figure populaire. Elle utilisait son statut social comme un bouclier pour exprimer des opinions radicales.

Son positionnement est souvent décrit par l’historiographie comme un « féminisme aristocratique » ou élitiste, car elle s’intéressait prioritairement à l’émancipation de la femme « exceptionnelle » capable d’exercer sa liberté avec distinction. Sur le plan politique, elle était une libérale exigeant l’égalité devant la loi, mais elle conservait des vues profondément conservatrices sur la plupart des autres questions sociales.

L’influence de Nietzsche : un « chatoiement doré »

Sa rencontre avec Friedrich Nietzsche en 1884 fut déterminante. Malgré la réputation de misogynie du philosophe, une amitié intellectuelle profonde naquit entre ces deux esprits isolés. Dans son autobiographie Aus meinem Leben (éditée par Doris Stump en 1988), Meta raconte que cette rencontre projeta un « chatoiement doré » (goldener Schimmer) sur le reste de son existence.

Elle devint une protectrice acharnée de son héritage. En 1897, elle acheta la Villa Silberblick à Weimar afin d’offrir un toit au philosophe alors gravement malade et à sa sœur, Elisabeth Förster-Nietzsche. Ce lieu devint par la suite le siège permanent de la collection du Nietzsche-Archiv, dont Meta fut l’une des généreuses donatrices fondatrices avant qu’une querelle avec Elisabeth ne mette fin à leur collaboration.

Impact sur l’histoire des droits des femmes en Suisse

Influence académique et héritage politique

En devenant une pionnière académique, elle a prouvé par l’exemple que l’intelligence n’avait pas de sexe. Son travail d’historienne a contribué à ouvrir les portes des facultés suisses aux générations suivantes.

Politiquement, son manifeste de 1887 est aujourd’hui considéré par les historiens comme un jalon important de l’histoire du suffrage en Suisse. Bien que le droit de vote fédéral n’ait été acquis qu’en 1971, ses arguments économiques ont nourri les débats sur la citoyenneté pendant des décennies.

Reconnaissance posthume

Longtemps réduite à son lien avec Nietzsche, Meta von Salis a été redécouverte dans les années 1980 par les historiennes féministes, notamment grâce aux travaux de Doris Stump. Son courage individuel fait d’elle une figure incontournable, malgré les zones d’ombre de sa fin de vie.

Chronologie synthétique

DateÉvénementImpact / Résultat
1855Naissance au château de Marschlins.Origine aristocratique fondatrice.
1863-1871École à Friedrichshafen et Rorschach.Scolarité dans des instituts de jeunes filles.
1883Inscription à l’Université de Zurich.Début de ses études d’histoire et philosophie.
1884Rencontre avec Friedrich Nietzsche.Amitié intellectuelle et « chatoiement doré ».
1887Doctorat en histoire.1ère Suissesse docteure de sa faculté à Zurich.
1887Publication des « Pensées hérétiques ».Appel public argumenté au suffrage féminin.
1894Condamnation pour atteinte à l’honneur.Rupture avec le système suite à l’affaire Farner.
1897Achat de la Villa Silberblick à Weimar.Soutien à Nietzsche et accueil de son Archive.
1904Départ pour Capri avec Hedwig Kym.Début d’un exil lié à sa désillusion politique.
1929Décès à Bâle.Fin de la lignée directe des Salis-Marschlins.

Pourquoi Meta von Salis reste une figure clé de l’histoire suisse

Meta von Salis n’est pas une icône figée, mais une personnalité dont la force réside dans ses paradoxes. Elle fut une pionnière qui a osé nommer l’injustice là où la société préférait voir une tradition immuable.

En liant la citoyenneté à la responsabilité fiscale plutôt qu’à une nature biologique présumée, elle a contribué à moderniser les débats sur l’égalité en Suisse, forçant la nation à confronter ses propres contradictions.

Son parcours illustre la difficulté des pionnières de la première vague à exister dans un espace public qui leur refusait tout à la fois le diplôme, la parole et le vote. Aujourd’hui, son héritage invite à réfléchir sur l’audace individuelle nécessaire pour conquérir des droits fondamentaux, tout en rappelant que ces luttes sont rarement linéaires.

Sa vie reste le témoignage puissant d’une femme qui osa penser contre son temps, pour le meilleur et, finalement, dans la solitude de ses propres déceptions politiques.

Sources :
  • Meta von Salis, Wikipédia – https://fr.wikipedia.org/wiki/Meta_von_Salis
  • Meta von Salis Marschlins, HLS/DHS/DSS – https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/009378/2017-03-13/
  • Meta von Salis (1855–1929), Avenir Suisse – https://www.avenir-suisse.ch/fr/meta-von-salis-1855-1929/
  • Meta von Salis-Marschlins (1855 – 1929), CH2021 – https://ch2021.ch/fr/meta-von-salis-marschlins-1855-1929/
  • Meta von Salis-Marschlins, Hommage2021 – https://hommage2021.ch/fr/portrait/meta-v-salis-marschlins
Maeva Lasmar Profile Picture

Maeva Lasmar

Journaliste

Maeva Lasmar est une journaliste engagée qui s’intéresse aux réalités vécues par les femmes d’aujourd’hui en Suisse romande : charge mentale, bien-être, équilibre professionnel et reconnaissance émotionnelle.


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