Le 3 octobre 2026, Esprit Féminin était au Théâtre de l’Arbanel, à Treyvaux, pour découvrir Féminines, la pièce de Pauline Bureau mise en scène par Monique Marmy avec la troupe fribourgeoise La Catillon. Derrière l’histoire de joueuses qui s’emparent d’un ballon à la fin des années 1960 se dessinent des questions qui dépassent largement le sport : le travail, le corps, le regard des autres, le collectif et la possibilité, pour une femme, de prendre sa place.
Un soir d’octobre au Théâtre de l’Arbanel
Samedi 3 octobre 2026. À l’extérieur du Théâtre de l’Arbanel, l’affiche jaune ne laisse guère de doute sur le programme de la soirée : La Catillon présente Féminines. Les représentations sont annoncées les 1er, 2 et 3 octobre à 20 heures, puis le 4 octobre à 17 heures.

À l’intérieur, la salle d’environ 140 places installe immédiatement une proximité avec la scène. Quelques instants avant l’ouverture du rideau rouge, Monique Marmy, qui signe la mise en scène, vient s’adresser au public. Puis la salle plonge dans l’obscurité.
Je suis venue voir une pièce consacrée aux pionnières du football féminin. Très vite, le ballon apparaît pourtant comme bien davantage qu’un sujet sportif.
La scénographie est volontairement dépouillée : quelques bancs, des panneaux carrelés et une structure métallique mobile suffisent à faire exister tour à tour l’usine, les vestiaires ou d’autres lieux traversés par les personnages. Les costumes accompagnent ces changements : blouses bleues pour le monde du travail, maillots rouges et jaunes pour le terrain. Des panneaux indiquant les années font avancer le récit à travers une décennie de transformations.
Cette simplicité laisse surtout la place au groupe, aux corps et aux trajectoires des personnages.


Féminines, une fiction nourrie d’une histoire réelle
Féminines est une pièce de l’autrice et metteuse en scène française Pauline Bureau, créée en 2019 avec sa compagnie La Part des Anges. L’œuvre s’inspire de l’aventure des footballeuses de Reims, dont l’histoire accompagne la renaissance du football féminin français à la fin des années 1960.

Mais la distinction entre histoire et fiction est essentielle.
Pauline Bureau a rencontré d’anciennes joueuses et recueilli leurs témoignages. Si l’aventure collective possède une base historique, les personnages et leurs trajectoires individuelles ont été fictionnalisés. Féminines ne constitue donc pas une reconstitution biographique : c’est une fiction théâtrale construite à partir d’une enquête, de témoignages et d’événements réels.
Tout commence à Reims en 1968. À l’origine, l’idée d’un match de football féminin naît autour d’une manifestation organisée par le journal L’Union. Ce qui devait être une attraction ponctuelle va rapidement prendre une autre dimension.
Des femmes viennent jouer. Puis elles continuent.
Elles s’entraînent, disputent des matches, voyagent et participent à la construction d’un football féminin encore très peu reconnu par les institutions.
La pièce et son autrice ont depuis été largement distinguées. Féminines a notamment reçu le Prix de la meilleure création d’une pièce en langue française du Syndicat de la critique et le Prix Théâtre de la SACD en 2020. Pauline Bureau a également obtenu en 2022 le Molière de l’Autrice francophone vivante pour cette œuvre.
Quand le terrain devient un espace de liberté
Ce qui frappe dans la production de La Catillon, c’est la manière dont le football dialogue constamment avec le reste de la vie. On passe du vestiaire à l’usine, du travail au terrain, de la vie privée à la vie collective.
Les joueuses portent tour à tour leurs blouses et leurs maillots. À un moment du spectacle, une grande banderole portant les mots « EN GRÈVE » traverse la scène. Le rapprochement est immédiat : ces femmes ne cherchent pas seulement à conquérir un terrain de sport.
Elles cherchent aussi du temps, de l’espace et la possibilité de choisir davantage ce qu’elles font de leur corps et de leur vie.


À la fin des années 1960, courir après un ballon n’a rien d’anodin lorsqu’on est une femme. L’activité sportive s’inscrit encore dans des attentes familiales et sociales fortes. Certaines travaillent, d’autres ont une vie familiale, et toutes doivent composer avec le regard extérieur.
Sur le terrain, le corps féminin n’est plus seulement regardé : il court, tombe, transpire et recommence. Les maillots, les chaussures et les gestes du football rendent visible cette liberté nouvelle.
Pour autant, Pauline Bureau ne transforme pas ses personnages en héroïnes parfaites. Elles doutent, se confrontent, se soutiennent et cherchent leur équilibre entre différentes facettes de leur existence.
C’est l’une des forces de Féminines : l’émancipation n’y apparaît pas comme une idée abstraite, mais comme une succession de déplacements très concrets dans la vie quotidienne.
Jouer ensemble pour aller plus loin
Le football impose aussi une évidence : seule, aucune joueuse ne peut former une équipe.
Sur scène, cette dimension collective est omniprésente. Les bancs deviennent des lieux de repos, de discussion et de confrontation. Les joueuses se retrouvent côte à côte, dans les vestiaires comme sur le terrain, avec leurs différences de caractère et de situation.
Le collectif n’efface pas les individualités. Il leur donne au contraire un espace dans lequel elles peuvent essayer, échouer, progresser et parfois s’autoriser ce qu’elles n’auraient pas imaginé seules.
La pièce évite ainsi de réduire l’émancipation à une aventure purement individuelle. Elle montre aussi ce qui devient possible lorsque plusieurs femmes partagent une expérience, un objectif et, peu à peu, une confiance commune.
Derrière la pièce, une histoire longtemps marginalisée
L’histoire du football féminin n’a pourtant pas commencé à Reims en 1968.
En France, des femmes jouent déjà au football au début du XXe siècle. La Fédération française de football situe les premières rencontres de Fémina Sport en 1917.
L’expérience rémoise joue néanmoins un rôle majeur dans la renaissance du football féminin français à la fin des années 1960.
Le 29 mars 1970, la Fédération française de football reconnaît officiellement la pratique féminine. Un peu plus d’un an plus tard, le 17 avril 1971, la France affronte les Pays-Bas à Hazebrouck et s’impose 4-0. La sélection est alors largement composée de joueuses rémoises et dirigée par Pierre Geoffroy.
En 1974 débute le premier championnat national féminin organisé sous l’égide de la FFF. Reims s’impose rapidement comme l’une des formations majeures de cette période.
L’aventure dépasse également les frontières françaises. En 1978, les Rémoises terminent premières ex æquo avec le HJK Helsinki lors d’un tournoi international sur invitation organisé à Taipei. Cette compétition est parfois évoquée comme un titre mondial officieux, mais elle ne doit pas être confondue avec une Coupe du monde organisée par la FIFA.
Cette nuance permet aussi de mesurer le contexte de l’époque : ces joueuses atteignent un niveau international alors que les compétitions féminines sont encore en pleine structuration.
De Reims à la Suisse : les mêmes années de bascule
L’histoire racontée dans Féminines trouve un écho particulier en Suisse, où le football pratiqué par les femmes connaît lui aussi des avancées importantes au cours des mêmes années.
En 1965, la jeune Madeleine Boll, alors âgée de 12 ans, obtient une licence qui lui permet de jouer avec les garçons du FC Sion. L’autorisation lui sera ensuite retirée lorsqu’il est découvert qu’elle est une fille.

Son histoire est devenue l’un des épisodes emblématiques des débuts du football féminin suisse.
En février 1968, tandis que l’aventure rémoise commence à prendre forme en France, le Damen-Fussball-Club Zürich voit le jour. Il est considéré comme le premier club féminin suisse organisé sous forme associative.
Puis, le 24 avril 1970, la Ligue suisse de football féminin est fondée à Berne. Le premier championnat officiel se déroule lors de la saison 1970-1971, avec Aarau comme premier champion.
Ces évolutions sportives se produisent au moment même où la place des femmes dans la société suisse connaît d’autres transformations majeures.
Lorsque l’histoire de Féminines commence en 1968, les Suissesses ne disposent toujours pas du droit de vote au niveau fédéral. Celui-ci ne sera accepté que le 7 février 1971.
Il ne faut pas confondre ces deux histoires ni établir entre elles une relation de cause à effet. Les pionnières du football féminin ne se définissaient d’ailleurs pas nécessairement comme participantes aux mouvements féministes de leur époque.
Mais leur contemporanéité est éclairante : en quelques années, des femmes commencent à occuper autrement des espaces sportifs, professionnels et politiques dont elles avaient longtemps été écartées.
De 1968 à l’Euro féminin 2025
Vu depuis 2026, le contraste est saisissant.
Un an avant cette représentation à Treyvaux, la Suisse accueillait l’UEFA Women’s EURO 2025. Le tournoi a réuni 657 291 spectateurs, un record pour la compétition, et 29 des 31 rencontres se sont disputées à guichets fermés.
Des stades pleins, des joueuses visibles dans les médias et des jeunes filles portant leurs maillots : cette réalité contemporaine semble très éloignée du monde évoqué dans Féminines.
C’est précisément ce qui donne aujourd’hui à la pièce une résonance particulière.
Elle rappelle qu’un sport désormais capable de remplir les grands stades suisses s’est aussi construit grâce à des femmes auxquelles il a fallu, pendant des années, justifier le simple fait de vouloir jouer.
Sur la scène de l’Arbanel, aucune démonstration pesante n’est nécessaire. Quelques maillots, un vestiaire, une usine et une banderole suffisent à montrer le chemin parcouru.
La Catillon sur les routes fribourgeoises
Cette représentation possède aussi une histoire locale.
Fondée en 1982, la troupe fribourgeoise La Catillon a longtemps joué au Théâtre de la Gare aux Sorcières, à Moléson-sur-Gruyères. Elle a dû quitter ce lieu en 2025 à la suite du réaménagement du bâtiment et poursuit désormais ses activités de manière itinérante.
Après des représentations à Bulle, Féminines a ainsi rejoint le Théâtre de l’Arbanel à Treyvaux au début du mois d’octobre.
La mise en scène est signée Monique Marmy et la production rassemble une distribution de quinze interprètes. Jean-Yves Murith intervient notamment à la lumière, tandis que Benoît Baechler est crédité au son et à la régie.
Dans l’intimité de l’Arbanel, cette proximité fonctionne particulièrement bien. Les changements de costumes, les expressions et les déplacements du groupe restent constamment visibles, renforçant le sentiment d’assister de très près à cette traversée des années.
Ce qu’il me reste de cette soirée
À la fin de la représentation, les interprètes se rassemblent sur scène. Certaines portent encore les maillots rouges et jaunes, d’autres les costumes de leurs personnages. Un ballon repose à leurs pieds tandis que le public applaudit.
C’est cette image que je garde de la soirée.

Je suis entrée à l’Arbanel en pensant découvrir l’histoire de femmes qui avaient voulu jouer au football. J’en suis sortie avec l’impression d’avoir surtout vu l’histoire de ce moment où un groupe découvre qu’un espace qui ne lui était pas destiné peut, peu à peu, devenir le sien.
Note de la rédaction :
Maeva Lasmar a assisté à la représentation de Féminines au Théâtre de l’Arbanel à Treyvaux le 3 octobre 2026. Les photographies de la représentation publiées dans cet article ont été prises sur place par Maeva Lasmar pour Esprit Féminin®.
Sources et références :
- https://www.lacatillon.ch/spectacles/feminines
- https://arbanel.ch/event/feminines/
- https://www.part-des-anges.com/spectacles/feminines/
- https://www.fff.fr/16-le-football-feminin/125-football-feminin-accueil.html
- https://www.awsl.ch/axa-womens-super-league/news/archiv/vor-50-jahren-begann-die-geschichte-der-schweizer-frauenliga.aspx
- https://blog.nationalmuseum.ch/fr/2018/09/foot-feminin-seulement-depuis-50-ans/
- https://www.bar.admin.ch/fr/le-suffrage-feminin-en-suisse
- https://associationcritiquetmd.com/palmares/palmares-2019-2020/
- https://fr.uefa.com/womenseuro/news/0283-1887575d7dff-9350d1d6b20f-1000–euro-feminin-de-l-uefa-2025-toutes-les-infos/
- https://www.uefa.com/womenseuro/news/02a7-213454361e3c-561ed2b10cc7-1000–impact-report-shows-uefa-women-s-euro-2025-legacy-in-action/







