Quand un trottoir devient un obstacle
Il pleut à verse. Je rentre d’un rendez-vous et je dois traverser la ville. J’en ai pour quinze minutes. Normalement.
Habituellement, j’aime être dehors. Sentir l’ambiance. Voir les gens dans la rue. Là, par ce temps, je vais plutôt subir. Mais je dois rentrer.
Alors, je m’équipe de mon poncho de pluie qui, malheureusement, ne descend pas jusqu’aux pieds et s’envole au moindre coup de vent. Je sais que je vais être mouillée, que la pluie va s’infiltrer partout, dégoulinant dans les moindres recoins. Allez, c’est parti…
J’avance aussi vite que je peux, évitant les flaques d’eau et les ornières. Malheureusement, mes chaussures sont vite trempées. Mon pantalon aussi. Je peine à voir devant moi, la buée envahissant le verre de mes lunettes.
Et tout d’un coup, mon pire ennemi se trouve face à moi : une voiture garée au milieu du trottoir. Impossible de passer, ni à droite ni à gauche. Je regarde la hauteur du trottoir dans la rue : il est haut et abrupt. Impossible de descendre pour « juste » contourner l’obstacle.

Pourtant, ce serait facile. Je descends, je longe le trottoir et je remonte… Pourquoi être dépitée pour si peu ? Pourquoi avoir envie de taper sur la voiture et d’hurler sur le conducteur absent ? C’est ce que je me serais dit il y a encore quelques années.
Pourquoi ? Parce que depuis, je suis devenue une personne à mobilité réduite. Je me déplace en fauteuil roulant électrique et je ne vois plus mes trajets sous le même prisme. Aujourd’hui, malgré mon poncho, la pluie s’infiltre sur le coussin et le dossier de mon siège qui vont mettre du temps à sécher. Et là maintenant, j’ai vraiment tellement envie de rentrer chez moi.
Cette voiture au milieu du trottoir, comme une poubelle ou n’importe quel obstacle, a des conséquences très concrètes et pratiques pour moi. Cela veut dire que je dois opérer un demi-tour jusqu’à un passage piéton. Que les bords du passage piéton doivent être suffisamment abaissés pour que je puisse passer. Traverser. Faire le même trajet de l’autre côté, en espérant que rien ne bloque mon passage cette fois-ci. Et poursuivre mon chemin jusqu’à ma destination.
Cela paraît assez simple comme cela. On pense que la ville est totalement adaptée aux personnes à mobilité réduite (PMR). Je vous promets que se déplacer en fauteuil roulant équivaut parfois à un parcours du combattant. Épuisant. Stressant. Désespérant parfois.
Se déplacer en fauteuil, c’est anticiper sans cesse
Depuis que celui-ci est mon moyen de déplacement principal lorsque je sors de chez moi, j’ai vite appris quelques règles de base, comme :
- ANTICIPER au maximum : se renseigner sur le lieu de destination et le trajet pour y arriver.
- PRÉVOIR DU TEMPS EN PLUS par parcours, un imprévu est très vite arrivé. Un ascenseur en panne, par exemple.
- S’ADAPTER : même en ayant anticipé le moindre détail, il y a toujours quelque chose que je n’avais pas imaginé, que l’on ne m’avait pas signalé. Comme une ou deux marches à monter. Celles-ci passent inaperçues pour une personne dont les jambes fonctionnent. Pas pour moi.
- SOLLICITER DU SOUTIEN : ne pas hésiter à demander de l’aide aux inconnus et à leur expliquer comment m’épauler.
- SE MÉFIER DES LABELS : même un lieu annoncé comme accessible en fauteuil ne l’est pas forcément.
- GÉRER LE STRESS : chaque déplacement ou sortie est une source de tension, même lorsqu’on est accompagné.
- PRÉVOIR DES PLANS DE SECOURS : le moindre aléa dans le trajet a des répercussions qui peuvent modifier tous tes plans.
- ANTICIPER… encore anticiper… toujours anticiper.
Pourtant, de gros efforts en matière d’accessibilité ont été réalisés en Suisse. Je le reconnais. J’ai pu le comparer avec d’autres pays. Et même si je n’ai pas encore tout testé, il reste malgré tout quelques défis.
Quand l’accessibilité s’arrête à la porte
J’ai pu constater qu’en général les lieux publics sont accessibles en fauteuil roulant. Cependant, les autres lieux, pas forcément. Voire très peu.
Par exemple, en plein centre-ville, j’ai enchainé dix restaurants avant de pouvoir enfin entrer dans l’un d’entre eux. Je ne compte plus le nombre de cabinets médicaux inaccessibles. Rien n’est prévu. Une fois, j’étais heureuse, il y avait une rampe d’accès… qui se terminait par cinq marches pour accéder à la porte. Là, il faut qu’on m’explique la logique. Qui peut construire un truc pareil ? Soit on construit une rampe, soit on n’en construit pas !
Il y a aussi les passages piétons où un côté est abaissé et pas l’autre. Je me retrouve donc au milieu de la rue sans possibilité de monter sur le trottoir. Ou des trottoirs trop étroits pour passer, ni parfois pour faire demi-tour.
Je dois également régulièrement renoncer à des activités prévues. Comme une conférence de trois jours où je me réjouissais d’aller, réunissant un très grand nombre de professionnels de la santé. Heureusement, j’ai prévenu quelques jours avant de ma mobilité réduite. La réponse ne tarde pas : « L’accès n’est pas prévu pour les PMR, sauf si vous pouvez monter une quinzaine de marches… Mais bien sûr, nous vous rembourserons la conférence sans aucun frais de votre part… ». Quelle ironie.
Transports, taxis PMR : quand sortir demande une organisation
Lorsque je voyage, dans le wagon prévu pour les PMR justement, le couloir est souvent envahi par des valises, des poussettes ou des vélos, et tous les sièges sont occupés. Je poursuis mon voyage au milieu du couloir. Bizarrement, l’endroit où il reste suffisamment de place est toujours à côté de la porte des toilettes. J’encombre moi aussi le passage et bloque malgré moi la sortie.
Un dernier gros problème, de mon point de vue : les taxis PMR. Ces véhicules sont prévus avec une rampe à l’arrière pour faire monter le fauteuil. Il y en a peu.

Mais surtout, ils doivent être réservés une à plusieurs semaines à l’avance, même dans une grande ville. Et cela ne laisse aucune place à la spontanéité ou à l’improvisation.
Je dénonce pour une prise de conscience. Pour poursuivre l’amélioration des déplacements en fauteuil. Car potentiellement, avec le vieillissement de la population, les fauteuils roulants pourraient devenir de plus en plus nombreux.
Les solutions qui changent le quotidien
Mais tout n’est pas négatif et il faut bien le signaler : car heureusement les trajets les plus courants se font naturellement… à la manière PMR, décrite plus haut.
Les transports publics sont les plus accessibles. Un service nous est même dédié : CFF handicap. Si je préviens une heure avant, une personne vient mettre une rampe pour monter et descendre du train.

L’employé me fait de la place dans le wagon, toujours souriant et aimable. Et lorsque la journée a été difficile, savoir que quelqu’un viendra m’aider, allège mes trajets.
J’ai aussi découvert une application : Ginto. Elle permet de répertorier tous les lieux accessibles autour de vous.
L’application Google Maps, avec la mention « fauteuil roulant », me trouve un trajet sans escaliers ou autres obstacles.
L’application swissrando propose quelques dizaines de balades accessibles en fauteuil roulant, avec les détails nécessaires permettant d’anticiper justement.
Petit à petit, grâce à tout cela, j’ai pu me déplacer partout en Suisse. Prendre le bateau sur le lac des Quatre-Cantons. Prendre le bus jusqu’au départ d’une balade. Monter au sommet du Moléson en cabine. Retourner au cinéma, dans les musées ou au théâtre. Faire du ski et de la randonnée grâce aux associations de sport adapté. Un réel bonheur.
Je tiens à remercier toutes les personnes qui ont pu contribuer à ce que ces trajets se passent bien.
L’accessibilité, une question de dignité
Alors, comme bilan de cette première année en fauteuil roulant, je dirais que la plupart du temps, si j’anticipe, mes trajets et mes déplacements dans les lieux publics se passent bien. Là où il y aurait de gros efforts à fournir, c’est dans les espaces privés.
Parce qu’évidemment je peux trouver le onzième restaurant qui a une rampe d’accès. Évidemment que je peux me priver de la super conférence que j’attends depuis des mois. Mais devenir et être une personne handicapée est déjà un parcours du combattant quotidien. Sortir de chez soi est une source de stress immense et demande énormément de courage et de volonté.
Alors, me sentir accueilli dans le restaurant que j’aimerais tester ou participer à la conférence que j’ai choisie a un impact tellement positif sur ma journée, voire ma semaine.
Finalement, l’accessibilité ne se résume pas à des normes techniques ou à des rampes d’accès. C’est avant tout une question de regard. C’est accepter que l’autre, malgré ses différences, puisse vivre et faire partie de la société. C’est accepter qu’il soit parmi nous. C’est lui donner le droit d’exister et lui rendre sa dignité.
Alors, la prochaine fois que vous marcherez dans la rue, regardez autour de vous et constatez le nombre d’obstacles que vous trouverez sur votre parcours jusqu’à votre destination… et pensez à nous.











