J’ai lu La Suisse en 15 femmes : un livre illustré pour redonner leur place aux femmes dans l’histoire suisse

Illustration de femmes manifestant pour le droit de vote des femmes, tirée du livre La Suisse en 15 femmes Illustration de femmes manifestant pour le droit de vote des femmes, tirée du livre La Suisse en 15 femmes

En parcourant les pages de La Suisse en 15 femmes, écrit par Olivier May et illustré par Zosia et Olivier Verbrugghe, on mesure combien certaines figures féminines restent encore trop discrètes dans notre mémoire collective. De la Dame de Monruz à Ruth Dreifuss, l’ouvrage propose un voyage à travers l’histoire suisse en mettant en lumière des femmes qui, chacune à leur manière, ont marqué leur époque.

En tant que lectrice romande, j’ai abordé ce livre comme une invitation à regarder l’histoire helvétique autrement : non plus seulement à travers les grands repères politiques ou militaires, mais aussi à travers des trajectoires féminines liées à l’art, au pouvoir, à la science, à la littérature, à l’engagement social et à l’émancipation. C’est cette lecture, à la fois personnelle, culturelle et journalistique, que je partage ici.

Fiche livre

  • Titre : La Suisse en 15 femmes
  • Auteur : Olivier May
  • Illustrations : Zosia et Olivier Verbrugghe
  • Éditeur : Auzou Suisse
  • Date de parution : octobre 2020
  • Nombre de pages : 144 pages
  • Format : livre relié
  • Thème principal : histoire des femmes en Suisse, mémoire helvétique, figures féminines suisses, transmission historique
Couverture du livre La Suisse en 15 femmes d’Olivier May, publié chez Auzou Suisse
La Suisse en 15 femmes, un livre illustré d’Olivier May publié chez Auzou Suisse, photographié après lecture pour Esprit Féminin.

Des racines lointaines : de la pierre à l’or

L’aventure commence bien avant la fondation de la Confédération de 1291. L’ouvrage nous ramène à une époque où les glaciers se retiraient des Alpes, laissant place à de nouveaux paysages, à une faune sauvage et aux premiers groupes humains installés sur le territoire de l’actuelle Suisse.

C’est dans ce contexte que le livre présente la Dame de Monruz, une petite statuette de jais découverte près du lac de Neuchâtel. Souvent évoquée comme l’une des plus anciennes représentations féminines retrouvées en Suisse, elle ouvre le récit sur une question fascinante : quelle place les figures féminines occupaient-elles dans l’imaginaire, les croyances ou les pratiques symboliques des sociétés préhistoriques ?

Statuette de la Dame de Monruz, petite représentation féminine préhistorique en jais découverte près de Neuchâtel
La Dame de Monruz, statuette préhistorique découverte près du lac de Neuchâtel, ouvre dans le livre une réflexion sur les premières représentations féminines connues sur le territoire suisse.

L’ouvrage ne transforme pas cette découverte en certitude absolue. Il invite plutôt à regarder cette statuette comme un fragment précieux de mémoire : un objet minuscule, mais capable de faire surgir une présence féminine très ancienne dans l’histoire du territoire helvétique.

Quelques millénaires plus tard, en Valais, la Jeune Fille celte au collier d’or, découverte à Sion, permet d’aborder une autre facette de cette histoire. Les parures retrouvées dans sa sépulture, notamment un collier d’or, suggèrent un rang social élevé et rappellent que certaines femmes pouvaient occuper une place importante dans leur communauté.

Ce portrait est particulièrement intéressant, car il nuance l’image d’un passé où les femmes seraient toujours restées en marge du pouvoir. À travers cette jeune fille, le livre montre que l’archéologie peut aussi bousculer nos représentations : les objets, les tombes et les traces matérielles racontent parfois une histoire plus complexe que celle que l’on a longtemps retenue.

Le pouvoir au Moyen Âge : entre cloîtres et châteaux

L’un des aspects les plus marquants du livre est la place accordée aux femmes de pouvoir au Moyen Âge. L’ouvrage rappelle que l’autorité ne s’exerçait pas uniquement sur les champs de bataille ou dans les conseils masculins : elle pouvait aussi se construire dans les abbayes, les alliances familiales, les décisions politiques et la gestion de territoires.

Parmi ces figures, Adélaïde, impératrice du Saint Empire romain germanique et bienfaitrice de l’Abbaye de Payerne, occupe une place importante. Son portrait permet d’aborder le rôle politique, religieux et patrimonial que certaines femmes ont pu exercer dans l’Europe médiévale, notamment à travers leur influence sur les monastères et les réseaux de pouvoir.

À Zurich, le livre met aussi en lumière les abbesses du Fraumünster, dont Élisabeth von Wetzikon, surnommée la « Grande Dame ». À travers son parcours, on comprend que certaines institutions religieuses ont pu offrir à des femmes de haut rang une forme d’autorité rare pour leur époque : gérer des biens, prendre des décisions administratives, représenter une institution et participer indirectement à la vie politique de la cité.

Plus tard, Katharina von Zimmern incarne une autre forme de pouvoir : celui du renoncement stratégique. En remettant son abbaye au Conseil de Zurich au moment de la Réforme, elle est présentée comme une figure de transition, capable de mesurer les tensions de son époque et de privilégier l’apaisement plutôt que l’affrontement.

Ces portraits sont précieux parce qu’ils élargissent notre manière de penser le pouvoir féminin. Ils rappellent que l’histoire des femmes ne se résume pas à une absence de droits : elle est aussi faite d’espaces d’influence, parfois limités, parfois fragiles, mais bien réels.

Les ombres et la lumière : de la répression à l’art

Le livre n’évite pas les zones sombres de l’histoire. À travers le destin de Caterina della Sale, brûlée dans les Grisons en 1613, l’ouvrage aborde la violence des procès en sorcellerie et les mécanismes sociaux qui ont pu conduire à l’accusation, à l’exclusion puis à la condamnation de nombreuses femmes.

Ce passage rappelle que l’histoire des femmes ne se raconte pas seulement à travers des figures de pouvoir ou de réussite. Elle passe aussi par celles qui ont subi la peur collective, les normes sociales de leur époque et les formes de contrôle exercées sur les corps, les savoirs ou les comportements jugés dérangeants.

Après cette séquence plus dure, l’ouvrage ouvre une autre perspective avec Anna Waser, présentée comme l’une des premières femmes peintres suisses à avoir été reconnue pour son talent. Son parcours permet d’aborder la place difficile des femmes dans le monde artistique, entre formation, reconnaissance, attentes familiales et contraintes sociales.

Puis vient Germaine de Staël, figure intellectuelle majeure liée au château de Coppet. Son portrait donne au livre une dimension européenne : à travers elle, il est question de littérature, de liberté de pensée, d’exil, de réseaux intellectuels et de résistance aux pouvoirs autoritaires. Dans cette partie, le livre montre que l’influence féminine peut aussi passer par les idées, les salons, les livres et les lieux de débat.

Cette section est l’une des plus fortes du livre, parce qu’elle ne présente pas une progression linéaire de l’ombre vers la lumière. Elle montre plutôt des chemins contrastés : des femmes condamnées, empêchées, reconnues ou écoutées selon les époques, les milieux sociaux et les espaces auxquels elles avaient accès.

Vers l’émancipation : braver les interdits

Avec le XIXᵉ et le XXᵉ siècle, le récit entre dans une période où les trajectoires individuelles croisent plus directement les questions d’accès au savoir, de reconnaissance publique et de droits politiques.

Le portrait d’Henriette Favez est l’un des plus saisissants. Née dans la région lémanique, elle exerce la médecine sous l’identité d’Henri Faber / Enrique Faber, dans un monde où les femmes sont très largement exclues des études et des professions médicales. Son histoire, marquée par le départ, le secret et le procès, permet d’aborder de manière concrète les barrières imposées aux femmes qui voulaient accéder à la science et au soin.

La littérature apparaît ensuite avec Johanna Spyri, connue dans le monde entier pour Heidi. Le livre rappelle que derrière cette œuvre devenue emblématique se trouve une autrice dont le parcours dépasse largement l’image d’un simple conte alpin. À travers elle, il est question de transmission, d’enfance, de paysage suisse, mais aussi de la manière dont une œuvre littéraire peut façonner durablement l’imaginaire d’un pays.

Le XXᵉ siècle met davantage en avant l’engagement politique. Émilie Gourd, journaliste et militante féministe genevoise, incarne la longue lutte pour le droit de vote des femmes en Suisse. Son portrait rappelle que l’obtention du suffrage féminin au niveau fédéral, en 1971, n’est pas arrivée soudainement : elle est le résultat de décennies de mobilisation, d’argumentation, d’organisation et de persévérance.

L’ouvrage fait aussi une place à Gilberte Montavon, connue sous le nom de « Gilberte de Courgenay ». Son histoire permet d’aborder une autre forme de mémoire collective : celle des figures populaires, parfois construites entre réalité historique, récit national et attachement affectif. À travers elle, le livre montre que certaines femmes ont marqué l’imaginaire suisse non seulement par leurs actions, mais aussi par la manière dont leur histoire a été racontée et transmise.

Cette partie du livre est particulièrement intéressante parce qu’elle montre plusieurs chemins vers la visibilité : soigner, écrire, militer, réconforter, incarner. Toutes ces trajectoires ne relèvent pas du même type d’émancipation, mais elles disent chacune quelque chose des limites imposées aux femmes, et des façons de les contourner.

L’audace du monde moderne

Dans sa dernière partie, l’ouvrage met en avant deux figures qui ouvrent le récit vers le XXᵉ siècle et la Suisse contemporaine : Ella Maillart et Ruth Dreifuss.

Avec Ella Maillart, aventurière, écrivaine, photographe et voyageuse genevoise, le livre aborde une autre forme d’émancipation : celle du mouvement, du départ et du regard porté sur le monde. Ses voyages en Asie, ses récits et ses photographies racontent une femme qui a refusé de rester assignée à un rôle attendu. Son parcours permet aussi de rappeler que la liberté féminine ne se joue pas seulement dans les institutions, mais aussi dans la possibilité de circuler, d’observer, d’écrire et de raconter par soi-même.

Le portrait de Ruth Dreifuss inscrit ensuite l’ouvrage dans l’histoire politique récente de la Suisse. Première femme à présider la Confédération, en 1999, elle représente une étape importante dans la visibilité des femmes au plus haut niveau de l’État. Son parcours permet d’aborder des enjeux sociaux et politiques majeurs, notamment les assurances sociales, la santé publique ou la politique en matière de drogues.

En rapprochant Ella Maillart et Ruth Dreifuss, le livre montre deux manières très différentes d’habiter l’espace public : l’une par le voyage, l’écriture et l’exploration ; l’autre par l’engagement politique, les responsabilités institutionnelles et les décisions collectives. Toutes deux rappellent que l’histoire des femmes en Suisse ne se limite pas à une conquête progressive de droits : elle se construit aussi dans des gestes de liberté, de parole, de présence et d’action.

Une lecture précieuse pour transmettre l’histoire autrement

En refermant La Suisse en 15 femmes, on garde surtout l’impression d’avoir traversé une histoire suisse plus incarnée, plus sensible et plus complète. Le livre ne prétend pas tout dire de la place des femmes dans le passé helvétique. Son intérêt est ailleurs : il ouvre des portes, donne des repères et invite à poursuivre la découverte.

Par sa structure chronologique, ses portraits courts et ses illustrations, l’ouvrage rend accessibles des figures très différentes : une statuette préhistorique, une jeune fille celte, des abbesses, une femme accusée de sorcellerie, des artistes, des autrices, des militantes, des voyageuses et des responsables politiques. Cette diversité permet de comprendre que l’histoire des femmes en Suisse ne suit pas une seule ligne : elle se compose de présences, d’effacements, de résistances, de transmissions et de reconnaissances progressives.

C’est aussi ce qui rend ce livre intéressant pour les jeunes lectrices et lecteurs, les familles, les enseignantes et enseignants, ou toute personne qui souhaite aborder l’histoire suisse sous un angle plus inclusif. Ce livre peut se lire comme une première porte d’entrée : simple sans être vide, pédagogique sans être froid, engagé sans perdre son ancrage historique.

Mon avis, après lecture : c’est un ouvrage à recommander pour ouvrir la conversation. Sur la place des femmes dans les récits nationaux, sur ce que l’on transmet, sur ce que l’on oublie, et sur la manière dont certaines figures peuvent reprendre place dans notre mémoire collective.

Note de lecture : 

Cet article a été rédigé après lecture de La Suisse en 15 femmes, d’Olivier May, illustré par Zosia et Olivier Verbrugghe. Il propose un regard journalistique et personnel sur l’ouvrage, sans partenariat rémunéré ni lien commercial avec l’éditeur, une librairie ou une plateforme de vente. Les éléments historiques évoqués s’appuient sur la lecture du livre et sont abordés dans une perspective culturelle et pédagogique.

Illustration image principale : 

Zosia

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Maeva Lasmar

Journaliste

Maeva Lasmar est une journaliste engagée qui s’intéresse aux réalités vécues par les femmes d’aujourd’hui en Suisse romande : charge mentale, bien-être, équilibre professionnel et reconnaissance émotionnelle.


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