Entretien réalisé à Genève par Élise Vautrin De Bastos, le 22 septembre 2026.
D’abord, il y a Sigolène Chavane
J’avais déjà rencontré Sigolène une première fois, à distance, lors d’une visioconférence consacrée à World with Women. J’avais immédiatement eu envie de partager avec les lectrices d’Esprit Féminin®, l’esprit de ce mouvement, son énergie et surtout les questions qu’il nous oblige à nous poser.
Mais avant de parler du mouvement, il faut peut-être commencer par parler de Sigolène.
Nous nous retrouvons cette fois à Genève. Tout se fait avec simplicité. Nous nous tutoyons rapidement et la discussion s’installe comme si nous nous étions déjà vues, comme si l’interview que j’avais soigneusement préparée n’était finalement qu’une formalité.
Il y a immédiatement quelque chose de l’ordre de la sororité.
Lorsque je lui demande comment elle est devenue féministe, je comprends d’ailleurs assez vite que la question est presque à prendre à l’envers.
Sigolène est née en 1969 et grandit dans les années 1970 auprès d’une mère déjà féministe. Elle se souvient de ses frères jouant à la poupée et de cette réponse de sa mère à ceux qui pouvaient s’en étonner : « Est-ce qu’ils ont le droit de devenir papa ? »
À l’école, elle fait elle-même très jeune l’expérience de quelque chose qui ne tourne pas rond.
Au cours préparatoire, elle demande pourquoi le masculin l’emporte sur le féminin. La réponse « parce que c’est comme ça » ne lui suffit pas. Elle questionne, insiste. Jusqu’à ce qu’un petit garçon propose sa propre explication : peut-être parce que les garçons sont plus forts que les filles.
Sigolène comprend alors qu’« il y avait un problème ».
Cette petite fille qui refuse déjà le « c’est comme ça » raconte finalement beaucoup de la femme que j’ai en face de moi aujourd’hui.
Faire de la mixité un terrain d’action
Les années passent, mais les questions restent.
Sigolène ne se contente pas d’observer les inégalités entre les femmes et les hommes. Elle en fait un terrain de réflexion, mais surtout d’action.
Entrepreneure, elle crée plusieurs entreprises, imagine des projets, intervient en conférences, accompagne et forme des cadres et des comités de direction. La mixité et la transformation du management deviennent progressivement deux fils rouges de son parcours professionnel.
Ce qui me frappe lorsque je l’écoute, c’est aussi la créativité avec laquelle elle aborde le sujet. Son engagement se nourrit de rencontres, de lectures, de femmes entrepreneures, artistes, autrices ou militantes qui, elles aussi, interrogent la place des femmes dans notre société.
C’est dans cet écosystème qu’elle découvre World with Women, un mouvement international et collectif qui veut faire de la mixité femmes-hommes une réalité.
Nous avions présenté les origines, les objectifs et l’arrivée de World with Women en Suisse dans un premier article consacré au mouvement.
Lorsqu’il faut quelqu’un pour porter et développer le mouvement en Suisse, Sigolène lève la main.
Presque naturellement.
Faire vivre World with Women en Suisse
Mais lever la main est une chose. Faire vivre un mouvement international à l’échelle de la Suisse en est une autre.
Car la Suisse ne se résume ni à Genève ni à la Suisse romande.
Plusieurs langues, 26 cantons, des sensibilités et des réalités différentes, un fonctionnement très fédéral :
- Comment créer une mobilisation nationale sans gommer ces particularités ?
- Comment faire circuler le message de Genève à Zurich, de Lausanne au Tessin ?
- Comment trouver des relais ?
C’est aujourd’hui l’un des défis du collectif initié par Sigolène.
Et il en existe un autre : trouver la place de World with Women dans un pays où les mobilisations féministes ont déjà leur histoire.
Impossible, en Suisse, de ne pas penser au 14 juin. En 1991, environ un demi-million de femmes participaient à la première grève nationale des femmes, dix ans après l’inscription de l’égalité entre femmes et hommes dans la Constitution. En 2019, le mouvement retrouve une ampleur nationale : environ 500 000 personnes se mobilisent à travers toute la Suisse, selon les estimations des organisations syndicales.
World with Women face au 14 juin ?
Pour Sigolène, la réponse est claire : il ne s’agit pas de choisir.
World with Women n’arrive pas pour remplacer ce qui existe, ni pour s’y opposer. Il vient ajouter une autre manière de mobiliser, une autre porte d’entrée, avec l’envie de créer des liens avec celles et ceux qui agissent déjà.
Un coup de projecteur supplémentaire sur la thématique.
Le 13 octobre : s’arrêter pour devenir visibles
L’idée de World with Women est simple et pourtant assez vertigineuse : que se passerait-il si, pendant une journée, les femmes s’arrêtaient ?
Le 13 octobre 2026, partout dans le monde, les femmes qui le peuvent sont appelées à suspendre leurs activités professionnelles et privées et à reporter leurs achats.
S’arrêter pour rendre visible tout ce qui, justement, ne l’est pas toujours.
Le travail, bien sûr, mais aussi l’organisation, l’anticipation, le soin, les responsabilités quotidiennes… tout ce qui fait fonctionner nos entreprises, nos familles et plus largement notre société.
Mais lorsque Sigolène parle de World with Women, il y a une dimension à laquelle elle tient particulièrement : la joie.
La mobilisation se veut joyeuse, positive, collective.
Cette tonalité me plaît. Parce qu’elle permet de porter un sujet sérieux tout en gardant le plaisir de se retrouver, de créer, de faire ensemble et d’imaginer un futur désirable.
À Genève, un premier rendez-vous
En Suisse, le 13 octobre va donc devenir très concret.

À Genève, le rendez-vous est donné à 13 heures, place des Nations, au pied de la Broken Chair, pour se retrouver et marcher ensemble. Des tee-shirts aux couleurs de World with Women sont également prévus.
Et il y a quelque chose que je trouve particulièrement joyeux et motivant dans cette journée.
Imaginer que lorsque nous serons réunies place des Nations à Genève, d’autres femmes seront elles aussi en train de se retrouver ailleurs.
Une autre ville. Un autre pays. Un autre point de rendez-vous. Mais le même jour et dans le même but.
Pendant quelques heures, toutes ces actions locales vont appartenir à une même mobilisation mondiale.
C’est sans doute là que World with Women prend toute sa force : nous rappeler que nous pouvons agir à notre échelle tout en faisant partie de quelque chose de beaucoup plus grand.
En Suisse, l’objectif de cette première mobilisation est aussi de faire connaître le mouvement, de créer des relais et de remettre la mixité au centre des discussions, dans les entreprises comme dans la société.
Les membres du collectif suisse savent que les choses ne changeront pas en une journée. Sigolène parle du 13 octobre comme d’une première graine à semer :
« Si on ne sème pas, on ne récolte pas. »
Et il y a urgence à semer.
En 2022, ONU Femmes et le Département des affaires économiques et sociales des Nations Unies estimaient qu’au rythme des progrès observés, il faudrait près de 300 ans pour parvenir à une pleine égalité entre les sexes à l’échelle mondiale.
Alors le 13 octobre ne changera évidemment pas tout. Mais il peut faire partie de ces moments qui font bouger les lignes, provoquent des conversations et donnent envie d’agir.
Une première graine, donc. Avec l’ambition de ne surtout pas attendre des générations pour en voir les fruits.
Car le 13 octobre n’est pas pensé comme un aboutissement. Il doit être un point de départ, avec l’envie de faire vivre et grandir le mouvement en Suisse bien au-delà de cette première journée.
Et les hommes dans tout ça ?
Le nom World with Women apporte déjà une partie de la réponse.
Avec les femmes.
Parce que la mixité ne peut évidemment pas être une affaire de femmes uniquement.
Le mouvement compte sur des hommes alliés, prêts à prendre le relais le 13 octobre et, plus largement, à considérer l’égalité comme une responsabilité partagée.
Et cette idée me semble essentielle.
Faire progresser la place des femmes ne signifie pas organiser une opposition entre femmes et hommes. Une société dans laquelle les décisions, les responsabilités et les opportunités sont réellement partagées concerne tout le monde.
Les hommes ont donc leur place dans le mouvement.
Pas pour parler à la place des femmes, mais pour avancer à leurs côtés.
Car la mixité ne se construira pas entre femmes. Elle se construira ensemble.
Et le 14 octobre ?
Au moment de terminer notre échange, je repense à cette impression ressentie en retrouvant Sigolène à Genève : celle d’une conversation simple entre deux femmes qui n’ont finalement pas besoin de beaucoup de temps pour comprendre ce qui les réunit.
Bien sûr, il y aura le 13 octobre.
La marche, les tee-shirts, les rendez-vous, les photos et toutes ces femmes qui, ailleurs dans le monde, auront décidé elles aussi de s’arrêter.
Mais ce qui m’intéresse peut-être encore davantage, c’est le 14 octobre.
Que restera-t-il lorsque nous aurons repris le travail, nos agendas et nos habitudes ?
Si cette journée provoque une conversation dans une entreprise, permet à un homme de comprendre qu’il peut devenir un allié, donne à une femme l’envie de prendre davantage sa place ou pousse simplement quelques-uns d’entre nous à regarder différemment ce que nous trouvions jusque-là normal, alors quelque chose aura déjà commencé.
Parce que la mixité ne peut évidemment pas être le sujet d’une seule journée.
Car le 13 octobre n’est pas pensé comme un aboutissement. Il doit être un point de départ…
Alors oui, le 13 octobre, j’irai marcher à Genève.
Avec Sigolène, Natacha, Alice, Cynthia, Julia, Abeti et Caroline, qui œuvrent depuis quelques semaines pour lancer le mouvement en Suisse, avec les femmes et les hommes qui auront choisi d’être là, et avec cette pensée assez réjouissante qu’au même moment, quelque part ailleurs dans le monde, d’autres feront exactement la même chose.
Pour faire du bruit, certainement. Pour être visibles, évidemment.
Mais surtout pour que, le lendemain, nous ayons collectivement un peu moins envie d’accepter les choses simplement parce que « c’est comme ça ».
Pour rejoindre le mouvement en Suisse
- Formulaire pour rejoindre le collectif : https://my.systematic-x.com/i/worldwithwomen
- Instagram : https://www.instagram.com/worldwithwomen.switzerland
- Facebook : https://www.facebook.com/share/19SvYLxMmP/?mibextid=wwXIfr
Source – chiffre des 300 ans
Nations Unies, 7 septembre 2022, « Il faudra encore des siècles pour parvenir à l’égalité des sexes, prévient l’ONU dans un nouveau rapport ». – https://www.un.org/sustainabledevelopment/fr/2022/09/12/achieving-full-gender-equality-is-still-centuries-away-warns-the-un-in-new-report/
Note de transparence :
Élise Vautrin De Bastos a rencontré Sigolène Chavane dans le cadre de cet article et prévoit de participer à la mobilisation World with Women du 13 octobre 2026 à Genève. Esprit Féminin® documente cette initiative en toute indépendance éditoriale et n’en est pas l’organisateur.









