
Sarah Genequand reçoit dans son cabinet des veuves, des divorcées, des femmes d’expatriés rentrées en Suisse le cœur serré et le compte en banque vide. Gestionnaire de fortune indépendante et autrice, elle a fait des finances des femmes le combat de sa vie. Son message tient en une phrase : reprendre la main sur son argent, c’est reprendre la main sur sa liberté. Entretien.
Anne Barrat : Vous accompagnez beaucoup de femmes. Qui vient frapper à votre porte ?
Sarah Genequand : Souvent, celles qui n’ont plus le choix. Des veuves, des divorcées. Je pense à ce profil si fréquent en Suisse : l’épouse d’expatrié. Elle avait un métier, une carrière, puis elle a suivi son mari à l’étranger et posé son ambition dans un carton. Le couple revient, la vie bascule, la séparation surgit,… , et là, tout s’écroule.
Même lorsqu’elle obtient quelque chose au moment du divorce, comment fait-elle ses choix ? Sur quelles bases achète-t-elle un appartement, se projette-t-elle dans l’avenir ? Beaucoup de ces femmes n’ont jamais cotisé au deuxième pilier, leur conjoint pas davantage : la bouée de sauvetage n’existe pas. Voilà pourquoi je préfère évoquer les finances au sens large, pas seulement les placements boursiers. La planification pèse tout autant.
D’où vient, selon vous, cette distance des femmes avec l’argent ?
Elle est d’abord historique. Il n’y a pas si longtemps, une Suissesse ne pouvait ouvrir un compte bancaire ni toucher un salaire sans l’autorisation de son mari. Quelques décennies à peine. Cet héritage colle à la peau. S’ajoute une réputation caricaturale : la finance vécue comme un univers de requins, agressif, masculin, aux antipodes des valeurs que beaucoup de femmes revendiquent. Attention, je me garde de tout opposer en bloc, certains hommes tombent aussi dans le panneau.
Mais le conditionnement démarre tôt. Une étude anglaise l’a montré : les petits garçons reçoivent davantage d’argent de poche que les petites filles. À la fille, la phrase magique « si tu as besoin de quelque chose, je te l’offrirai » ; au garçon, du liquide. La première apprend à demander, le second à disposer.
Cette histoire laisse encore des traces économiques : en Suisse, les écarts de rémunération entre femmes et hommes persistent, comme le montrent les données de l’Office fédéral de la statistique.
Les femmes subissent-elles aussi une forme de double peine dans les dépenses de tous les jours ?
Oui, il s’agit de la taxe rose. Les recherches abondent. Un rasoir jetable rose facturé plus cher que le jaune, pourtant identique. Un jean de coupe féminine plus onéreux qu’un modèle masculin à tissu et confection équivalents. Des shampoings, des produits d’hygiène systématiquement surtaxés dès qu’ils ciblent les femmes. Durant des années, les protections menstruelles ont même supporté le taux réservé aux articles de luxe, quand la litière pour chat bénéficiait d’un tarif réduit.
Ajoutez les dépenses de santé propres à notre corps, la visite gynécologique annuelle… et le budget féminin démarre déjà avec un handicap. Le biais va même plus loin : jusque dans les crash-tests, pensés sur un gabarit masculin, si bien qu’à accident égal une femme risque davantage d’être grièvement blessée. Partout le même angle mort.
Ramené à l’essentiel, de quoi s’agit-il au fond ?
De liberté. L’argent demeure la clé de voûte de notre indépendance. Sans maîtrise de ses finances, une question s’impose : qui décide à ma place ? Car quelqu’un d’autre décide forcément. Nous vivons dans une société capitaliste, le troc a disparu de nos échanges.
Privée d’autonomie financière, une femme ne choisit plus vraiment son existence. Combien restent mariées, malheureuses, prisonnières d’une cage dorée, retenues par la peur de manquer ou par les enfants ? Reprendre ses finances, c’est retrouver le pouvoir de dire oui, et surtout celui de dire non.
Beaucoup de femmes semblent pourtant repousser ce moment…
Elles s’y attellent lorsque le couteau est sous la gorge, rarement avant. Un peu comme la visite chez le dentiste : nous accourons une fois la douleur installée, alors qu’un rendez-vous régulier chez l’hygiéniste l’aurait évitée. Derrière ce report se cache une spirale : sans connaissances, pas de confiance ; sans confiance, aucune envie de se lancer ; sans passage à l’acte, l’ignorance perdure.
J’ai écrit un livre précisément pour rompre cet enchaînement. Nul besoin de tout maîtriser — le permis de conduire suffit, inutile de savoir démonter un moteur.

Par où commencer quand le sujet paraît une montagne ?
Par un tableau de bord. J’aime cette métaphore de la voiture : lire les voyants, surveiller l’essence et l’huile, sans rien connaître à la mécanique. Bâtir son tableau de bord financier, c’est répondre à quelques questions simples.
- Quels sont mes objectifs ?
- Mon budget ?
- Mes besoins de trésorerie ?
- Où en est mon patrimoine aujourd’hui ?
- Est-ce que je signe ma déclaration d’impôts les yeux fermés ?
Poser tout cela à plat redonne aussitôt une prise sur les choses. La bonne nouvelle : l’effort se concentre au départ.
Une fois la base construite, gérer ses affaires ne réclame guère plus d’une heure par trimestre. Et contrairement au sport, où six mois d’interruption peuvent effacer une bonne partie des acquis, le travail accompli ici ne se perd jamais. Vous reprenez exactement là où vous en étiez.
Une fois lancées, les femmes investissent-elles différemment des hommes ?
Mieux, bien souvent. Les chiffres le confirment : elles sont moins nombreuses à franchir le pas, mais celles qui placent leur épargne affichent de meilleures performances, comme le relève notamment UBS dans une analyse consacrée aux comportements d’investissement des femmes.
Pourquoi ? Elles privilégient des outils simples, diversifient au maximum, ne mettent jamais « tous leurs œufs dans le même panier », scrutent les frais de près et fuient la surenchère. Leur logique : « je place mon argent aujourd’hui pour les études de mon fils dans cinq ans, puis je n’y pense plus. »
Moins de transactions, donc des frais réduits et peu d’erreurs de calendrier. Cette discipline d’achat-conservation, le fameux « buy and hold », surpasse l’agitation permanente. L’investisseuse bat, en moyenne, l’investisseur.
Cette prudence tient-elle à une moindre appétence au risque ?
La formule mérite d’être nuancée. Je rencontre des clientes tout à fait à l’aise avec un portefeuille composé à 80 %, voire 100 %, d’actions, qui assument pleinement ce niveau de risque. Ce qu’elles refusent, ce sont les produits opaques : options, effets de levier, montages fumeux. Et elles ont mille fois raison. Tous ceux qui ont confié leurs économies à Madoff ignoraient le mécanisme réel ; l’auraient-ils saisi, jamais ils n’auraient signé.
La vraie distinction se loge là : une femme veut comprendre avant de s’engager, quand nombre d’hommes se jettent dans l’inconnu en misant sur un « advienne que pourra ». Demandez à un détenteur de portefeuille ce qu’il perdrait si les marchés chutaient de 45 % comme en 2008 : le silence est éloquent.
Le couple revient sans cesse dans votre propos. Pourquoi ?
Parce que la dépendance financière ne devrait épargner personne. Chez moi, la répartition classique est inversée : mon mari ignore tout de nos comptes et de notre déclaration fiscale. Cette configuration ne vaut pas mieux dans l’autre sens. Au sein d’un couple, quelle que soit sa forme, les deux partenaires doivent rester coresponsables des décisions d’argent.
Tout déposer sur les épaules d’une seule personne fragilise l’ensemble. Que se passe-t-il si elle disparaît ? À la douleur s’ajoute la gestion d’un territoire jamais exploré. À l’inverse, quand tout est écrit et qu’un plan solide existe, le deuil se vit sans la terreur de devoir quitter sa maison sous trois mois.
Vous défendez une idée surprenante : verser un salaire à la conjointe au foyer.
J’en ai fait la suggestion à un couple récemment. Elle élève leurs deux enfants, lui vient d’une famille très fortunée, un contrat de mariage les sépare. Puisqu’elle consacre son énergie à la vie domestique – un travail bien réel, jamais rémunéré –, pourquoi ne pas lui verser un véritable salaire, déposé sur un compte à son nom, afin qu’elle bâtisse sa propre épargne ? Ce foyer baigne, si j’ose dire, dans le confort, personnel de maison compris.
Mais si cette union venait à voler en éclats, le risque serait de passer du jour au lendemain de ce confort à presque rien. Rémunérer ce labeur invisible, voilà une petite révolution. La journaliste Titiou Lecoq le documente d’ailleurs dans Le couple et l’argent. Pourquoi les hommes sont plus riches que les femmes : partout dans le monde, le mariage enrichit l’homme et appauvrit la femme. Le déséquilibre s’installe précisément à la naissance du premier enfant.
Ces trajectoires, vous les voyez parfois se dénouer cruellement.
Un souvenir me hante. Un atelier, un bel hôtel au bord du Léman, une participante ravie : une femme d’expatrié, exactement le profil évoqué plus haut. À la fin du week-end, elle me glisse : « C’était passionnant, mais très franchement, cela ne me concerne pas, mon mari gère tout. » Je la recroise quatre ans après. Rupture brutale, avocats du côté du conjoint, David contre Goliath. Elle a tout perdu, ses enfants ont coupé les ponts, elle vit désormais de l’aide sociale.
Comment une femme glisse-t-elle de l’aisance à ce dénuement ? Un modeste matelas de côté aurait modifié le rapport de force. Autre histoire : un mari piqué par une guêpe, choc anaphylactique, décès. Quatre enfants, une épouse employée dans un service public d’orientation professionnelle, totalement étrangère aux comptes du ménage… un séisme, doublé de la charge de gérer seule le patrimoine. Le malheur ne frappe jamais que les autres.
Bonne nouvelle malgré tout : investir n’a jamais été aussi accessible ?
L’époque où il fallait pousser la porte d’une banque privée appartient au passé. Des applications permettent aujourd’hui de placer dix francs depuis son canapé. Le montant importe peu : cent, cinq cents, mille francs. L’essentiel reste d’exercer le muscle, tel un coureur qui ne s’aligne pas d’emblée sur quarante kilomètres.
Personnellement, je privilégie la gestion passive. Un fonds indiciel ou un ETF adossé au MSCI World, conservé dix ans, dépasse déjà la plupart des investisseurs, et, surtout, ces fonds gérés activement, gavés de frais d’entrée et de gestion qui dévorent le rendement. Pour mes clientes, je vais plus loin, avec des véhicules institutionnels très largement diversifiés. Mais la règle d’or reste imbattable de simplicité : répartissez, conservez, oubliez.
Et pour celles qui n’ont presque rien à placer ?
Une dernière comparaison, celle de la cuisine. Trois chemins s’offrent à vous. Le cuisiniste qui dessine les plans et pilote le chantier, coûteux, réservé à un certain budget. À l’autre extrémité, les planches d’un magasin de bricolage, des tutoriels et des armoires montées de vos mains.
Entre les deux, la solution préfabriquée d’un géant du meuble suédois, avec un coup de pouce. La femme sans capital ne s’offrira pas le professionnel, soit ; mais avec du temps et de l’envie, elle se documente, apprend, et obtient un aménagement qui remplit parfaitement son office. Le savoir, lui, demeure gratuit.
Si vous deviez lancer un appel, lequel serait-il ?
Prenez vos finances en main. Je m’adresse en priorité aux femmes mariées, installées dans une situation confortable, celles qui murmurent « ça, ce n’est pas pour moi ». Détrompez-vous.
Intéressez-vous, ouvrez la discussion avec votre conjoint : loin de se sentir visé, il se montrera souvent soulagé de partager un fardeau longtemps porté seul. N’attendez pas qu’il soit trop tard pour vous réveiller. Le divorce n’est qu’un risque parmi d’autres ; la vie réserve des virages imprévus. Alors posez-vous la seule question qui vaille vraiment : quel est votre plan B ?
Sources :
- Office fédéral de la statistique — Écart salarial entre femmes et hommes
- UBS — Are women the better investors?
Note :
Cet article a une vocation informative et ne constitue pas un conseil financier personnalisé. Toute décision d’investissement doit être prise en fonction de votre situation personnelle, de vos objectifs et de votre tolérance au risque.











