Ils sont 4 500 finishers venus à Verbier affronter la Spartan. Au milieu de cette foule de coureurs, il y a Caroline et moi : deux femmes en situation de handicap dans deux joëlettes, accompagnées d’une dizaine de bénévoles bien décidés à nous emmener, nous aussi, au bout de l’aventure.
Quelques heures plus tard, je franchirai la ligne d’arrivée portée sur les épaules de deux bénévoles, entourée de notre équipe.
Épuisée. Les muscles presque à bout. Mais avec une seule pensée :
“Waouh. Je viens de terminer une Spartan Sprint.”
Cinq kilomètres. Une vingtaine d’obstacles. Et aucun laissé de côté.
Quelques années plus tôt, mon terrain de jeu, c’étaient les sports de montagne. Je pouvais passer des heures sur une paroi, marcher jusqu’au sommet avec mes crampons et mon piolet, ou pratiquer ce que j’aimais peut-être le plus : la descente en rappel.
Aujourd’hui, je me déplace en fauteuil roulant et une maladie musculaire rare limite considérablement les capacités de mon corps.
Mais ce dimanche à Verbier, quelque chose que je croyais presque inaccessible est revenu. L’aventure. La vraie. Celle qui secoue, qui épuise, qui fait rire, qui fait un peu peur et qui donne immédiatement envie de recommencer.

Retrouver ce qui me faisait vibrer
Nous sommes dimanche 6 septembre 2026. Après presque deux heures de route, j’arrive à Verbier et retrouve enfin les montagnes.
J’attends cette journée depuis un an. Ma première Spartan m’avait permis de renouer avec ce qui me manquait le plus depuis la maladie : l’adrénaline, le dépassement de soi, l’esprit d’équipe et cette sensation de vivre quelque chose d’intense.
À mon arrivée, l’ambiance est déjà survoltée. La musique résonne, les départs s’enchaînent et un animateur saute devant les participants pour chauffer la foule avant chaque compte à rebours.
Autour, les familles encouragent, les bénévoles s’activent. Et moi, je retrouve les visages connus de l’année précédente.
L’excitation monte. La pression aussi.
Une Spartan, c’est quoi exactement ?
Une Spartan n’est pas une simple course à pied. Il faut courir, grimper, ramper, porter des charges, franchir des murs ou des filets, se suspendre à des agrès… et continuer lorsque les muscles commencent sérieusement à protester.
À Verbier, les 5 et 6 septembre 2026, plusieurs formats sont proposés : la Sprint, 5 km et 20 obstacles, la Super, 10 km et 25 obstacles, et la Beast, 21 km et 30 obstacles.
Pour Caroline et moi, ce sera la Sprint.
Cinq kilomètres. Vingt obstacles. Et, avec nos handicaps, déjà un sacré programme.
Deux joëlettes, une équipe
Je rencontre Caroline, elle aussi en situation de handicap. Pour elle, c’est une première Spartan.
Autour de nos deux joëlettes, une dizaine de bénévoles de la Fondation Loisirs Pour Tous se répartissent en deux équipes. Depuis trois ans, Thuy Thalmann organise la participation de personnes en situation de handicap aux Spartan en Suisse, entourée de bénévoles dont beaucoup connaissent déjà bien ce type de course.
Avant le départ, Anto Pagliuso (Race Director) et Alexis Carrara (responsable de la communication) de la Spartan, viennent nous encourager.
Cette année, l’aventure sera également filmée. Nathan, caméraman pour Esprit Féminin®, nous suivra pendant toute la course, tandis qu’une GoPro fixée sur moi permettra de vivre le parcours depuis ma place : dans la joëlette, mais aussi au cœur des obstacles.
Caroline et moi enfilons nos harnais, puis prenons place dans nos joëlettes, ces fauteuils tout-terrain à une roue, guidés par plusieurs accompagnants.
Sur les pentes de Verbier, nous dépendons entièrement de ceux qui les pilotent.
Il faut avoir une confiance totale en son équipage.

5. 4. 3. 2. 1.
Le harnais est fixé. Caroline et moi sommes installées dans nos joëlettes. Les bénévoles prennent leur place autour de nous. Nous attendons derrière la ligne de départ. L’excitation monte, mais les questions aussi.
5. Comment mon corps va-t-il réagir cette année ?
4. Est-ce que mes muscles vont tenir ?
3. Combien de jours vais-je mettre à récupérer ?
2. Plus vraiment le temps d’y penser.
1. C’est parti !
Nos deux équipes s’élancent.
Le soleil tape fort et Verbier ne nous fait aucun cadeau : dès les premiers mètres, ça monte. Les bénévoles courent, poussent, tirent, changent de position. Les joëlettes avalent les chemins, les pierres, les virages et les dénivelés. La Spartan vient de commencer.
En joëlette, le parcours est déjà une épreuve
Vu de l’extérieur, être installée dans une joëlette pourrait sembler la partie la plus facile. Pour mon corps, ça ne l’est pas du tout. Avec ma fatigabilité musculaire, absorber les secousses et stabiliser mon corps grignote rapidement mon énergie. Lors des descentes, mieux vaut être bien sanglée. Ma joëlette connaît aussi plusieurs petits incidents techniques : on s’arrête, on bricole… puis on repart.
Après une première montée, une palissade en dévers s’impose enfin.
Je me place dessous. Les bénévoles saisissent mon harnais. Une impulsion, et me voilà projetée vers le haut. Je me stabilise quelques secondes en riant. C’est exactement pour vivre ça que je suis là. Puis je bascule de l’autre côté, réceptionnée par l’équipe.
La suite alterne chemins caillouteux, pentes, escaliers et nouvelles épreuves au milieu des chalets, pâturages et vaches. Quelques personnes attablées nous saluent, parfois un verre de Fendant à la main.
Des participants nous dépassent en courant et lancent au passage : « Bravo ! »
Entre deux obstacles, le parcours est déjà une aventure en soi.
Deux heures plus tard, le village
Lorsque nous arrivons enfin dans le village, cela fait près de deux heures que je suis dans la joëlette et nous n’avons franchi qu’environ quatre obstacles. Je suis déjà épuisée. Ma concentration baisse, mes muscles aussi.
Et il reste encore une quinzaine d’épreuves.
C’est pourtant à ce moment-là que l’ambiance prend une autre dimension. Aux terrasses des cafés, les gens nous aperçoivent, se lèvent et applaudissent. Tous ces encouragements… c’est bien pour nous ?
Alors on continue.
Les murs, les filets, les agrès de suspension et même une slackline s’enchaînent. À chaque fois, l’équipe s’adapte : on me soulève par le harnais, on me stabilise, je cherche une prise, je bascule et j’atterris dans les bras de mes coéquipiers.
Sur les palissades, j’adore cette seconde où je quitte le sol. Sur les filets, je retrouve même le plaisir des roulades. Mon côté casse-cou est toujours là. Mon corps s’épuise. Mais il vibre.
Et moi, je profite de chaque passage.

Quand les muscles ne suivent plus
Tout ne passe pas aussi facilement.
Les agrès où il faut lever les bras et tenir des échelles sont particulièrement difficiles pour moi. Mes muscles se fatiguent très vite dans cette position. Thuy me porte sur ses épaules pour me rapprocher suffisamment. Parce que je veux passer chaque obstacle. Même les plus difficiles.
Autour de nous, les autres concurrents souffrent eux aussi. Certains s’écroulent sur le côté, d’autres renoncent à certains passages.
Nous, avec nos adaptations, nos harnais, nos joëlettes et surtout nos équipes, franchissons chaque épreuve du parcours. La Spartan est exigeante pour tout le monde.
À quelques obstacles de l’arrivée, mes jambes ne me portent presque plus.
Puis arrive un mur d’escalade.
Je regarde les prises et les réflexes reviennent immédiatement : toutes ces heures passées à grimper sont encore quelque part en moi. Plusieurs personnes me maintiennent et me sécurisent, mais je sais encore où poser une main, un pied, et comment trouver mon équilibre.
Quel plaisir de retrouver ces gestes.
Puis il faut repartir. La ligne d’arrivée n’est plus très loin.

« Allez Julie ! Allez Caro ! »
À quelques mètres de l’arrivée, je ne tiens réellement plus debout. Mais autour de nous, l’ambiance monte encore d’un cran. Les bénévoles scandent nos prénoms. Le public reprend. Les gens applaudissent, crient, nous encouragent jusqu’aux derniers mètres.
C’est aussi cela, la Spartan : cette énergie collective qui vous porte quand vous n’avez presque plus rien à donner.
Caroline et moi franchissons finalement la ligne, portées sur les épaules de bénévoles de notre équipe. Sans eux, nous n’aurions jamais pu vivre tout cela. Pendant des heures, ils ont couru, poussé, tiré, porté, sécurisé et encouragé.
Je suis totalement admirative de ce qu’ils nous ont permis de réaliser.
Et là, une seule pensée :
Waouh. Je viens vraiment de terminer une Spartan Sprint.

Le vingt-et-unième obstacle : tenir mon verre
Quelques minutes plus tard, je retrouve mon fauteuil roulant. L’adrénaline retombe. Mes muscles lâchent. Tenir mon verre devient le vingt-et-unième obstacle de la journée. Tenir assise, le vingt-deuxième.
Je sais qu’il me faudra plusieurs jours pour récupérer.
Mais pendant quelques heures, ce corps si souvent immobile, limité, parfois presque emprisonnant, a vécu tout autre chose : les secousses, l’effort, l’adrénaline, les basculements, les roulades, les rires.
Il a vibré. Je l’ai senti de nouveau vivant. Et cette sensation-là est indescriptible.
Je repars de la Spartan de Verbier avec cette certitude : je peux encore vivre des moments qui me font oublier, pendant quelques heures, tout ce que le handicap m’impose au quotidien.
Et ça, j’ai déjà envie de le revivre.
Remerciements
Merci à Anto Pagliuso, Alexis Carrara et toute l’équipe de Spartan Switzerland, à la Fondation Loisirs Pour Tous, à Thuy Thalmann et à tous les bénévoles qui ont rendu cette aventure possible.
Merci à Caroline et Marie-Madeleine pour leurs témoignages, au public et aux Spartans pour leurs encouragements.
Enfin, merci à Esprit Féminin® et à Nathan Gretillat, qui ont suivi et filmé cette aventure au plus près.
Crédits photos
Certaines photographies illustrant ce reportage ont été fournies par l’organisation Spartan. Les autres images ont été réalisées par Esprit Féminin® et/ou les personnes participant au reportage.
© Spartan, pour les photographies concernées.











