La sororité n’est pas une valeur, c’est une pratique

Femmes en réunion professionnelle échangeant autour d’une stratégie, illustration de la sororité en entreprise et du soutien entre collègues. Femmes en réunion professionnelle échangeant autour d’une stratégie, illustration de la sororité en entreprise et du soutien entre collègues.

On parle souvent de sororité comme d’une valeur. Mais dans le monde professionnel, elle se joue surtout dans des gestes concrets : recommander, nommer, soutenir, transmettre, ouvrir une porte. Dans cet article, Élise Vautrin De Bastos interroge les mécanismes qui freinent parfois la solidarité entre femmes en entreprise, et propose une vision plus active, lucide et participative de la sororité.

« Pas facile de traquer la part de la liberté de celle du conditionnement. Je la croyais droite, ma ligne de fille, ça part dans tous les sens. »
— Annie Ernaux (1)

Qui n’a jamais entendu, au moins une fois dans sa carrière :

« Franchement, je préfère travailler avec des hommes, c’est plus simple. »

Ou sa cousine :

« Moi, je n’aime pas travailler avec d’autres femmes, il y a trop de discussions. »

Ces phrases sont souvent prononcées sans agressivité. Elles ressemblent davantage à un constat qu’à un jugement. Comme s’il existait naturellement deux façons de travailler, de communiquer ou de collaborer, déterminées par le genre.

Je l’ai entendue des dizaines de fois. Je l’ai parfois comprise. Et si je suis totalement honnête, il m’est même arrivé d’y penser.

Pendant longtemps, je ne l’ai pas vraiment remise en question. Après tout, si autant de femmes partageaient cette impression, c’est qu’elle devait bien reposer sur une part de vérité. Puis, j’ai commencé à m’interroger. Car, derrière cette petite phrase, se cache peut-être une question plus profonde :

Pourquoi est-il parfois si difficile pour les femmes de se soutenir pleinement dans le monde professionnel ?

Je ne parle pas ici de méchanceté. Je ne parle pas de rivalité permanente. Je parle de ces comportements du quotidien qui peuvent freiner la solidarité, parfois sans même que nous en ayons conscience.

Et si ce que nous considérons comme des choix individuels était aussi le produit d’années de conditionnement ?

Comme l’écrit Annie Ernaux :

“il n’est pas toujours facile de distinguer ce qui relève de notre liberté de ce qui relève de ce que nous avons appris à considérer comme normal.”

Que ce soit dans les grandes entreprises où j’ai travaillé, dans les PME que j’accompagne aujourd’hui ou auprès d’entrepreneures et  indépendantes, je retrouve souvent les mêmes mécanismes.

Non pas des fautes, des mécanismes.

Se comparer au lieu de se reconnaître

Le premier est la comparaison : 

  • une femme obtient une promotion,
  • une autre développe son entreprise,
  • une troisième prend la parole avec assurance dans une réunion.

Notre premier réflexe est-il toujours l’admiration ? Pas forcément.

Parfois, sa réussite vient réveiller nos propres doutes. Elle devient alors moins une source d’inspiration qu’un miroir inconfortable.

  • « Pourquoi elle et pas moi ? » 
  • « Qu’a-t-elle de plus ? »
  • « Qu’a-t-elle fait que je n’ai pas fait ? »

Ces questions sont humaines. Elles nous traversent toutes. Pourtant, la réussite d’une autre femme ne retire rien à la nôtre. Elle ne ferme aucune porte. Elle nous montre simplement qu’un chemin est possible.

Gloria Steinem écrivait (2) :

« Ce manque d’estime qui nous fait nous rabaisser les unes les autres reste le principal ennemi de la sororité. »

Cette phrase me touche particulièrement. Car, derrière la comparaison, se cache souvent autre chose : la peur de ne pas être assez.

Je crois que l’une des premières formes de sororité consiste à transformer la comparaison en inspiration.

Cette difficulté à se reconnaître entre femmes rejoint aussi le piège de la “bonne élève” au travail : attendre d’être remarquée, rester discrète, faire bien sans toujours oser prendre sa place.

Être plus sévère avec les femmes qu’avec les hommes

Je me suis également surprise à observer un phénomène troublant. Nous pouvons parfois être plus exigeantes envers les femmes qu’envers les hommes.

  • Une femme affirmée sera jugée autoritaire,
  • un homme affirmé sera jugé leader.
  • Une femme ambitieuse pourra être perçue comme arriviste,
  • un homme ambitieux sera considéré comme motivé.
  • Une femme qui prend beaucoup de place dérange,
  • une femme qui n’en prend pas assez manque de confiance.

Comme si l’équilibre était toujours ailleurs. Comme si les femmes devaient constamment trouver une forme de perfection impossible.

Sans le vouloir, nous reproduisons parfois les mêmes injonctions dont nous souffrons.

Rester silencieuse quand une femme est invisibilisée

À une époque de ma vie professionnelle, il m’est arrivé plusieurs fois de ne pas être entendue.

Je me souviens d’une réunion stratégique autour d’un client particulièrement mécontent. Nous cherchions collectivement une solution à un problème qui semblait sans issue. Pendant le brainstorming, j’ai proposé une piste qui me paraissait répondre précisément au besoin du client.

Silence. Personne n’a rebondi.

Quelques jours plus tard, un collègue est arrivé avec « sa » solution. La même. Mot pour mot. Cette fois, elle a été saluée.

Je me souviens avoir dit à mon manager :

« Avoir raison avant les autres, c’est avoir tort. »

Pendant longtemps, je me suis contentée de cette explication. Avec le recul, je me dis surtout qu’une seule phrase aurait changé la situation :

« Il me semble qu’Élise avait déjà proposé cette idée. »

La sororité se joue souvent dans ces moments-là. Pas dans les grands discours. Dans les petites prises de parole. Dans la capacité à rendre visible une contribution.

La stratégie de l’amplification : nommer les idées des femmes

Il existe d’ailleurs une pratique appelée « la stratégie de l’amplification ».

Le principe est simple : lorsqu’une femme apporte une idée pertinente, les autres femmes présentes la reprennent en citant explicitement son nom.

  • « Comme le disait Sophie tout à l’heure… »
  • « Pour reprendre la proposition de Marie… »
  • « L’idée de Claire mérite d’être explorée. »

Cette pratique a notamment été popularisée par des collaboratrices de la Maison Blanche (3) qui avaient observé que certaines idées proposées par des femmes étaient parfois ignorées avant d’être reprises plus tard par d’autres.

En nommant systématiquement l’autrice de l’idée, elles rendaient sa contribution visible et limitaient les possibilités d’appropriation.

J’aime cette stratégie parce qu’elle est simple. Elle ne demande ni conflit ni confrontation. Elle consiste simplement à attribuer le mérite là où il revient. Et, parfois, une phrase suffit pour qu’une femme ne devienne pas invisible dans une réunion.

Oublier le pouvoir de la recommandation

Les carrières ne progressent pas uniquement grâce aux compétences. Elles progressent aussi grâce à la visibilité. Grâce aux opportunités. Grâce aux recommandations.

Combien de missions, de postes ou de projets sont attribués parce qu’un nom est cité au bon moment ?

Lorsque quelqu’un vous demande :

« Tu connais une personne compétente pour ce projet ? »

Qui vous vient spontanément à l’esprit ? Je crois que nous sous-estimons le pouvoir de cette simple phrase :

« Oui, je connais quelqu’un. »

Puis de prononcer le nom d’une autre femme.

Attendre la sororité sans la pratiquer

Pendant longtemps, j’ai cru que la sororité était une valeur.

Aujourd’hui, je pense qu’elle est surtout une pratique. Une pratique quotidienne. Une pratique qui ne demande pas de grands discours. Une pratique qui ne demande pas d’aimer toutes les femmes ni d’être toujours d’accord avec elles.

Mains de femmes travaillant ensemble autour de documents, post-it et carnets, illustration d’une sororité active en entreprise.
La sororité en entreprise se construit aussi dans les gestes concrets : partager, recommander, reconnaître et avancer ensemble.

Elle demande simplement de participer. De faire sa part.

Une sororité participative

La sociologue Christine Delphy écrivait (4) :

« La lutte féministe consiste autant à découvrir les oppressions inconnues, à voir l’oppression là où on ne la voyait pas, qu’à lutter contre les oppressions connues. »

Je crois que la sororité participative consiste précisément à regarder autrement certains comportements que nous considérions comme normaux.

  • Elle ne demande pas d’abandonner son esprit critique,
  • Elle ne demande pas de soutenir une idée médiocre.
  • Elle ne demande pas de favoriser quelqu’un au détriment de la compétence.

Elle demande autre chose.

Les gestes concrets d’une sororité active

Dans le quotidien professionnel, cette sororité active peut prendre des formes très simples, mais profondément utiles :

  • Recommander une femme compétente.
  • Partager une information utile.
  • Ouvrir son réseau.
  • Nommer une contribution.
  • Encourager une prise de parole.
  • Reconnaître un travail bien fait.
  • Refuser de participer à une critique gratuite.
  • Défendre une collègue lorsqu’elle est injustement minimisée.
  • Rien de spectaculaire.
  • Mais beaucoup de concret.

Ce que j’aimerais dire aux femmes en entreprise

Chaque matin, je me lève, je me brosse les dents, je regarde mon agenda. Je fais parfois quelques minutes de méditation ou de gratitude pour commencer la journée dans de bonnes dispositions.

Et depuis quelque temps, j’essaie d’ajouter une autre pratique. Je me demande :

« Quelle femme autour de moi mérite aujourd’hui d’être mise en lumière ? »

Une collègue, une entrepreneure, une cliente, une amie, une partenaire. Quelqu’un dont le travail mérite d’être reconnu, quelqu’un dont le nom mérite d’être prononcé lorsqu’une opportunité se présente.

Puis, j’essaie d’agir, citer son nom, reconnaître sa contribution, partager son travail, la recommander lorsqu’une mission ou un projet se présente, lui ouvrir une porte lorsque je le peux.

  • Parce que recommander une femme compétente ne m’enlève rien.
  • Parce que reconnaître son talent ne diminue pas le mien.
  • Parce que la réussite n’est pas une ressource limitée.

Je ne crois pas que la sororité consiste à aimer toutes les femmes. Je crois qu’elle consiste à leur accorder ce que nous réclamons souvent pour nous-mêmes : une écoute sincère, une juste reconnaissance et la possibilité d’occuper pleinement leur place.

La sororité ne changera probablement pas, à elle seule, toutes les inégalités professionnelles. Mais elle peut changer quelque chose de fondamental : notre façon d’avancer ensemble.

Et peut-être que la question n’est finalement pas de savoir s’il est plus simple de travailler avec des hommes ou avec des femmes. Peut-être que la véritable question est : Quel type de femme ai-je envie d’être pour les autres femmes ?

Peut-être que la réponse commence dans des gestes très simples :

Voir.

Nommer.

Reconnaître.

Transmettre.

Recommander.

La sororité commence peut-être simplement là.

Sources : 
  • (1) Annie Ernaux – https://www.annie-ernaux.org
  • (2) Gloria Steinem – https://www.gloriasteinem.com
  • (3) À la Maison-Blanche, les femmes ont un stratagème unique pour se faire entendre en réunion | Slate.fr – https://www.slate.fr/story/123511/femmes-gouvernement-obama-strategie-reunion
  • (4) Le blog de Christine Delphy, Nouvelles questions féministes – https://christinedelphy.wordpress.com/
Photo de profil de Élise Vautrin De Bastos

Élise Vautrin De Bastos

Consultante en stratégie commerciale, gestion de projet et accompagnement professionnel

Élise Vautrin De Bastos accompagne les entreprises et les professionnelles sur des enjeux de stratégie commerciale, de gestion de projet, de performance et de transformation. Forte de plus de 12 ans d’expérience dans les environnements commerciaux et marketing, notamment dans la gestion de flotte automobile, elle apporte un regard de terrain sur les dynamiques professionnelles, la posture au travail, la reconnaissance, la négociation et la place des femmes en entreprise.


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