Mon enfant ne mange plus : quand faut-il s’inquiéter ?

Un jeune enfant découvre des légumes à son rythme pendant un repas en famille, sous le regard bienveillant de ses parents. Un jeune enfant découvre des légumes à son rythme pendant un repas en famille, sous le regard bienveillant de ses parents.

« Un enfant ne se laissera pas mourir de faim. » « Laisse-le, il finira bien par manger. » « Il fait simplement des caprices. »

Pendant longtemps, ces phrases ont accompagné les difficultés alimentaires des enfants. Elles se transmettent de génération en génération, souvent avec la volonté de rassurer les parents. Pourtant, les connaissances scientifiques ont considérablement évolué au cours des vingt dernières années.

Nous savons aujourd’hui que, si la plupart des difficultés alimentaires font partie du développement normal de l’enfant, certaines traduisent de véritables troubles qui méritent d’être reconnus et accompagnés.

Avant de parler de troubles alimentaires pédiatriques, rappelons une évidence que l’on oublie souvent : manger est un apprentissage.

Manger s’apprend

Dans l’assiette d’un enfant, les adultes voient souvent des légumes, des protéines, des quantités ou un équilibre à préserver. L’enfant, lui, découvre des couleurs, des odeurs, des textures, des sensations. Pour lui, manger est d’abord un formidable terrain d’exploration.

Si le nouveau-né naît avec les réflexes nécessaires pour téter, il doit ensuite apprendre progressivement à manger des aliments aux textures et aux consistances variées. Accepter une cuillère, croquer un morceau, le mastiquer, découvrir une nouvelle texture, etc. Toutes ces compétences s’acquièrent progressivement au fil des premières années de vie.

Manger ne consiste pas seulement à avaler des aliments. Cet apprentissage mobilise les sens, le corps, les émotions, les relations avec les autres et même la culture alimentaire familiale. Il permet à l’enfant de découvrir le monde autant que de se nourrir.

Le véritable enjeu n’est pas qu’un enfant termine son assiette aujourd’hui, mais qu’il construise, jour après jour, une relation sereine avec l’alimentation. Le plaisir de découvrir, de partager et de manger en est le moteur.

Découvrir avant de goûter

Lorsque nous découvrons une spécialité locale en voyage, nous ne la goûtons pas immédiatement. Nous l’observons. Nous essayons d’en reconnaître les ingrédients. Nous en sentons l’odeur. Nous imaginons sa texture. Nous hésitons parfois. Puis nous décidons… ou non… d’y goûter.

Les jeunes enfants fonctionnent exactement de la même manière.

Avant d’accepter un aliment dans leur bouche, ils ont besoin de l’apprivoiser. Le regarder, le sentir, le manipuler, l’écraser entre leurs doigts, parfois même jouer avec, l’étaler sur la table… ou sur leur visage, le plonger dans leur verre d’eau… Toutes ces expériences font déjà partie de l’apprentissage.

Ce que nous considérons comme un seul aliment peut parfois représenter, pour un jeune enfant, plusieurs découvertes distinctes. Une carotte râpée, une purée de carottes, une soupe, une carotte cuite en rondelles ou un bâtonnet de carotte crue offrent des couleurs, des odeurs, des textures et des sensations en bouche complètement différentes. Pourtant, il s’agit toujours… d’une carotte pour nous. Pour lui, chaque version est perçue comme un nouvel aliment.

Cette manière de découvrir les aliments peut parfois surprendre les adultes. Pourtant, nous sommes tous passés par là. Elle fait pleinement partie du développement de l’enfant.

Comme pour tous les apprentissages, certains enfants auront besoin de plus de temps que d’autres. L’important n’est donc pas de comparer son enfant à celui du voisin, mais de l’accompagner là où il en est aujourd’hui.

Pourquoi les repas deviennent-ils parfois plus compliqués ?

Il arrive qu’un enfant qui mangeait volontiers jusque-là commence soudain à manger moins, à refuser certains aliments ou à ne réclamer que quelques plats bien précis. Il semble aussi beaucoup plus intéressé par courir, jouer ou explorer la maison que par rester assis à table. Ces changements inquiètent les parents. Pourtant, ils correspondent le plus souvent à des étapes normales du développement.

Les poussées dentaires, la fatigue, une maladie ou une période riche en découvertes peuvent temporairement modifier son appétit.

Vers deux ans apparaît la période de néophobie alimentaire, littéralement « la peur du nouveau ». Cette étape est fréquente durant la petite enfance, principalement entre deux et cinq ans, selon les études (Torres, T. de O., Gomes, D. R., & Mattos, M. P. (2021). Factors associated with food neophobia in children: Systematic review. Revista Paulista de Pediatria, 39, e2020089). Ils deviennent plus prudents face aux aliments inconnus ou présentés différemment. 

Pendant cette phase, il est préférable de continuer à proposer les aliments sans pression. Plus les repas deviennent un enjeu autour des quantités, de l’équilibre alimentaire ou des règles à table, plus l’enfant risque d’associer l’alimentation à une source de tension.

Enfin, gardons à l’esprit que l’équilibre alimentaire ne se construit ni sur un repas ni sur une journée, mais au fil des semaines. Les besoins nutritionnels d’un jeune enfant diffèrent de ceux d’un adulte. Pour cette raison, mieux vaut se référer à des recommandations spécifiques à l’enfant, comme celles proposées par Bon Appétit les Petits, plutôt que de comparer son assiette à celle d’un adulte.

Page d'information de la Confédération suisse présentant des conseils sur l'allaitement, la diversification alimentaire, la prévention des allergies et l'apprentissage de l'alimentation chez le nourrisson.
Le programme « Bon Appétit les Petits » de la Confédération suisse propose des recommandations fondées sur les connaissances actuelles concernant l’allaitement, la diversification alimentaire, la prévention des allergies et l’alimentation du jeune enfant.

Le rôle des parents n’est donc pas de convaincre leur enfant de manger, mais de lui donner envie de découvrir.

Le repas commence bien avant la première bouchée

Lorsqu’un enfant devient sélectif, notre premier réflexe est souvent de regarder son assiette. A-t-il assez mangé ? A-t-il goûté ? Que pourrait-on lui préparer d’autre ?

Le repas commence bien avant la première bouchée. Il débute dans l’ambiance, les odeurs qui s’échappent de la cuisine, les discussions, les rires et le plaisir de partager un moment ensemble.

L’installation joue également un rôle important. Un enfant dont les pieds pendent dans le vide mobilise une partie de son énergie pour maintenir son équilibre. Lorsqu’il est bien installé, le dos soutenu et les pieds en appui, il est beaucoup plus disponible pour manger.

Les jeunes enfants ont également un besoin de mouvement très important. Pour certains, rester assis quinze ou vingt minutes constitue déjà un véritable effort. Cela ne signifie pas qu’ils sont mal élevés, mais simplement qu’ils sont en période motrice intense.

À table, les enfants apprennent beaucoup en observant. Avant même de goûter un aliment, ils regardent les convives autour d’eux. Sans même s’en rendre compte, ils cherchent à savoir si cet aliment est familier, apprécié… et sans danger.

Imaginons qu’il découvre le fenouil pour la première fois. Si l’un de ses parents grimace en disant : « Je déteste ça », il y a de fortes chances qu’il hésite, lui aussi, à y goûter. À l’inverse, voir les adultes ou ses frères et sœurs manger avec curiosité et plaisir lui donne confiance et envie de se lancer.

8 pistes pour rendre les repas plus sereins

Il n’existe pas de recette miracle. Chaque enfant est différent. En revanche, quelques ajustements suffisent souvent à rendre les repas plus sereins.

Vous pouvez, par exemple :

  1. Continuez à proposer les aliments refusés, mais en très petites quantités. Une simple cuillère à café dans un coin de l’assiette suffit. L’objectif n’est pas qu’il les mange immédiatement, mais qu’il accepte progressivement leur présence. 
  2. Laissez votre enfant découvrir l’aliment à son rythme. Le regarder, le sentir, le toucher, l’écraser, jouer avec ou même le lécher sont déjà des étapes importantes de l’apprentissage. 
  3. Partagez le même repas en famille, tout en veillant à ce qu’il comprenne au moins un aliment qu’il apprécie. Voir les autres manger avec plaisir donne confiance. 
  4. Laissez-le manger avec ses mains lorsque c’est possible. Cette liberté facilite souvent les découvertes sensorielles. 
  5. Profitez de la préparation du repas. Sentir une herbe aromatique, goûter un morceau de concombre, une tomate ou un petit morceau de fromage est souvent plus facile avant de passer à table. 
  6. Proposez un petit « apéritif » composé de légumes crus ou d’autres aliments « sains » adapté à son âge pendant que le repas termine de cuire. En dehors du repas, la curiosité prend souvent le dessus. 
  7. Faites les courses et cuisiner ensemble. Choisir les légumes, les laver, les couper ou préparer le repas sont autant d’occasions de découvrir les aliments autrement. 
  8. Respectez son besoin de mouvement. Certains enfants ont de la peine à rester assis longtemps. Les autoriser à quitter ponctuellement la table pendant quelques instants ou à utiliser un timer visuel peut les aider à mieux vivre le repas. 
Timer visuel utilisé pour aider un jeune enfant à visualiser la durée d'un repas ou d'une activité.

L’objectif n’est pas de trouver la solution parfaite, mais de multiplier les expériences positives autour des repas, pour que votre enfant garde envie de revenir à table… et de continuer à découvrir.

Quand demander de l’aide ?

Heureusement, la majorité des difficultés alimentaires s’atténuent progressivement avec le développement de l’enfant. Mais il arrive que cet apprentissage ne suive pas son cours habituel.

Si les repas deviennent une véritable source de stress ou de souffrance, que votre enfant refuse durablement de nombreux aliments, présente un dégoût marqué pour certaines textures, que les repas s’éternisent ou que toute la vie familiale finit par s’organiser autour de son alimentation, il est important de ne pas rester seul.

Ces situations peuvent évoquer un Trouble Alimentaire Pédiatrique (TAP). Contrairement aux idées reçues, ces difficultés disparaissent rarement spontanément lorsqu’elles sont bien installées. Plus elles sont repérées tôt, plus l’accompagnement est simple et efficace.

Selon les besoins de l’enfant, plusieurs professionnels peuvent intervenir de manière complémentaire : logopédiste, ergothérapeute, psychomotricien·ne, infirmier·ère ou diététicien·ne pédiatrique formé·e aux TAP (troubles alimentaires pédiatriques), ainsi que le pédiatre ou le psychologue lorsque cela est nécessaire.

L’objectif n’est jamais de « faire manger » l’enfant. Il est de comprendre ce qui freine ses apprentissages, de restaurer progressivement le plaisir autour des repas et d’accompagner toute la famille.

Les difficultés alimentaires ne peuvent pas être évaluées uniquement à partir d’un article. Si vous avez une inquiétude concernant l’alimentation, la croissance, le développement ou la santé de votre enfant, demandez conseil à son pédiatre ou à un professionnel formé aux difficultés alimentaires pédiatriques.

L’essentiel : retrouver le plaisir des repas

Les difficultés alimentaires touchent de nombreuses familles. La plupart font partie du développement normal de l’enfant et disparaissent progressivement. D’autres, en revanche, méritent d’être reconnues et accompagnées précocement.

Entre ces deux situations, il y a surtout des parents qui font de leur mieux, souvent avec de nombreux questionnements et des inquiétudes. Si vous vous reconnaissez dans cet article, n’hésitez pas à demander conseil à des professionnels formés aux difficultés alimentaires de l’enfant. Quelques ajustements, un changement de regard ou un accompagnement précoce suffisent parfois à transformer le quotidien d’une famille.

Car derrière chaque repas, se cache un apprentissage. Et comme tous les apprentissages, il demande du temps, de la confiance, du partage… Et beaucoup de plaisir.

Le plaisir de découvrir. Le plaisir d’être ensemble. Le plaisir de manger.

C’est sur ces trois plaisirs que se construit, jour après jour, la relation que votre enfant entretiendra avec l’alimentation tout au long de sa vie.

Ressources utiles pour les parents : 
  • REISO, Enfance et jeunesse, Quand manger devient une épreuve pour l’enfant – https://www.reiso.org/component/content/article/14431-quand-manger-devient-une-epreuve-pour-lenfant
  • Croque la vie! Association pour l’Oralité alimentaire, Groupe d’entraide pour parents – https://www.infoentraidesuisse.ch/shch/fr/selbsthilfe-gesucht/themenliste/detail/croque-la-vie-association-pour-loralite-alimentaire-groupe-dentraide-pour-parents/Lausanne.html
  • Inforalité : Difficultés alimentaires de mon enfant – https://www.inforalite.fr/parents/
  • Alimentation des nourrissons et des enfants en bas âge – https://bonappetitlespetits.ch/
Portrait de Julie Champenois, infirmière spécialisée en pédiatrie et autrice

Julie Champenois

Infirmière spécialisée en pédiatrie · Consultante IBCLC · Formatrice · Superviseure · Autrice

Julie Champenois est infirmière spécialisée en pédiatrie. Forte de plus de vingt-cinq ans d’expérience auprès des enfants et de leurs familles, elle s’est spécialisée dans l’alimentation, l’oralité et l’allaitement maternel. Titulaire d’un DIU Troubles de l’oralité de l’enfant et d’un DU Nutrition et obésité de l’enfant, elle a créé et co-dirige le CAS Troubles alimentaires pédiatriques à la Haute école de santé Fribourg.

À travers ses formations destinées aux professionnels et ses ressources en ligne pour les parents, elle transmet une approche centrée sur la compréhension de l’enfant, le soutien des familles et le plaisir de manger.


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