Par Maeva Lasmar — Entretien réalisé par Delphine Malapert
À l’occasion de la sortie de L’Affaire Marie-Claire, le 4 novembre 2026 en Suisse romande, Delphine Malapert a rencontré les réalisateurs Lauriane Escaffre et Yvo Muller pour Esprit Féminin®. Ensemble, ils reviennent sur leur rencontre avec l’histoire de Gisèle Halimi, leur volonté de représenter des femmes sans les réduire à leur souffrance et les défis d’un film où la fiction rencontre la mémoire collective. Un échange sur le cinéma, le courage et la transmission.
Raconter le courage sans effacer la souffrance
Comment porter au cinéma une histoire aussi douloureuse que celle de Marie-Claire Chevalier sans céder au pathos ? Cette question traverse l’entretien accordé à Esprit Féminin® par Lauriane Escaffre et Yvo Muller.
En 1972, Marie-Claire Chevalier, âgée de 16 ans, est poursuivie après avoir avorté clandestinement à la suite d’un viol. Sa mère, Michèle Chevalier, et plusieurs femmes qui l’ont aidée sont également poursuivies. Leur avocate, Gisèle Halimi, choisit de ne pas demander pardon au nom de ses clientes, comme il était coutume de faire à l’époque, mais de mettre en accusation la loi elle-même.
Plus de cinquante ans après les événements, les deux cinéastes ont choisi de raconter ce combat à travers un film de procès porté par Charlotte Gainsbourg, Cécile de France et Saül Benchetrit.
Delphine Malapert leur fait part d’une impression ressentie lors de la projection : malgré la violence des événements racontés, le film évite la surenchère émotionnelle.
Un choix revendiqué par Lauriane Escaffre, qui explique avoir voulu rester fidèle à la manière dont les femmes de cette histoire affrontaient l’épreuve.
« Ces femmes-là, elles avaient une dignité, une tenue, elles se tenaient droites. »
Plutôt que de multiplier les effets dramatiques, les réalisateurs privilégient la proximité des visages, les silences et les regards. Delphine Malapert relève notamment l’utilisation de très gros plans, qui donnent l’impression d’entrer dans les pensées des personnages.
Pour Lauriane Escaffre, cette proximité doit permettre aux spectateurs de ressentir l’injustice, la tristesse et la colère, sans qu’il soit nécessaire de tout expliquer.
Des femmes qui ont pris le risque de défier la loi
Lorsqu’on leur demande ce qui les a attirés vers le procès de Bobigny, les réalisateurs parlent d’abord des femmes qui l’ont rendu possible.
Si Gisèle Halimi occupe une place centrale dans la mémoire du combat pour l’avortement, Yvo Muller insiste sur le courage de Michèle Chevalier et de sa fille.
Leur engagement n’avait rien d’abstrait. Elles risquaient personnellement de lourdes conséquences judiciaires en acceptant la stratégie proposée par leur avocate.
Le cinéaste évoque un témoignage documentaire de Michèle Chevalier, interrogée après le procès. Au moment où un journaliste lui demande si elle est heureuse de son issue, elle pense également aux autres femmes concernées par la même injustice.
C’est cette conscience collective qui a particulièrement marqué le duo.
Les réalisateurs évoquent aussi la solidarité entre femmes, parfois issues de milieux différents et ne partageant pas nécessairement les mêmes convictions. Elles se sont néanmoins retrouvées autour d’une situation qu’elles jugeaient intolérable.
Pour Lauriane Escaffre, cette histoire permet également de rendre visibles des femmes dont les actions ont contribué à faire évoluer la société, mais dont les noms ne sont pas toujours restés dans la mémoire collective.
Entre vérité historique et liberté cinématographique
Adapter un procès historique suppose de trouver un équilibre délicat : respecter les faits tout en construisant un récit capable de captiver le public.
Yvo Muller explique que les réalisateurs ont travaillé à partir de la retranscription du procès de Bobigny.
« On a la retranscription du procès. On sait exactement ce qui s’est dit pendant le procès, minute par minute. »
Certaines séquences, notamment la plaidoirie de Gisèle Halimi, sont donc directement nourries des paroles prononcées à l’époque.
D’autres ont été adaptées pour répondre aux besoins de la narration.
Les cinéastes citent notamment la rencontre entre Gisèle Halimi et le médecin catholique Paul Milliez. Une question réellement abordée lors de leur entretien a été déplacée dans la séquence judiciaire du film afin de renforcer les enjeux dramatiques.
Ils assument ainsi la distinction entre fiction historique et documentaire.
Les scènes intimes, en particulier les échanges entre Gisèle Halimi et sa mère, relèvent également d’un travail d’interprétation et d’écriture. Les livres autobiographiques de l’avocate ont nourri ces passages, sans pouvoir restituer mot pour mot des conversations privées.
Le scénario a par ailleurs été présenté à Annick Cojean, qui a travaillé avec Gisèle Halimi sur le livre Une farouche liberté, ainsi qu’à l’un des fils de l’avocate, selon les réalisateurs.

L’objectif n’était pas de produire un portrait idéalisé, mais de restituer une personnalité complexe, capable de détermination, de colère et de contradictions.
Charlotte Gainsbourg face à la parole de Gisèle Halimi
L’échange avec Delphine Malapert permet aussi d’entrer dans les coulisses de la direction d’actrices.
Les réalisateurs racontent que les scènes de tribunal ont demandé une préparation particulièrement attentive.
Cécile de France, qui incarne Michèle Chevalier, et Florence Loiret Caille, interprète de Micheline Bambuck, privilégiaient les premières prises pour livrer leur intensité dès le début.
Charlotte Gainsbourg avait une autre approche : elle avait besoin de davantage de temps pour entrer pleinement dans la scène.

La plaidoirie de Gisèle Halimi représentait un défi particulier. Comment prononcer des mots devenus historiques sans donner l’impression de les réciter ou de les théâtraliser ?
Les réalisateurs expliquent avoir beaucoup travaillé avec Charlotte Gainsbourg sur la sobriété, les déplacements et la façon de s’adresser aux personnes présentes dans la salle d’audience.
La puissance devait venir avant tout du texte lui-même.
Autre choix déterminant : celui de Saül Benchetrit pour incarner Marie-Claire.
Après avoir rencontré de nombreuses jeunes comédiennes, le duo recherchait une interprète capable de faire exister simultanément la vulnérabilité d’une adolescente confrontée à plusieurs traumatismes et sa détermination à ne pas renoncer à sa propre décision.
Car Marie-Claire n’est pas seulement le personnage autour duquel s’organise un procès. Elle est aussi une jeune femme dont la parole, trop souvent confisquée, doit retrouver sa place dans le récit.
« Ne vous résignez jamais » : un message aux générations futures
Interrogés par Delphine Malapert sur ce qu’ils souhaitent transmettre aux jeunes générations, Lauriane Escaffre et Yvo Muller reviennent sur une formule de Gisèle Halimi :
« Ne vous résignez jamais ».
Les cinéastes ont envisagé de l’inscrire à la fin du film, avant d’y renoncer pour ne pas imposer au public une conclusion trop directive.
Mais cette idée demeure au cœur de leur démarche.
Pour Yvo Muller, le procès de Bobigny rappelle que des individus, même lorsqu’ils semblent isolés face à une institution puissante, peuvent contribuer à transformer la société.
Le film ne raconte donc pas seulement une victoire judiciaire. Il montre comment un groupe de femmes, en décidant de ne pas accepter l’injustice, a participé à une évolution collective qui dépassait leur situation personnelle.
Faire vivre cette histoire au-delà des salles de cinéma
La transmission occupe une place importante dans les projets des réalisateurs.
Ils souhaitent notamment que le film puisse être découvert par des élèves et accompagné d’échanges pédagogiques.
Au cours de l’entretien, ils évoquent l’intérêt manifesté par des enseignants et leur volonté de prolonger la vie du film dans les établissements scolaires.
Pour Lauriane Escaffre et Yvo Muller, une génération qui n’a pas connu l’époque où l’avortement était criminalisé en France doit pouvoir comprendre ce que ces femmes ont vécu et les risques qu’elles ont pris.
La dimension franco-suisse du projet résonne aussi avec sa sortie en Suisse romande. Yvo Muller, réalisateur franco-suisse, retrouve à travers cette diffusion un public auquel cette histoire peut également parler, dans un pays dont l’évolution du droit à l’interruption de grossesse a suivi un calendrier différent de celui de la France.
Une question de mémoire et de responsabilité
Vers la fin de l’entretien, Delphine Malapert demande aux deux réalisateurs ce qu’ils diraient aujourd’hui à Gisèle Halimi et à Michèle Chevalier.
La réponse prend une dimension plus intime.
Yvo Muller raconte avoir pensé à ces femmes pendant la préparation et le tournage, avec une même interrogation : seraient-elles satisfaites de la manière dont leur histoire a été racontée ?
Lauriane Escaffre évoque quant à elle l’importance de sa rencontre avec Jennifer, la fille de Marie-Claire Chevalier, et l’émotion suscitée par son accueil du projet.
Derrière la reconstitution historique et le travail cinématographique demeure ainsi une responsabilité : raconter des existences réelles sans oublier celles qui les ont vécues.
C’est peut-être dans cette volonté de transmission que se trouve l’essentiel de leur démarche. Faire connaître un combat qui a contribué à transformer la société, mais surtout rappeler les noms, les voix et la dignité des femmes qui l’ont porté.
L’Affaire Marie-Claire, film de Lauriane Escaffre et Yvo Muller, avec Charlotte Gainsbourg, Cécile de France et Saül Benchetrit. Durée : 1 h 42. Au cinéma en Suisse romande dès le 4 novembre 2026.
À découvrir également : L’Affaire Marie-Claire : mon ventre, votre honte, la critique de Carole Alkabes pour Esprit Féminin®, réalisée après une projection de presse.
Note éditoriale :
Cet article a été préparé à partir de l’entretien mené par Delphine Malapert avec Lauriane Escaffre et Yvo Muller pour Esprit Féminin®. Les propos ont été sélectionnés et organisés pour la lecture.







