« Les femmes, quelle histoire ! » : à Bulle, sur les traces de celles qui ont façonné la ville

Fresque murale à Bulle représentant une femme, des engrenages et des scènes de la vie en Gruyère Fresque murale à Bulle représentant une femme, des engrenages et des scènes de la vie en Gruyère

Le jeudi 24 septembre 2026, Bulle s’est racontée au féminin. Pendant une heure et demie, la visite guidée « Les femmes, quelle histoire ! » a invité à regarder autrement les rues de la cité gruérienne : à travers celles qui y ont travaillé, commercé, transmis des savoir-faire, organisé des solidarités ou pris leur place dans la vie publique. Des femmes célèbres, mais aussi des anonymes dont l’histoire a laissé moins de traces.

La visite officielle proposée par le Musée gruérien a pris la forme d’une balade d’environ deux kilomètres à travers Bulle. Son ambition : mettre en lumière les femmes qui ont participé au développement de la cité et de la région, qu’elles soient connues ou restées dans l’ombre des grands récits historiques. Le parcours s’est déroulé de 18 h à 19 h 30, au départ du Château de Bulle.

Au fil du parcours, une impression s’est imposée : les femmes n’étaient pas absentes de l’histoire de Bulle. Elles étaient partout.

Dans les commerces. Dans les fabriques. Dans les œuvres de solidarité. Dans les métiers artisanaux. Dans la formation. Plus tard, dans la vie politique.

Ce qui a parfois manqué, ce n’est donc pas leur présence, mais la place accordée à leurs parcours dans la mémoire collective.

À Bulle, une autre histoire apparaît dans l’espace public

Autour du Musée gruérien, en travaux au moment de la visite, les palissades du chantier sont devenues elles-mêmes des supports de transmission. L’exposition extérieure « À la croisée des chemins » déroule photographies anciennes, portraits, documents d’archives et fragments d’histoires locales.

Panneau de la visite « Les femmes, quelle histoire ! » à Bulle, avec des photographies de femmes de la région
Panneau du parcours « Les femmes, quelle histoire ! » à Bulle, consacré à la mémoire et aux trajectoires des femmes de la région. Photo : Esprit Féminin®.

Le dispositif est particulièrement bien choisi pour raconter l’histoire des femmes : celle-ci surgit au milieu de l’espace public, là où plusieurs de ces femmes ont justement vécu et travaillé.

Je ne découvre donc pas seulement une succession de biographies. Le parcours fait apparaître ce que leurs trajectoires disent d’une époque : les métiers auxquels les femmes avaient accès, les contraintes qu’elles subissaient, les solidarités qu’elles construisaient et les espaces qu’elles ont progressivement investis.

Cécile Despond, quand l’engagement local rencontre la grande Histoire

Parmi ces trajectoires, celle de Cécile Despond occupe une place particulière.

Lorsque la Première Guerre mondiale bouleverse l’Europe, la Suisse accueille à partir de 1916 des milliers de militaires étrangers malades ou blessés. La Gruyère fait partie des régions choisies pour recevoir certains de ces internés.

À Bulle, le premier contingent français arrive le 3 mai 1916. Autour de Cécile Despond, un groupe de femmes se mobilise. Elles organisent notamment des collectes, des distributions, la fourniture de vêtements et d’objets de première nécessité.

Cette mobilisation participe à la naissance de la section gruérienne de la Croix-Rouge, créée en septembre 1917. Cécile Despond en devient d’abord secrétaire avant d’en assurer la présidence de 1921 à 1936. La Croix-Rouge suisse documente elle-même cet engagement et le rôle joué par les femmes de Bulle auprès des internés.

Devant son portrait, ce qui frappe n’est pas seulement le destin d’une femme remarquable. C’est la manière dont une initiative locale, née pour répondre à une situation d’urgence, finit par structurer durablement la solidarité dans toute une région.

Derrière le chocolat, le travail des ouvrières

L’histoire féminine de Bulle ne se limite pourtant pas aux personnalités dont le nom est resté dans les archives.

L’un des panneaux consacrés aux ouvrières de la chocolaterie ramène le regard vers une histoire beaucoup plus quotidienne : celle du travail industriel.

Panneau consacré aux ouvrières de la chocolaterie de Broc et à leurs conditions de travail
Panneau du parcours « Les femmes, quelle histoire ! » consacré aux ouvrières de la chocolaterie de Broc et au travail féminin dans l’industrie. Photo : Esprit Féminin®.

À une époque où la fabrication du chocolat est encore peu mécanisée, elle exige rapidité, précision et habileté manuelle. De nombreuses jeunes femmes travaillent notamment dans les ateliers de la chocolaterie de Broc.

Le parcours rappelle aussi la dureté de ces emplois : longues journées, discipline stricte, tâches répétitives et déplacements qui s’ajoutent au temps passé à l’usine.

Cette partie de la visite me semble essentielle, parce qu’elle fait émerger une histoire beaucoup moins visible : celle du travail ordinaire.

Raconter l’histoire des femmes ne consiste pas uniquement à retrouver quelques pionnières exceptionnelles. C’est également faire réapparaître toutes celles dont les gestes ont contribué à une activité économique devenue emblématique de la région.

Ces mains qui tressaient la paille

Un autre pan de cette économie féminine apparaît à travers le tressage de la paille.

Le savoir-faire est ancien dans la région. Effectuée notamment durant les mois d’hiver, cette activité donne naissance à de longues tresses destinées à la fabrication de chapeaux et de différents objets. Elle est alors portée essentiellement par des femmes et se transmet au sein des foyers.

Panneau consacré au tressage de la paille en Gruyère, à son déclin et à la transmission de ce savoir-faire
Panneau du parcours « Les femmes, quelle histoire ! » consacré au tressage de la paille en Gruyère, à son évolution et à la transmission de ce savoir-faire. Photo : Esprit Féminin®.

Ici encore, ce qui pourrait sembler n’être qu’une tradition artisanale raconte en réalité beaucoup plus.

Ce travail participe aux revenus des familles tout en permettant la transmission d’un savoir-faire de génération en génération. Derrière cette activité exercée au sein des foyers se dessine donc aussi une véritable économie.

Puis l’économie change.

Avec la concurrence de productions étrangères et l’industrialisation de la région, ce travail perd progressivement de son importance. L’arrivée de nouveaux employeurs, dont la chocolaterie de Broc, offre également aux femmes d’autres possibilités professionnelles.

À travers une activité aussi discrète que le tressage, c’est donc toute une transformation du travail féminin qui apparaît.

Les commerçantes de Bulle, actrices de la vie économique

Les rues commerçantes racontent elles aussi une histoire féminine.

Le parcours rappelle que les femmes prennent progressivement une place importante dans les commerces bullois. Certaines reprennent une activité familiale, d’autres développent leur propre entreprise.

Elles vendent, administrent, négocient, produisent et maintiennent des commerces. Autrement dit, elles participent directement à la vie économique de Bulle alors même que leur autonomie reste juridiquement et socialement encadrée.

Célèbres ou anonymes : sortir du récit des seules « grandes femmes »

C’est probablement l’un des aspects que je retiens le plus de « Les femmes, quelle histoire ! ».

Le Musée gruérien présente le parcours comme une rencontre avec des femmes « célèbres ou anonymes ».

La nuance est importante.

On pourrait raconter l’histoire des femmes en remplaçant simplement les grands hommes par quelques grandes femmes. Cela laisserait pourtant de côté une grande partie de l’histoire sociale : les ouvrières, les commerçantes, les artisanes, les femmes engagées dans les œuvres de solidarité et toutes celles dont les noms n’ont pas traversé le temps.

À Bulle, le parcours choisit une autre direction.

Les destins individuels sont là, mais ils servent aussi de portes d’entrée vers une histoire collective.

Cécile Despond raconte la solidarité en temps de guerre. Les ouvrières de Broc racontent l’industrialisation. Les tresseuses racontent l’économie domestique et artisanale. Les commerçantes racontent la conquête progressive d’une autonomie professionnelle.

Et derrière elles se dessinent bien d’autres trajectoires dont les archives n’ont parfois conservé qu’un nom, une photographie ou un geste.

Regarder Bulle différemment

À la fin du parcours, les bâtiments sont évidemment toujours les mêmes. Mais la ville ne se raconte plus tout à fait de la même façon.

Les activités quotidiennes, les lieux de travail et les engagements collectifs prennent une autre profondeur lorsque réapparaissent celles qui y ont participé.

C’est peut-être là tout l’intérêt de cette visite : elle ne cherche pas à fabriquer artificiellement une histoire des femmes à côté de l’histoire de Bulle. Elle montre qu’elles faisaient déjà partie de cette histoire.

Il fallait simplement déplacer le regard.

Note éditoriale :

Cet article a été réalisé à Bulle à l’occasion de la visite guidée « Les femmes, quelle histoire ! » du 24 septembre 2026. Il s’appuie sur les observations réalisées pendant le parcours, ses supports de médiation ainsi que sur des sources institutionnelles et historiques complémentaires mentionnées en fin d’article. Texte et photographies : Maeva Lasmar, Esprit Féminin®.

Sources et références :
  • La Gruyère Tourisme — « Les femmes, quelle histoire ! », description du parcours, durée, lieu et date. https://fribourg.ch/fr/la-gruyere/evenements/les-femmes-quelle-histoire/
  • Croix-Rouge suisse — Histoire de la CRS, pour le contexte historique concernant Cécile Despond, l’accueil des internés et la naissance de la Croix-Rouge gruérienne. https://histoire.redcross.ch/evenements/evenement/la-naissance-de-la-croix-rouge-gruerienne.html
  • Dictionnaire historique de la Suisse (DHS) — « Tressage de la paille », https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/013968/2012-07-02/
  • État de Fribourg — « Dentelles de la Gruyère », https://www.fr.ch/culture-et-tourisme/tradifri/dentelles-de-la-gruyere
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Maeva Lasmar

Journaliste

Maeva Lasmar est une journaliste engagée qui s’intéresse aux réalités vécues par les femmes d’aujourd’hui en Suisse romande : charge mentale, bien-être, équilibre professionnel et reconnaissance émotionnelle.




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