- Rosa Bloch-Bollag naît le 30 juin 1880 à Zurich.
- Elle devient représentante de commerce et vendeuse pour une bijouterie zurichoise.
- En 1912, elle est membre du Parti socialiste suisse.
- En 1918, elle accède à la présidence de la commission nationale d’agitation politique des femmes du Parti socialiste.
- Au début de 1918, elle fait partie du Comité d’Olten.
Il y a des femmes dont l’histoire ne commence pas dans les salons politiques, mais dans la rue. Rosa Bloch-Bollag est de celles-là. À Zurich, en 1918, alors que la guerre fait grimper les prix et que les familles populaires manquent de tout, elle transforme la colère des femmes en revendication publique. Le pain, le lait, les denrées de base : pour elle, ces sujets ne relèvent pas seulement du foyer, mais du pouvoir.
Militante socialiste, figure du mouvement ouvrier et seule femme associée au comité d’Olten au début de 1918, Rosa Bloch-Bollag contribue à faire du suffrage féminin une revendication centrale de la grève générale suisse. Son parcours rappelle une évidence longtemps niée : tant que les femmes ne participent pas aux décisions politiques, leur quotidien reste décidé par d’autres.
Zurich, juin 1918 : les femmes battent le pavé contre la faim et la vie chère
Le 10 juin 1918, le centre de Zurich devient le théâtre d’une colère qui gronde depuis des mois dans les quartiers populaires. Elles sont environ un millier selon les estimations, à s’élancer depuis la Maison du Peuple (Volkshaus) pour marcher vers le Rathaus, siège du parlement cantonal.
En tête de ce cortège singulier composé de travailleuses et de mères de famille, une femme au regard déterminé mène l’action : Rosa Bloch-Bollag. Sur les pancartes que ces femmes brandissent, les mots sont crus : « Nous avons faim, nos enfants ont faim ».
Cette « marche de la faim » n’est pas une simple manifestation de mécontentement, mais une interpellation frontale du pouvoir dans le contexte de la pénurie et de la hausse vertigineuse des prix durant les années de guerre. Rosa Bloch-Bollag et ses compagnes dénoncent l’usure et la spéculation qui frappent les foyers les plus modestes. Elles exigent des mesures d’urgence, notamment la saisie immédiate des denrées de première nécessité et leur distribution équitable aux familles nécessiteuses.
Si le gouvernement zurichois manifeste initialement une réticence à les recevoir, c’est en grande partie parce qu’aucune femme n’a encore jamais été autorisée à s’exprimer devant le parlement. Cependant, la pression exercée par cette mobilisation finit par obtenir une concession : une audition officielle.
Le 17 juin 1918 marque ainsi un tournant dans la vie politique zurichoise. Rosa Bloch-Bollag, accompagnée de l’enseignante Agnes Robmann et de l’ouvrière Marie Härri, devient l’une des trois premières femmes à prendre officiellement la parole devant le Kantonsrat (Grand Conseil).
Son discours est une charge contre l’exploitation et l’inaction bureaucratique, un moment souvent décrit comme un exemple de la capacité des femmes à investir l’espace politique bien avant l’obtention de leurs droits de vote officiels. Selon le Dictionnaire historique de la Suisse, cette défense vigoureuse des revendications ouvrières est alors couronnée de succès.
Une féministe née dans les tensions sociales de la Suisse industrielle
Rien ne semblait pourtant destiner Rosa Bollag, née le 30 juin 1880 à Zurich, à devenir une égérie des mouvements révolutionnaires. Elle voit le jour dans une famille de marchands juifs initialement aisée : son père est le marchand de grains Berthold Bollag et sa mère Julie, née Guggenheim.
Cependant, le destin familial bascule lorsqu’une ruine financière soudaine frappe les affaires de son père. Contrainte par cette nécessité matérielle, la jeune Rosa doit interrompre ses études de droit, faute de moyens financiers pour les poursuivre.
Cette confrontation avec la précarité est souvent présentée comme le catalyseur de son engagement politique. Pour assurer son indépendance, elle devient représentante de commerce et vendeuse pour une bijouterie zurichoise. Ce métier, qui l’amène à parcourir les routes, lui vaudra plus tard le surnom déprécialtif de « Brillanten-Rosa » (Rosa les diamants) dans les colonnes de journaux comme la Neue Zürcher Zeitung.
Des portraits biographiques suggèrent que cette autonomie professionnelle a nourri son engagement en la confrontant à la réalité de l’exploitation des travailleuses. D’abord proche des milieux anarchistes, elle s’oriente progressivement vers un marxisme révolutionnaire, sous l’influence de figures internationales telles que Rosa Luxemburg. En 1912, elle rejoint officiellement les rangs du Parti socialiste suisse (PSS).
Le suffrage féminin comme revendication de classe
Au sein du PSS, Rosa Bloch-Bollag ne vient pas pour faire de la figuration, mais pour porter la voix des travailleuses. Son intelligence et ses talents d’oratrice la propulsent rapidement à la tête du mouvement féminin socialiste. En 1918, elle prend la présidence de la commission nationale d’agitation politique des femmes du Parti socialiste.
Son action passe également par la plume. Elle assume la rédaction de Die Vorkämpferin (La Pionnière), le journal des travailleuses fondé en 1906 par Margarethe Hardegger. Sous son égide, la revue devient un support d’analyse reliant les questions domestiques les plus quotidiennes comme le prix du pain ou du lait aux grands enjeux impérialistes mondiaux.
Pour Rosa Bloch-Bollag, le droit de vote n’est pas un simple idéal moral ou une faveur accordée par les hommes ; elle le revendique comme un outil politique essentiel pour que les ouvrières puissent peser directement sur les rapports de production et les décisions de l’État.
Seule femme dans le comité d’Olten : une présence qui change la donne
Au début de l’année 1918, la tension sociale en Suisse s’accroît face au projet gouvernemental d’obligation de service civil (Zivildienstpflicht), perçu par les milieux ouvriers comme une menace de militarisation du travail. Le Comité d’Olten est créé en février pour coordonner la résistance ouvrière.
Rosa Bloch-Bollag est choisie pour faire partie des membres d’origine de ce comité exécutif, seule femme siégeant parmi les leaders syndicaux et politiques masculins tels que Robert Grimm ou Friedrich Schneider.
Sa présence au sein de cette instance stratégique est souvent considérée comme déterminante. C’est à son acharnement que l’on attribue généralement l’inscription du suffrage féminin tant actif que passif, en deuxième position sur la liste des neuf revendications de la grève générale de novembre 1918. Avant son intervention, les revendications féminines étaient souvent perçues comme secondaires par certains dirigeants du mouvement ouvrier.
En plaçant le vote des femmes juste après la réélection proportionnelle du Conseil national, elle contribue à faire reconnaître les citoyennes comme des partenaires égales du changement social. Bien qu’elle soit remplacée environ un mois plus tard au sein du comité par Fritz Platten, son empreinte sur le programme de la grève demeure une référence historique.
Pourquoi son combat reste difficile à classer
Le militantisme de Rosa Bloch-Bollag se distingue par son refus des catégories simplistes, articulant trois dimensions indissociables :
- Le pain : Elle considère la question des subsistances comme éminemment politique. Dès 1916, elle organise des actions directes sur les marchés, où les ouvrières tentent d’obtenir des prix justes pour les denrées de base, politisant ainsi l’assiette familiale pour mobiliser les femmes que l’on disait indifférentes à la politique.
- Le vote : Elle milite pour le suffrage d’une manière différente de celle des associations bourgeoises. Alors que certaines peuvent voir le vote comme une récompense pour le dévouement patriotique, Rosa Bloch-Bollag le revendique comme un droit inconditionnel et un instrument de combat nécessaire contre l’exploitation.
- Le pouvoir : Elle refuse la séparation entre la sphère privée (le foyer) et les lieux où se décident les rapports sociaux. Sa participation au Comité d’Olten et son audition historique au parlement zurichois témoignent de sa volonté d’investir les bastions du pouvoir pour les transformer de l’intérieur.
Une trajectoire radicale, entre espoir révolutionnaire et fin précoce
Après l’échec relatif de la grève générale de 1918, les divisions internes au socialisme helvétique s’accentuent. Rosa Bloch-Bollag, fidèle à ses convictions révolutionnaires et déçue par les compromis du Parti socialiste, rejoint le courant radical lors de la scission. En 1921, elle adhère au nouveau Parti communiste suisse (PCS/KPS).
Selon des travaux académiques, elle est citée parmi les collaboratrices du secrétariat de l’Internationale communiste des femmes, ce qui souligne l’envergure internationale de son engagement. Toutefois, au sein même de sa nouvelle famille politique, elle semble avoir rencontré la persistance de visions où l’égalité des genres restait parfois subordonnée aux impératifs tactiques de la lutte des classes.
Pourtant, son parcours est brusquement interrompu. Rosa Bloch-Bollag meurt le 13 juillet 1922 à Zurich, à l’âge de seulement 42 ans, des suites d’une complication lors d’une opération du goitre. Son décès brutal choque profondément le mouvement ouvrier. Selon des rétrospectives publiées par la Workzeitung, son époux, Siegfried Bloch (qui dirigeait alors la Centrale de littérature sociale, devenue le Schweizerisches Sozialarchiv), a cru à un complot ; toutefois, aucune preuve historique n’étaye cette hypothèse.
Une mémoire moins consensuelle que celle du suffrage officiel
Pourquoi Rosa Bloch-Bollag est-elle moins célébrée que d’autres pionnières ? Sans doute parce qu’elle appartient à une tradition de lutte frontale. Son héritage, ancré dans le socialisme révolutionnaire et le communisme, est plus difficile à intégrer dans un récit national helvétique souvent lissé par le consensus.
Là où les figures féministes plus institutionnelles sont aujourd’hui honorées pour leur persévérance, Rosa Bloch-Bollag reste l’image de celle qui « ne frappait pas aux portes, mais les enfonçait ». En reliant indéfectiblement les droits des femmes à la justice économique, elle a ouvert une voie qui dérangeait autant ses adversaires que certains de ses camarades.
Sa mort précoce l’a empêchée de voir l’aboutissement institutionnel du droit de vote en 1971, mais elle a laissé derrière elle les fondations d’un féminisme social suisse exigeant.
Quand le quotidien des femmes devient une question politique
Rosa Bloch-Bollag nous rappelle que les grands changements ne naissent pas toujours dans les salons feutrés, mais souvent au coin des rues et dans la poussière des marchés. Elle a su transformer le cri de faim d’un millier de mères de famille en une revendication politique majeure.
Par son courage, Rosa Bloch-Bollag a contribué à prouver que la citoyenneté commence dès que l’on refuse de se taire face à l’injustice.
Sources :
- Rosa Bloch-Bollag (1880 – 1922), CH2021 – https://ch2021.ch/fr/rosa-bloch-bollag-1880-1922/
- Bloch-Bollag, Rosa – https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/009274/2017-12-08/
- Rosa Bloch,Wikipédia – https://fr.wikipedia.org/wiki/Rosa_Bloch











