Helene von Mülinen : l’architecte du mouvement féministe suisse

Portrait photographique en noir et blanc de Helene von Mülinen (1850–1924), pionnière du mouvement féministe suisse et fondatrice de l’Alliance de sociétés féminines suisses. Portrait photographique en noir et blanc de Helene von Mülinen (1850–1924), pionnière du mouvement féministe suisse et fondatrice de l’Alliance de sociétés féminines suisses.
EN BREF
  • Helene von Mülinen était une féministe suisse.
  • Elle était membre de l’Université de Berne en tant qu’auditrice libre.
  • Elle a participé à la fondation de l’Alliance de sociétés féminines suisses

Dans l’histoire de la citoyenneté suisse, le nom de Helene von Mülinen (1850–1924) s’impose comme celui d’une bâtisseuse dont l’influence, bien que diplomate et mesurée, a permis de jeter les bases du mouvement féministe helvétique organisé. Issue du patriciat bernois, elle aurait pu se contenter d’une vie de salon et de bienfaisance traditionnelle.

Elle a pourtant choisi de devenir, selon les analyses d’historiennes contemporaines, l’une des principales organisatrices de l’infrastructure du mouvement des femmes en Suisse, transformant une constellation de groupements locaux en une force de coordination nationale.

Son parcours est celui d’une femme animée par une « faim de justice », capable d’allier rigueur morale et pragmatisme politique pour, en termes actuels, professionnaliser le plaidoyer en faveur de la citoyenne helvétique.

Qui était Helene von Mülinen ?

Née le 27 novembre 1850 à Berne, Margareta Rosalie Helene von Mülinen grandit au sein de l’une des familles les plus influentes de la capitale. Son père, l’historien Egbert Friedrich von Mülinen, lui offre un environnement intellectuel riche, mais verrouillé par les normes de genre du XIXe siècle qui privilégiaient la domesticité pour les femmes de son rang.

Une éducation sous contrainte

Malgré un désir vif d’étudier, ses parents s’opposent formellement à ce qu’elle obtienne un diplôme universitaire, jugeant une carrière académique incompatible avec son statut social. Helene fait preuve d’une remarquable résilience intellectuelle : elle assiste en tant qu’auditrice libre à des cours de théologie à l’Université de Berne, se liant d’amitié avec des professeurs renommés tels qu’Adolf Schlatter et Fritz Barth.

Cette formation informelle, imprégnée d’éthique, donnera à ses futurs combats une dimension morale et éthique profonde.

Le tournant de la Wegmühle

La datation exacte de la rencontre qui changera sa vie varie selon les sources : vers 1890, alors qu’elle soigne une tuberculose dans un sanatorium, elle fait la connaissance d’Emma Pieczynska-Reichenbach. Étudiante en médecine au parcours international, Emma apporte une vision stratégique inspirée des mouvements radicaux américains.

Les deux femmes deviennent compagnes de vie et partenaires de combat, s’installant au domaine de la Wegmühle, à Bolligen. Pour reprendre l’image de certaines historiennes, ce lieu devient le « quartier général » symbolique du mouvement naissant, où l’ancrage local d’Helene se conjugue à l’ouverture cosmopolite d’Emma.

Contexte social et politique de la Suisse au XIXe siècle

Pour mesurer l’audace d’Helene von Mülinen, il faut comprendre le cadre juridique d’une Suisse qui, bien que républicaine, n’incluait pas les femmes dans sa définition de la souveraineté.

L’exclusion constitutionnelle

La Constitution fédérale de 1848, texte fondateur de l’État moderne, proclamait en son article 4 (version allemande) : « Alle Schweizer sind vor dem Gesetze gleich » (« Tous les Suisses sont égaux devant la loi »). Contrairement à la Constitution moderne de 1999 qui utilise le terme universel de « Menschen » (êtres humains), le texte de 1848 a fait l’objet d’une interprétation strictement masculine par la jurisprudence de l’époque.

Une mosaïque de droits restreints

En 1887, lors du célèbre arrêt Kempin-Spyri (BGE 13 I 1), le Tribunal fédéral a rejeté la demande d’Emilie Kempin-Spyri de devenir avocate, confirmant que le terme « Suisses » excluait les citoyennes. Cette exclusion plaçait les Suissesses dans une situation d’infériorité légale dans de nombreux domaines de la vie civile, notamment en matière de gestion des biens matrimoniaux et d’autorité parentale, variant selon les codes cantonaux avant l’unification du droit privé.

Fondation de l’Alliance de sociétés féminines suisses

Jusqu’à la fin des années 1890, le mouvement féminin suisse était morcelé entre sociétés de tempérance, de bienfaisance et d’éducation. Le catalyseur de leur union fut le premier Congrès suisse des intérêts féminins, tenu à Genève en 1896.

En 1900, l’Alliance de sociétés féminines suisses , voit officiellement le jour. Helene von Mülinen en est l’une des principales instigatrices et la première présidente jusqu’en 1904.

Un Parlement des femmes ?

L’Alliance ambitionne de devenir un « Parlement des femmes », un organe de coordination nationale pour influencer les autorités fédérales. Sa représentativité initiale doit cependant être nuancée : si elle intègre rapidement de nombreuses sociétés, des groupements majeurs comme la Société d’utilité publique des femmes suisses (SGF) ou les associations d’ouvrières socialistes (SAV) conservent parfois leurs distances pour des raisons idéologiques ou de classe.

Engagements et combats majeurs

L’action la plus structurante d’Helene von Mülinen fut son implication dans l’unification du droit privé helvétique à travers le Code civil suisse (ZGB).

La bataille pour le Code civil Le 17 mai 1900,

Le mouvement alors en formation coordonne une Kollektiveingabe (requête collective) auprès du Département de justice et police. Cette action visait à améliorer le statut juridique des femmes dans le futur Code, réclamant notamment la séparation des biens (Gütertrennung) dans le mariage.

Bien que le Code de 1907 (entré en vigueur en 1912) soit resté patriarcal, les historiennes notant que ces revendications furent alors largement infructueuses sur le plan patrimonial, l’action du BSF a permis de faire entendre une voix féminine organisée au cœur du processus législatif.

Réformes sociales et protection des travailleuses

Helene milita également pour l’accès des filles à l’éducation supérieure et le droit d’exercer une profession libérale. Elle co-fonda en 1906 la Soziale Käuferliga der Schweiz (Ligue sociale des acheteurs), qui visait à utiliser le pouvoir des consommatrices pour améliorer les conditions de travail des ouvrières.

Signe d’un cas précoce documenté d’expertise féminine intégrée aux structures de l’État, elle fut nommée en 1919 au sein de la commission d’experts fédérale pour l’AVS [EKF, 1346].

Relations avec d’autres figures féministes

Le mouvement féministe de la Belle Époque était pluriel, obligeant Helene von Mülinen à naviguer entre différentes sensibilités stratégiques.

Collaboration et pragmatisme face à Meta von Salis

Elle collabora avec des figures comme Meta von Salis, la première historienne du pays, tout en maintenant des divergences. Là où von Salis exigeait le suffrage universel dès 1887 comme un droit naturel immédiat, Helene privilégiait une politique de conciliation.

Elle craignait qu’une revendication trop frontale ne braque l’électorat masculin et préférait démontrer la capacité politique des femmes par l’obtention de « petits droits » locaux. Ce n’est qu’en 1919 qu’elle parvint à faire adopter par l’Alliance une prise de position publique et officielle en faveur du droit de vote fédéral.

Impact et héritage en Suisse

Helene von Mülinen s’éteint le 11 mars 1924 à Berne. Si elle n’a pas vécu pour voir la victoire de 1971, elle a fourni, parmi d’autres facteurs politiques et internationaux, une structure organisationnelle qui a contribué à rendre ce succès possible.

De l’Alliance de 1900 à alliance F

L’Alliance de sociétés féminines suisses, renommée alliance F au tournant des années 2000 (la date divergeant entre 1999 et 2001 selon les sources institutionnelles), demeure aujourd’hui l’un des principaux acteurs en matière d’égalité dans le paysage politique suisse.

Elle continue de porter des dossiers tels que l’égalité salariale, s’appuyant sur l’institutionnalisation initiée par von Mülinen.

Chronologie synthétique

AnnéeAction ou ÉvénementPortée Historique
1850Naissance à BerneOrigine patricienne bernoise.
Vers 1890Rencontre avec Emma PieczynskaDébut d’un partenariat de vie et de combat.
18961er Congrès suisse des intérêts fémininsÉmergence du mouvement au niveau national.
1897Publication d’essais morauxThéorisation de l’engagement social des femmes.
1900Kollektiveingabe (ZGB)Mobilisation massive pour les droits civils.
1900Fondation du BSF (Alliance)Helene devient la première présidente nationale.
1903Adhésion au Conseil InternationalInsertion de la Suisse dans le réseau mondial.
1906Soziale KäuferligaPromotion du droit des travailleuses.
1919Nomination Commission AVSCas précoce documenté d’expertise féminine officielle [EKF, 1346].
1924Décès à BerneLaisse une structure nationale pérenne.

Pourquoi Helene von Mülinen reste pertinente aujourd’hui

Surnommée symboliquement la « mère du mouvement des femmes » dans la mémoire militante, Helene von Mülinen incarne une méthode politique fondée sur la professionnalisation du plaidoyer et la recherche de consensus.

À Berne, un escalier de pierre la Helene-von-Mülinen-Treppe, commémore son nom, symbolisant le « sentier rocailleux » de l’émancipation qu’elle a gravi avec une patience infatigable. Pour le public romand, redécouvrir cette figure bernoise, c’est se souvenir que derrière chaque droit acquis se cache une volonté qui a su briser les barrières de classe pour imaginer une Suisse plus juste.

Ses archives personnelles, conservées à la Fondation Gosteli à Worblaufen, demeurent une source inestimable pour comprendre l’évolution de notre citoyenneté.

Sources :
  • Helene von Mülinen, Wikipédia – https://fr.wikipedia.org/wiki/Helene_von_M%C3%BClinen
  • Mülinen, Helene von – https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/009044/2021-02-23/
  • Helene von Mülinen – https://hommage2021.ch/fr/portrait/helene-von-muelinen
  • Mülinen, Helene von – https://catima.unil.ch/fs-ds/fr/portraits/40940-mulinen-helene-von
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Maeva Lasmar

Journaliste

Maeva Lasmar est une journaliste engagée qui s’intéresse aux réalités vécues par les femmes d’aujourd’hui en Suisse romande : charge mentale, bien-être, équilibre professionnel et reconnaissance émotionnelle.


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